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roman inédit en ligne


Chapitre 1/7 - 8/13

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traducteur anglais français : Claire Hiron

© 2006 Eric Mellema
Tous droits réservés



Chapitre 14


Les dieux montreront

Que de la guerre ils décident

Après le silence, les cieux d’armes et de fusées combles

A gauche le danger le plus périlleux réside


Paul, César et Madeleine rentrèrent tard de l’école et se laissèrent choir à divers endroits du salon au moment où leur père passait.

- Pourquoi tu as du mal à marcher, Papa? demandèrent-ils. Il hésita un instant, s’interrogeant sur ce qu’il allait répondre.

- Votre père est vieux et malade, se résolut-il finalement à répondre. Ils ne le crurent pas.

- Mais tu es invincible! protesta César. Pourtant, les enfants, qui commençaient à devenir grands, finirent par l’observer plus attentivement et purent constater qu’effectivement, c’était un vieil homme fragile qui se tenait là, devant eux.

- Le diner est prêt! se mit à crier Anne. Ils se rendirent tous à la cuisine, où une casserole fumante de soupe à l’oignon avec du pain et du beurre les attendaient. Christophe se joint également à eux.

- On a droit à un repas chaud ce soir? demanda-t-il, surpris.

- Oui, j’ai décidé de changer un peu, répondit Anne. Son époux fut le premier à se servir de pain dans le panier, et il se mit à le beurrer laborieusement. Les enfants ne le lâchaient pas des yeux, observant ses gestes raides.

- Qu’est-ce qu’il se passe? demanda Anne, tout en allant chercher des couverts dans le tiroir.

- Papa a l’air d’un monsieur malade, répondit César.

- Votre père a soixante-trois ans. C’est l’homme le plus vieux du village, leur expliqua-t-elle.

- Mais comment ça se fait? Un docteur peut pas être malade! Il peut soigner tout le monde, non? demanda André.

- Les scientifiques n’ont pas forcément la solution à tout, fiston, répondit son père. Même si, dans l’avenir, l’homme trouvera une méthode pour prolonger radicalement l’existence.

- Diane, retire-moi ces jouets de la table, l’interrompit Anne.

- Les gens pourront vivre combien de temps alors, Papa? demanda Madeleine.

- Probablement aussi longtemps que Mathusalem.

- Ouais, eh ben, j’aimerais pas avoir à entendre le vieux maître d’école pendant encore cent ans, marmonna Paul.

- Ou alors devoir être mariée avec le même casse-pied pendant quatre-cents ans, ajouta Pauline.

- Eh bien, je vois que vous pouvez m’en apprendre, des choses, les enfants. Mais ne vous en faites pas, vous ne serez plus là quand ça arrivera.

Christophe, comme à son habitude, ne participait pas à la conversation autour de la table et mangeait tranquillement sa soupe.

- J’aimerais bien être un cheval et traverser la forêt très très vite, se mit à rêvasser Pauline.

- Ou voler comme un oiseau, ajouta César.

- Tout cela pourra devenir réalité, les enfants, parce qu’un jour, l’homme sera capable de voyager dans les airs, dans l’eau et sur terre à une très forte vitesse.

- Dans les airs ? Comment ? Ils colleront des plumes sur leurs bras ? demanda Paul.

- Je vois qu’ils vous ont appris le mythe d’Icare à l’école, hein ? Mais quoi qu’il en soit, ce n’est pas comme ça que ça va se passer. Cela ressemblera davantage à un carrosse avec des ailes en fer, et dans lequel sera caché le cheval.

- Mais est-ce que les ailes seront attachées au cheval ? demanda César.

- Tu poses de ces questions… Non, ce sera une machine qui ira dans les airs, mais je ne sais pas exactement de quelle façon. De toute manière, dans le futur, l’homme rendra les choses de plus en plus compliquées, mais dans mes rêves, je peux voler sans l’aide d’aucune aile.

- D’accord, mais dans le monde des rêves, il n’y a pas de gravité, avança Paul.

- En fait, si. Plus tu es pur, plus tu es léger. Et si tu es très pur, tu peux regarder partout. La distance, le temps, le haut ou le bas n’ont alors plus aucune influence.

- Oh, c’est pour ça que les méchants vont toujours en bas, aux Enfers, comprit immédiatement César, ils coulent.

- Exactement. Parfois même jusqu’au centre de la Terre. Pendant qu’on dort, on finit tous dans notre propre cercle, et dans la journée, on a encore besoin de retrouver nos semblables. Un cercle vicieux, à moins que l’homme ne parvienne à conquérir son propre ego. L’homme doit trouver un moyen pour arracher les racines qui le relient aux Enfers. Et ce moyen, c’est de devenir quelqu’un de bon. C’est très facile de devenir quelqu’un de mauvais, et c’est vite arrivé aussi. Vous connaissez tous l’histoire de l’ange déchu, non ? Lucifer? Il est tombé très bas en à peine une seconde.

- Ouais, eh bien moi, je pense toujours que ces machines volantes doivent être vraiment géniales, dit Paul. Michel aimait ce petit côté impertinent chez son fils.

- Je vais essayer de creuser la question, Paul, lui promit-il donc. La morosité ambiante s’était levée et le repas s’acheva sur une note positive.

- Je vais travailler en haut une heure ou deux, dit doucement le commis à son chef, qui était assis sur un fauteuil près de la cheminée. Les enfants étaient sortis jouer dehors, à part Diane, qui lisait un livre d’images près de la fenêtre. Anne donnait des instructions à la domestique dans la cuisine et, une fois qu’elle eut terminé, elle s’installa auprès de son mari.

- Diane, est-ce que tu peux nous laisser seuls un moment? demanda-t-elle, et la fillette, obéissante, se rendit dans le jardin.

- Les enfants s’inquiétaient tellement pour toi. Tout va bien ?

Michel ne répondit pas. Il se contenta de regarder sa femme avec intensité.

- Je serai parti avant le printemps, finit-il par répondre. Anne s’aperçut qu’il était tout à fait sérieux, et une grosse larme roula le long de sa joue.

- On a encore un peu de temps d’ici là.

- Je ne sais pas si je peux vivre sans toi, sanglota-t-elle.

- Lorsque le moment viendra, tu y arriveras, tenta-t-il de la réconforter, et ils s’étreignirent un moment. Après cet instant émouvant, il décida de se remettre au travail et se rendit au grenier.

- Alors, Christophe, quelles affaires urgentes te retiennent donc ici ? demanda-t-il tout en reprenant son souffle après la montée des escaliers.

- Votre éditeur à Londres m’a demandé de traduire votre dernier almanach en anglais. Son propre traducteur en fait un véritable massacre. Soudain, Nostradamus se mit à trembler de manière incontrôlable.

- Qu’est-ce qui ne va pas, Maître ?

- Non, ce n’est rien, ne vous inquiétez pas. La troisième guerre mondiale est sur le point de commencer, et il se dirigea d’un pas résolu vers la fenêtre.

- Vous faites un travail exceptionnel, Christophe, dit-il tout en observant le crépuscule. Mais combien de temps est-ce que cela va vous prendre ?

- J’ai bientôt terminé, répondit son secrétaire, en appliquant les derniers coups de plume.

Je ne vois encore rien dans le ciel, se dit le voyant.

- Voulez-vous que je range ces bouteilles à long col ? demanda Christophe en partant.

- Désolé, je ne t’ai pas entendu. J’étais dans mes pensées.

- Je vous demandais seulement si vous vouliez que je vous débarrasse de ces bouteilles. Cela fait des années que vous n’y avez pas touché.

- Oh, d’accord, très bien, répondit Nostradamus, tout en regardant par la fenêtre.

- Bonne soirée et à demain, Maître, et, avec quelques bouteilles calées sous son bras, le commis partit.

Alors, le ciel se recouvrit d’inventions monstrueuses et l’air se mit à noircir. Une guerre abominable était en train de se dérouler devant les yeux de Michel. La violence dont il était témoin était sans précédent. Du lait, de l’acier, du feu et des relents pestilentiels pleuvaient de toutes parts, et de nombreux pays affrontaient leur propre mort. La violence qui régnait était si virulente qu’elle provoquait des séismes et que les fleuves débordaient de leur lit. Le commerce international s’effondra complètement et une faim et une soif terribles laminaient les peuples. L’antéchrist ne prenait pas l’aspect d’une personne, mais celui d’un monde automatisé et glacé, qui était à présent arrivé à sa fin. Le prophète pouvait voir à travers toutes les époques à la fois, et tout lui parut atrocement nu. Partout où se posait son regard, tout lui fut révélé. Il faudrait encore plusieurs dizaines d’années avant que la vie sur terre reprenne un ordre normal. A l’ère du verseau commencerait un nouveau millénaire de paix, dans lequel l’homme s’intéresserait au ciel et au cosmos. Les nouvelles découvertes réalisées sur la relation entre la Terre et l’Univers permettraient de réinterpréter les Anciennes Ecritures. La religion et la science finiraient par se réunir. Alors, sur les bases de cette nouvelle alliance, on forgerait un gouvernement qui dirigerait le monde entier et, dès lors, chacun aiderait son prochain. Toutefois, les blessures infligées à la Terre auraient déclenché un processus irréversible. La planète serait frappée par des inondations pendant des siècles, et, par la suite, par des épisodes d’extrême sécheresse, pendant au moins aussi longtemps.

Michel alluma une bougie et s’installa à son bureau. Le soleil s’était couché à présent. Il ouvrit son carnet et y écrivit tout ce qui lui avait été révélé. Soudain, la flamme de sa bougie se mit à vaciller et il sut que quelque chose ou que quelqu’un avait pénétré dans la pièce. Il se retourna et aperçut sa femme qui se tenait dans l’embrasure de la porte.

- Est-ce que tu voudrais faire l’amour avec moi ? demanda-t-elle tendrement. Sa divine requête lui remit instantanément du baume au cœur. Sans répondre, il éteignit la bougie et ils se rendirent tous les deux en bas, dans leur chambre. Après ce délicieux moment, la vision suivante lui apparut immédiatement.


Quelqu’un sonna à la porte et Ping se dépêcha de finir de se maquiller et se précipita dehors.

- Bonjour, Mademoiselle Lee, entrez donc, la pria le professeur, qui avait d’immenses lunettes jaunes. Elle contourna la voiture volante, qui flottait sans bruit au-dessus du sol et s’approcha dangereusement des ailes, qui fouettaient l’air de haut en bas d’un mouvement si rapide que leurs yeux ne pouvaient le percevoir.

- Faites attention ! Vous pourriez vous blesser avec ça ! la prévint le professeur, en s’installant sur l’autre siège.

- C’est génial ! dit-elle tout en attachant sa ceinture.

- En fait, c’est très simple de voler ; pratiquement tout le monde sait comment s’y prendre. S’agit-il de votre première leçon ?

- Oui, Monsieur Norton, et je ne sais pas du tout comment on fait, dit-elle tout en observant l’intérieur du véhicule.

- Vous pouvez m’appeler Unix, proposa-t-il en prenant quelques notes. Vous avez de la chance, Ping. Votre leçon aura lieu dans une voiture volante toute neuve, et il s’agit du modèle le plus léger. Sans parler du réservoir d’essence, qui ne pèse que quatre cent treize kilos.

- Mais elle est assez solide, hein ? demanda-t-elle.

- Bien sûr. Elle répond à toutes les normes, puis il actionna une manette, et le toit ouvrant se referma automatiquement. Nous allons d’abord devoir sortir de la Nouvelle Onde, car les débutants n’ont plus le droit de s’entraîner en ville, et, se servant du mécanisme de direction côté passager, il dirigea le véhicule à plusieurs mètres au-dessus du quartier du centre-ville dans lequel ils se trouvaient et l’immergea dans la moiteur du ciel.

- Nous allons nous rendre au plateau de Béring ; vous pourrez faire autant d’erreurs que vous voudrez là-bas.

- Je ne suis pas si nulle que ça, répondit-elle avec effronterie.

- Non, je plaisante, s’excusa-t-il, et ils volèrent jusqu’à la fameuse zone d’entraînement. Une fois arrivés, il arrêta la voiture volante, plusieurs mètres au-dessus du plateau de sel.

- A présent, je vous laisse les commandes, Ping. Préférez-vous les instructions verbales ou par télépathie?

- Verbales, s’il vous plaît.

- Très bien. La chose la plus importante, c’est le levier de commande. Vous pouvez le lever ou le baisser, le pousser ou le tirer vers vous, ou encore le manipuler de gauche à droite.

- Oui, je sais.

- Je ne fais que tout vous expliquer depuis le début. Là, à côté du levier de commande, il y a les pédales. Celle de droite sert à accélérer, et celle de gauche, on l’utilise si l’on veut descendre à pic. Si vous ne faites rien, la voiture flottera dans les airs et restera au même endroit. Parfait, Maintenant, prenez le volant, tandis que je m’occupe des pédales. Ping poussa le levier de commande en avant et la machine piqua aussitôt du nez vers le sol.

- Vous voyez ? demanda-t-il. On ne bouge pas parce que je n’ai pas appuyé sur la pédale des gaz. Mais je vais appuyer dessus maintenant, juste un peu… Et la voiture volante se mit à descendre doucement.

- A présent, tirez le levier de commande en arrière, ou nous aurons un accident.

Elle s’exécuta et l’engin se redressa et retrouva de la hauteur.

- Maintenant, tournez à gauche puis à droite, ordonna-t-il. Elle essaya de lui obéir et exécuta quelques virages raides.

- A présent, vous allez essayer d’appuyer sur la pédale des gaz en même temps, et son élève envoya l’engin voler au-dessus de la plateforme par à-coups.

- Regardez, il y a quelqu’un qui marche là-bas, dit-elle soudain, et elle se mit à taper du doigt à la fenêtre pour le désigner.

- Qui peut bien se promener par ici ? se demanda Unix, surpris. Il doit être perdu. Vous feriez mieux d’aller par là-bas, et elle dirigea la voiture volante dans la bonne direction, quoiqu’avec un peu de maladresse.

- Vous apprenez vite. Dès la fin de cette journée d’apprentissage, vous saurez voler, la félicita-t-il. Pendant ce temps-là, ils se rapprochaient du mortel qui, vêtu d’une longue robe brune, était en train de déambuler seul sur la surface aride.

- D’après sa façon de marcher, c’est un Vivace, présuma Ping.

- Vous avez sûrement raison, car un être intelligent ne se baladerait pas dans le quartier. Laissez-moi prendre les commandes un instant, et il parvint à se mettre silencieusement à la hauteur de l’excentrique, qui avançait d’un pas lourd. Puis, il ouvrit le toit et l’appela.

- On peut vous aider ? Le solitaire fit un bond de surprise et se mit à fuir, en vain.

- Ce doit vraiment être un Vivace, pour agir comme ça ! dit Unix en riant.

- Il vient probablement de l’usine de fonte du pôle sud, suggéra Ping.

- Non, c’est quasiment impossible, il aurait eu à parcourir des milliers de kilomètres. C’est malheureux que leurs ancêtres se soient emmêlés dans leurs gènes. Dans le temps, ils voulaient tellement vivre éternellement qu’ils en ont oublié les inconvénients. Ce n’est devenu évident qu’une fois qu’ils ont eu des enfants. Aujourd’hui, ils sont tout juste bons à faire fondre la glace.

- Et même comme ça, ils parviennent à se mettre en travers, plaisanta Ping, à part celui-ci…

- Je vais prévenir les autorités du port de Dutch Harbor, dit-il, et après les avoir contactées, il poursuivit la leçon. Après quelques exercices, son apprentie commençait vraiment à bien se débrouiller, et il était temps de lui lancer un nouveau défi.

- A présent, nous allons étudier les courants aériens. On va laisser de côté les routes praticables au vol pour encore quelques leçons, et il lui demanda de faire demi-tour.

- Direction : l’Océan pacifique, ou ce qu’il en reste, plaisanta-t-il, et ils se dirigèrent vers le sud à une vitesse de cinq cent kilomètres heure. Peu de temps après, la côte apparut.

- Il y a une aire libre d’accès qui regorge de courants aériens autour de l’archipel de l’Empereur, l’informa-t-il.

- Je vais devoir me rendre là-bas ?

- Si vous le pouvez. Mais regardez toujours autour de vous, Ping, ne vous fiez pas trop au radar.

- Je n’ai encore jamais vu de radar, répondit-elle, et il avala sa salive.

- Vérifiez aussi tous les compteurs, lui recommanda-t-il alors.

- Il y a une lumière rouge qui clignote, répondit-elle d’emblée.

- Bon sang, cet engin consomme tellement d’essence, marmonna-t-il. Cette lumière indique que le niveau d’essence est bas. Allez-y, descendez à un mètre en dessous du niveau de la mer.

- Donc, je dois lâcher la pédale des gaz, hein ?

- Parfaitement, confirma-t-il. Ping ôta son pied de l’accélérateur et appuya sur l’autre pédale pour perdre de l’altitude. L’engin volant descendit aussitôt. Une fois qu’ils se furent approchés de la mer, elle relâcha sèchement la pédale et la voiture s’arrêta avec un à-coup.

- Ne vous inquiétez pas, il y a un régulateur automatique de vitesse, la rassura-t-il. Et de toute façon, le véhicule résiste à l’eau.

Unix prit alors les commandes de la machine pour la manœuvrer lui-même en-dessous du niveau de la mer.

- Maintenant, appuyez sur le bouton rouge et laissez l’aspirateur faire le reste. D’ailleurs, est-ce-que vous savez qu’à partir du mois de janvier, on aura le droit de ne mettre que cent litres d’eau de mer dans le réservoir ?

- Non, je ne savais pas, répondit-elle. Par contre, je culpabilise de me joindre aux rangs de ceux qui contribuent à l’évaporation des océans.

- Eh oui, tout le monde veut posséder son propre véhicule et le fait de fondre de la glace aux pôles ne suffit pas à maintenir les océans à un niveau élevé. Nous allons donc devoir nous montrer plus parcimonieux. Après tout, que nous reste-t-il à espérer ? Avec pas moins d’un million d’avions dans les airs, toute cette combustion de l’eau pendant des années durant… Et cette sécheresse qui continue. La pluie est considérée comme un cadeau du ciel depuis quelque temps.

- Je n’ai même jamais vu la pluie, dit Ping tandis que les indicateurs lui signalaient que son réservoir était de nouveau plein.

- Oui, enfin… Juste une goutte, concéda-t-elle.

- C’est vraiment dommage. C’est magnifique. Très bien, maintenant, dirigez-vous tout droit vers ces îles, et la voiture volante reprit de la vitesse.

- On est en train de détruire la planète, reprit Unix. Certains ont cru que la combustion de l’eau pourrait résoudre le problème du pétrole, mais aujourd’hui, on est littéralement en train de s’assécher, au sens propre comme au sens figuré.

- Il existe un projet qui prévoit de condenser l’humidité de l’air à large échelle, commenta-t-elle.

- ça ne marchera jamais ! Avant qu’on atteigne cette petite île là-bas, je voudrais que vous montiez à environ 600 mètres de hauteur sur la voie n°315. Le vent souffle à vingt nœuds depuis le nord-est… Vous devez toujours prendre le vent en considération. Ping traduisit le jargon technique, tira le levier de commande vers elle et appuya sur l’accélérateur. Sa réaction sembla être la bonne et son instructeur la soumit encore à quelques autres épreuves qu’elle mit en pratique autour du groupe d’îles.

- Vous avez réussi toutes les épreuves haut la main, finit-il par dire. Volons en direction du nord à présent, et passons à 1800 tr/min.

Puis, ils retournèrent au plateau de Béring. Le temps avait passé vite et le soleil était en train de décliner dans la sécheresse de l’atmosphère.

- Êtes-vous au courant que le vaisseau spatial de Mabus part pour M’Charek la semaine prochaine ? lui demanda-t-il lorsqu’ils revinrent sur la terre ferme.

- Oui, bien sûr, j’ai tout suivi attentivement. Il va y avoir une centaine d’hommes et de femmes à son bord, et cela va leur prendre trente années pour y parvenir, répondit Ping, tout en gardant un œil sur les voyants.

- Les gens appellent la planète habitable «  Le petit prince », car sa circonférence ne représente que la moitié de celle de la Terre, poursuivit-il.

- Moins de la moitié, même.

- Oui, un peu moins. Je suppose que la colonisation de M’Charek résout notre problème de sécheresse. Notre globe terrestre part plutôt en ruines. Il y a des pessimistes qui disent qu’on ne pourra encore survivre qu’un demi-siècle avant que l’humanité ne périsse à cause de la chaleur torride. Ils disent aussi que…

- Je ne suis plus très concentrée, Unix, je suis fatiguée, l’interrompit-elle, puis il reprit les commandes.

- Que diriez-vous d’aller faire un saut au sommet du Komandorski? suggéra-t-il. Le vaisseau spatial est amarré juste au-dessus et nous allons de toute façon y passer.

- Bonne idée, répondit Ping. Au moins, elle pouvait se détendre à présent. Il accéléra et, peu de temps après, ils atteignirent le fameux sommet de la montagne, sur la plaine d’Okhotsk, où un gigantesque ascenseur reliant la terre et l’espace avait été construit. Le câble était tendu grâce à la force centrifuge. Ils volèrent autour de celui-ci un petit moment.

- C’est de là qu’ils partiront pour rejoindre l’espace le mois prochain, dit-il. J’adorerais voyager dans ce vaisseau alimenté par énergie solaire, avec ses immenses voiles.

- Oh non, moi, je préfère rester là, sur Terre !

- Vous ne savez pas ce que vous dîtes. Plus le temps passe et plus le monde devient lugubre; il n’y a pratiquement plus rien qui pousse ici-bas.

- J’aime toujours la Terre, moi.

Les femmes sont si sentimentales, songea-t-il. Ils voletèrent autour de l’ascenseur, qui permettait de sortir de l’atmosphère terrestre, puis ils retournèrent à la Nouvelle Onde.

- Je vois que le Vivace est toujours en train de se promener dans le coin, fit remarquer Ping tandis qu’ils traversaient la zone sud de la plaine salée.

- Je vais de nouveau le signaler, dit-il, et ils s’engagèrent sur le périphérique.

- Eh bien, c’est plus difficile que ce que je pensais, admit-elle quand il la redéposa chez elle.

- Vous vous débrouillez très bien, la félicita encore Unix. Mais le plus difficile est encore à faire, il vous faut encore passer les examens théoriques.

- Oh, je pense que je franchirai cet obstacle quand le moment sera venu. A la semaine prochaine ! et elle claqua la portière derrière elle.


Il était tôt ce matin-là, et le dos d’Anne se dressait, nu et espiègle, hors des couvertures. Depuis là où il se tenait dans le lit, Michel admirait ses épaules robustes, recouvertes par le méli-mélo de ses boucles, qui avaient gardé leur couleur dorée. Elle dormait encore, et malgré la beauté de ce qu’il avait sous les yeux, il était trop excité pour rester au lit plus longtemps. Il la recouvrit et se leva. Il faisait froid et le temps était maussade dehors, et ses articulations craquaient comme du vieux bois tandis qu’il descendait les escaliers. En bas, dans le salon, il alluma aussitôt la cheminée afin de chasser l’humidité de la maison. Alors qu’il se frottait les yeux avec ses doigts déformés par l’arthrite, il perçu un bruit sourd. Cela provenait du côté du jardin et le vieux scientifique décida de s’y rendre et de voir ce qui en était la cause. Il traversa la cour, longea la véranda, passa derrière le salon et aperçut un moineau étendu par terre, complètement étourdi.

- Pauvre petite bête, tu as voulu passer à travers la fenêtre, hein ? Mais maintenant, il y a une vitre au milieu. Les être humains sèment la confusion partout.

Il observa un moment l’oiseau. Il semblait ne pas être capable de se remettre du choc. Michel retourna donc à l’intérieur, dans la cuisine, où il versa un peu d’eau dans un petit bol et y ajouta de la sauge. De retour dans la cour, il ramassa délicatement le petit moineau. Il ouvrit son bec et fit couler quelques gouttes de l’élixir dans sa gorge. L’oiseau reprit connaissance, mais quand il vit ces grandes mains d’homme, il commença à se débattre.

- Eh, du calme, je suis médecin, murmura-t-il, et il déposa le moineau dans un coin où la bête pourrait se calmer. Tandis qu’il se baissait, il fut soudain pris d’une crise de goutte et d’immenses vagues de douleur irradièrent toutes ses articulations. La souffrance était insupportable et il rampa dans la maison sur ses mains et ses genoux. Cependant, Anne s’était levée et était en train de descendre tranquillement les escaliers quand elle vit son mari tout recroquevillé sur le canapé.

- Où est-ce que tu as mal ? demanda-t-elle, inquiète.

- Partout, gémit-il, mais surtout dans mon genou gauche.

Elle retira délicatement sa pantoufle et sa chaussette, mais le léger contact sur sa jambe malade suffit à le faire trembler.

- Que tu regardes ou non n’y changera rien, se plaint-il.

- Je veux juste jeter un œil, et elle remonta le tissu de son pantalon. Autour de l’articulation déformée du genou, la peau était rouge et enflée.

Ce n’est pas beau à voir, songea-t-elle, et elle prit son pouls. Son cœur battait très vite. Elle courut à la cuisine et mélangea quelques plantes calmantes avec une bonne dose d’alcool.

- Bois ça ! lui ordonna-t-elle quand elle revint. Michel but tout le verre et le mélange lui fit du bien. La crise était en train de passer.

- Je vais aller chercher de la lavande avec les enfants dans un moment, et je te malaxerai avec, lui dit-elle. Les enfants s’étaient levés et César et Madeleine s’apprêtaient à aider leur mère. Ils se rendirent aux champs avec un panier en paille afin de récolter la plante qui calmait les rhumatismes. Ils durent chercher un bon moment, car en cette saison, la plante aux grandes feuilles vert-grisées ne poussait que sur les coteaux abrupts. Une fois que leur panier fut plein, ils revinrent sans attendre à la maison. Pendant ce temps, Christophe était arrivé, et il les aida à transporter le savant en haut des escaliers pour la troisième fois. Anne voulait déshabiller son époux sur le lit, mais le fidèle assistant était encore là.

- Allez-y maintenant, Christophe, lui ordonna-t-elle, et il quitta la pièce à contrecœur. Le vieux scientifique était à présent étendu nu sur le ventre et sa femme s’assit près de lui. Elle commença alors à lui frotter le corps avec la plante, du haut de son crâne jusqu’à ses orteils. Tandis qu’elle était en train de descendre le long de son corps en le massant, ses mains rencontrèrent quelques bosses sous sa peau, qu’il lui avait cachées. Ces sinistres excroissances étaient répugnantes sous ses doigts. Après le massage, elle le recouvrit doucement avec une couverture.

- Tu dois avoir sommeil, dit-elle. Il la remercia, mais elle ne comprit pas ses grommellements et quitta la pièce. Les jours qui suivirent, elle renouvela ce traitement deux fois par jour et la maison entière sentait la lavande. Sa santé s’améliorait. Quelques semaines après la terrible crise, il put de nouveau marcher dans la maison, tout doucement, et discuter avec ses enfants. Tout allait bien pendant environ un mois. Lorsque l’hiver s’installa, cependant, il s’effondra et ne put tenir qu’en faisant appel à ses efforts les plus ultimes. Il fit appel à un notaire en catastrophe et fit rédiger son testament en secret.

J’agis comme mon père, songea-t-il tristement alors que le notaire s’en allait avec ses vœux inscrits sur le papier. Nostradamus vivait à présent en permanence reclus dans son grenier, où il travaillait sur son œuvre principale, ses Prophéties, jusqu’à ce que cela lui soit impossible.

Encore un dernier vers, et ce sera la fin, se disait-il. Une fois qu’il eut bouclé le dixième Siècle, il fut soudain pris d’un malaise et s’écroula. Il était là, allongé par terre, et en silence mais l’esprit clair, il observa le plafond. Sa vie sur Terre arrivait à sa fin et c’est là, étendu près de sa longue-vue, qu’il rendit son dernier souffle.






Chapitre 15


Mabus bientôt mourra, alors viendra

Des gens et bêtes une horrible défaite

Puis tout à coup la vengeance on verra

Cent mains affamées, quand frappera la comète


Une étendue stérile s’étendait devant lui, sous un ciel étouffant.

Est-ce là le paradis, l’endroit où mon âme doit trouver la paix ? s’interrogea Nostradamus. Mais cela ne ressemblait pas vraiment au paradis tel qu’on le lui avait dépeint et il essaya de comprendre où il se trouvait. Une chose était certaine : son esprit ne l’avait pas quitté, car il débordait encore de rêves. Il faisait une chaleur du diable ici. Le soleil brillait de tous ses feux et était plus grand qu’il ne l’avait jamais été. Au loin, il pouvait voir la mer, et la multitude de coquillages éparpillés sur le sable lui indiquait que les eaux montaient jusqu’ici par le passé. La mer s’était asséchée sur une étendue de plusieurs kilomètres vers le sud.

Cet endroit ressemble à ce que pourrait devenir la Camargue dans le futur, songea-t-il. Juste au-dessus de l’horizon, il distingua un signe de vie. Ce point semblait grossir. Nostradamus réalisa petit à petit qu’il s’agissait d’une machine qui se dirigeait vers lui, et quelques minutes plus tard, une voiture volante s’arrêta juste devant lui. Le toit ouvrant de l’engin bascula, puis un homme aux grandes lunettes jaunes, ainsi qu’une jeune Chinoise, apparurent.

- On peut vous aider ? demanda l’homme, sur un ton amical. Cependant, le savant ne fut pas en mesure de répondre car, au même moment, une énorme comète traversa l’atmosphère terrestre. Les trois mortels portèrent toute leur attention sur le géant en flammes qui plongeait vers la Terre à une vitesse affolante. Surmenée, la planète Terre avait en quelque sorte attiré la comète, et son congénère semblait venir à la rescousse juste à temps. Ils savaient tous qu’un événement terrible allait se produire et se dévisagèrent les uns les autres avec la plus grande perplexité. Michel calcula que le gros morceau de caillou allait atterrir à environ un millier de kilomètres de l’endroit où ils se trouvaient. Lorsque la collision se produisit, l’impact fut si puissant qu’il fit se craqueler toutes les jointures de la planète. C’était comme si la Terre subissait là un viol.

Le Déluge arrive, réalisèrent-ils tous. L’attaque catastrophique dont la Terre-Mère était victime leur fit prendre conscience de l’entité à laquelle ils devaient leur existence. Mais il était trop tard pour l’humilité et le repentir. Les dieux avaient décidé de séparer le bon grain de l’ivraie et de tout faucher jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Les deux camarades d’infortune, assis dans leur voiture volante, regardaient droit devant eux, le regard vide, en attendant de voir ce qui allait se produire. La rotation de la Terre, dont le mouvement automatique n’avait jamais discontinué jusqu’à présent, se mit à ralentir, et chacun retint sa respiration.

- Mon Dieu, la disparition de la glace sur les pôles peut mener à un déséquilibre, murmura Michel. Ses paroles se trouvèrent aussitôt concrétisées et l’axe de la Terre se mit à vaciller. La planète commença à tourner de façon incontrôlée. à cause du changement d’interaction entre les forces agissant sur le corps céleste, les séismes et les volcans en irruption ne tardèrent pas à se manifester partout sur la planète.

La voiture volante était toujours en position stable au-dessus du sol, mais ses passagers tournaient la tête à droite et à gauche, submergés par la panique. A présent, le sol commençait à vibrer sous les pieds de Nostradamus et, soudain, la mer se mit à gronder. Un raz-de-marée s’avançait vers eux à une vitesse effarante. Les deux pilotes démarrèrent leur engin à toute allure. Le savant parvint à éviter le mur d’eau par ses propres moyens, en s’élançant haut dans les airs. Le ciel, pendant ce temps, devint tout noir : le soleil, la lune et les étoiles disparurent derrière des nuages de poussière, d’eau et de feu. Il était temps de mettre les voiles vers un endroit moins dangereux.

Je vais bientôt manquer de forces, et alors je tomberai dans l’océan, s’inquiéta Michel. Mon âme est tout ce qui me reste. Qu’est-ce que je raconte, il me reste encore ma mémoire !

Puis, remerciant le ciel, il vola vers les montagnes du nord à toute vitesse pour y trouver refuge. En route, il prit conscience du terrible désastre qui était en train de se produire plus bas. Des orages surnaturels ravageaient la terre et les océans, et les avions tombaient comme des feuilles mortes. Les villes et les villages s’effondraient comme des tas de gravats, et les bateaux se trouvaient dévorés par des vagues aussi hautes que le ciel. Tous les peuples de la Terre furent submergés par la terreur et le désespoir, et beaucoup d’entre eux trouvèrent la mort sous l’emprise de leur propre peur. Rien ni personne ne pouvait affronter cette offensive de la nature, et les choses n’allèrent qu’en empirant. Aucun endroit ne fut épargné. Des morceaux énormes de la Terre éclatèrent ou s’entrechoquèrent avec une force gigantesque et les épaisses couches de pierre en fusion formèrent de nouvelles montagnes et de nouveaux gouffres ça et là. Les forces célestes faisaient rage et une pluie diluvienne, qui avait épargné la Terre pendant des années, se mit à tomber. En quelques secondes, les pays laminés par la sécheresse se trouvèrent inondés par l’eau de pluie. Une poignée de vaisseaux spatiaux tentaient de s’échapper de l’atmosphère terrestre à l’aide d’un rayon laser.

- Dieu, pourquoi êtes-vous si cruel ? demanda Michel tout en observant le désastre de tout là-haut, puis il fut frappé par la foudre. Il chuta de plusieurs mètres, en état de choc, mais il finit par atterrir, vivant, dans une vallée qui ne semblait pas encore avoir été touchée.

J’ai douté de Lui, réalisa-t-il, secoué, et, tel un serpent dont le châtiment consistait à ramper sur le ventre, il battit en retraite dans les montagnes. Le niveau d’eau de la mer continuait à monter et la vallée fut bientôt inondée. Afin de garder sa tête hors de l’eau, il dut trouver refuge sur une montagne. Là-haut, il fut en sécurité pendant quelque temps, mais soudain, la vallée se fissura et un magma rouge s’échappa du fond de ses crevasses. Lorsque la lave et l’eau entrèrent en contact, un sifflement perçant retentit. Menacé par les émanations toxiques et les vapeurs incandescentes, le fantôme dut de nouveau prendre la fuite en grimpant encore et toujours plus haut.

C’est sans espoir, se lamenta-t-il, et mû par la force du désespoir, il continua à gravir les parois abruptes. Des explosions retentirent à nouveau, qui provoquèrent cette fois-ci une énorme bourrasque, et il dut s’accrocher à la roche de toutes ses forces. Une étincelle d’espoir le fit reprendre son ascension. Peu de temps après, une terrible explosion fit s’écrouler les flans de plusieurs montagnes, mais par le plus grand des miracles, celle-ci épargna sa trajectoire. Cependant, il ne parvenait pas à se représenter son propre avenir, et il se demanda où est-ce que tout cela allait aboutir. Abattu, il parvint au sommet, d’où il se mit à observer la fin des temps, à l’horizon. Le Déluge atteignait à présent sa phase la plus critique et la démarcation entre le ciel et la terre n’était plus visible. Les chaînes de montagnes avaient disparu, dévorées par des ravins, et les océans, enragés, s’étaient transformés en geysers. Des sillons de nuages étaient aspirés par des cavités, d’où ils étaient immédiatement recrachés.

Pourquoi est-ce que cette montagne est la seule à tenir le coup dans tout ce chaos ? se demanda-t-il. Serais-je déjà devenu l’un d’entre eux ? Et, pendant un instant, il pensa avoir rejoint les rangs de Dieu.

Allez, voilà que je divague maintenant, c’est tout ce dont j’avais besoin ! se reprit-il après un bref travail d’introspection. L’illusion avait à peine été écartée lorsqu’une chose répugnante arriva en rampant derrière lui. Elle s’introduisit dans toutes ses fibres et son dos fut aussitôt parcouru par un millier de frissons.

- Alors, tu aimes la vue ? prononça soudain une voix dont le velours camouflait un cœur de pierre. Le sommet de la montagne se figea et l’air se glaça. Les genoux tremblants, Michel se retourna et vit que quelqu’un se tenait là : c’était Lucifer, l’archange déchu.

- Tu as été mon meilleur élève, jusqu’à présent, reprit-il. Ils sont nombreux, sur Terre, à croire qu’ils sont capables me comprendre, mais tu es étranger à de tels enfantillages.

Le Grand démon rayonna une énergie noire dont l’intensité absorba les dernières forces du prophète affaibli. Dix cornes se dressaient sur la tête de Satan, mais soudain, une onzième apparut, pour laquelle toutes les autres firent de la place. Il pouvait anéantir ses victimes sans le moindre effort, à l’aide de ses immenses griffes de bronze et de ses dents d’acier. Tout ce qui y survivrait serait pulvérisé sous ses pieds. Ses ailes puissantes révélaient elles aussi qu’il était inutile d’envisager la moindre échappatoire.

- Tu m’as rendu bien des services, reprit-il. Tu es le plus grand pécheur de tous les temps.

Puis, une immense lueur de fierté vint éclairer son regard, tandis que deux corbeaux s’envolèrent pour atterrir sur ses épaules. Ses paroles n’atteignaient pas vraiment son être mortel, réalisa alors Michel, tout en prenant conscience que son propre cœur lui faisait l’effet d’un morceau de glace.

- Tu as annoncé de terribles fléaux, par tes prédictions, expliqua Lucifer, alors qu’une pousse de houblon se mettait à sortir de sa bouche.

- Comment ça ? Moi ? bégaya Michel, complètement sidéré.

- Oui, toi, et même ce déluge, dont tu es la cause. Depuis le début, j’ai eu de grands projets pour toi. On ne peut pas nier ton talent. Certes, je dois te donner un petit coup de pouce de temps en temps…

Puis il coupa la plante à l’aide de ses dents et se mit à la mâcher.

- Quoi ? Mais de quoi est-ce que vous parlez ?

- Et comme récompense, tu as le privilège de rencontrer enfin ton maître, dit Lucifer, ignorant ses questions et se désignant lui-même. A présent, j’ai une proposition à te faire : tu me vénères et, en échange, je t’offrirai toute l’infinité de ma sagesse.

- Cela me mettrait sur la mauvaise voie…

- Quoi ? Ma proposition ne serait pas assez intéressante pour toi ? grinça Lucifer, et sa voix retentit tout autour d’eux. Très bien, et il s’avança de quelques pas. Cependant, son élève jetait des regards éperdus autour de lui, réfléchissant à un moyen de s’échapper.

- Cela ne te mènera nulle part, siffla Lucifer, lisant dans ses pensées sans le moindre effort. Je viens toujours à bout de mes ennemis. Leur puissance est ma force ! Alors, le fantôme désespéré abandonna son projet.

- Je suis tout-puissant. Je t’ai attiré jusqu’au sommet de l’Etna et j’apparaissais soudain sur la couverture de ton manuscrit, j’ai même fait jaillir une jolie petite flamme dans ta salle-à-manger. J’étais toujours avec toi, où que tu sois et j’en sais plus que toi sur ce qui se passe en toi. Tu veux sauver des âmes. Mais sois un peu réaliste. Personne ne viendra à ton secours et tu es à peine capable de t’envoler. Et regarde autour de toi… Tu n’as pas le choix !

Michel se demanda un instant s’il pouvait se cacher dans son corps terrestre.

- Ah, Ah ! Tu peux oublier : ton corps est déjà en train de se décomposer. Tu n’as nulle part où te cacher, lança immédiatement Lucifer. Chaque pensée était instantanément assimilée, et, en silence, le mortel se mit à prier Dieu.

- Oh, Dieu… Dieu dit amen à tout, que tu sois vivant ou mort. Moi, par contre, j’apporte la lumière. Ta réputation et ta clairvoyance sont de mon propre fait. Si je n’avais pas fait mourir ta première petite famille de la peste, tu ne serais rien d’autre qu’un minable petit docteur de village.

Michel ne croyait pas à ce qu’il entendait et se mit sérieusement à envisager la possibilité de se laisser mener à l’échafaud.

- Tout ce que je te demande, c’est ta coopération, révéla alors le Malin. Le moindre petit effort compte, et tous les deux, nous serons plus forts. Ne sois pas si fleur bleue ; la vie continue, tu sais. Ta femme a déjà des vues sur Claude de Tende, tu sais, le gouverneur. Et ta progéniture, ils sont déjà tous ravis d’être débarrassés de toi.

- Au nom du Christ! s’écria soudain Michel.

- Tu veux le mêler à tout ça lui aussi? On peut dire que tu ne comprends pas vite. Jésus ne viendra pas à ton aide. En ce moment, il est en train de tourner en rond quelque part, occupé à se mordre la queue. Affligé, Nostradamus tomba à genoux et se remémora toutes ses prédictions.

Ai-je vraiment provoqué toutes ces catastrophes?

- Oui, mais ce n’est pas grave. Je peux inverser le cours des choses, si je le veux. A une seule condition, cependant, celle de ta soumission.

- Je vous hais!

- Très bien, je vais te faire une meilleure proposition. Que dis-tu de ça : en outre d’entrer en possession de tous mes pouvoirs, tu vas pouvoir retourner aux côtés de ta femme, avec un corps terrestre.

Michel était tellement à bout de nerfs et la tentation était si forte qu’il faillit y succomber, mais heureusement, il finit par se souvenir de la chose la plus importante.

- Oh, toi et ton âme infernale ! Cesse de te montrer si étroit d’esprit et pense plus grand, pour changer, pesta Lucifer en s’avançant vers lui. Sa victime se redressa et vit le visage du diable se rapprocher du sien. Il était tellement hideux que Michel recula involontairement de quelques pas.

- Est-ce que je me serais trompé sur ton compte finalement ? fulmina Lucifer. Est-ce que c’est là toute la gratitude que je dois m’attendre à recevoir de ta part ? J’ai même envoyé Hermès nettoyer tes écuries d’Augias. Ton esprit est-il donc si limité, pour que tu te bornes à une façon de penser aussi minable ? J’aurais tout aussi bien fait de confier tous ces pouvoirs au plus insignifiant de mes serviteurs !

- Votre pouvoir n’a d’effet que sur Terre. L’Humanité vous vaincra, protesta soudain son élève.

- Tu veux parler de cette pelletée de crétins qui se démène pour voyager dans l’espace ? Il ne s’agit là que d’une légère défaillance, personne n’est parfait. Ceux dont tu parles, par contre, sont condamnés à mourir ou à errer dans l’espace pour l’éternité. Tu vois, nous sommes à l’aube d’un nouvel âge de glace. Et puis je commence à me lasser de toi, minus.

Le prince des ténèbres se tenait à présent tout près de lui et le toisait avec mépris. Alors, le feu sacré embrasa le cœur de Michel. Ses craintes s’envolèrent, puis il redressa la tête, et dit : « Si quelqu’un sur Terre peut bien prétendre avoir toujours affronté le mal la tête haute, c’est probablement moi, mais je ne suis pas le mal. Je ne vous vendrai jamais mon âme. » Les deux corbeaux s’envolèrent alors des épaules de Lucifer lorsqu’il fondit sur l’apostat et le poussa dans les abysses.

- Alors brûle en enfer pour toujours ! lui cria Satan et Michel sombra dans les flots de lave rougeoyants.


La France était en proie à un grand deuil après la mort de son très illustre citoyen, et tous ses compatriotes avaient mis leurs drapeaux en berne. Les plus grandes sommités s’étaient déplacées des quatre coins du globe pour se rassembler à Salon de Provence et offrir leurs derniers hommages au savant. Sous les auspices de sa famille, la dépouille fut incinérée à l’église des Cordeliers. Tandis qu’un prêtre prononçait le sermon, le cercueil fut déposé dans le monument commémoratif, sous le regard du public. Anne était devant avec ses enfants, soucieuse du bon déroulement des obsèques. Ses ex-beaux-frères se tenaient derrière elles. Le monument avait été directement placé dans le mur, selon la requête de Nostradamus, de façon à épargner à ses ennemis le plaisir de le fouler au pied. Après que le défunt ait été recommandé à Dieu, le monument fut refermé et Anne posa brièvement les doigts sur le couvercle de pierre sur lequel était gravé le portrait de son époux, à hauteur du visage. Sur cette représentation, il devait avoir environ quarante-neuf ans. Son blason figurait également sur le monument. Puis, avec tristesse, Anne s’agenouilla devant la tombe et lit le texte inscrit sur le marbre, lequel elle avait elle-même rédigé et qu’elle s’était arrangée pour faire graver sous son portrait. L’inscription était rédigée en latin : « Michaelis Nostradami Ummortaliu ». Après cela, tout le monde prit place sur les bancs d’église et le gouverneur de Provence prononça encore quelques mots.

- Chère famille et chers amis, dit Claude, la gorge nouée. Ces derniers jours, le monde a perdu un personnage d’exception. Une personne qui, au tout début de sa carrière en tant que médecin, a réussi à sauver des milliers de citoyens de la peste et qui, quelques années plus tard, nous a permis d’entrevoir l’avenir grâce à ses incroyables prophéties. Malgré son impertinence, Michel de Nostredame était un homme d’une très grande piété. Il ne s’est jamais laissé intimider par quiconque, ni par quoi que ce soit. Bien au contraire, il a suivi la voie de Dieu en toute confiance et a affronté moult dangers. Mais au-delà de son talent et de sa ténacité inimitables, il était également un père aimant.

Tous les yeux se tournèrent alors vers ses six enfants, qui avaient gardé le silence jusque là. Claude poursuivit.

- En une occasion, j’ai dû, en désaccord total avec ma propre volonté et pour répondre à des ordres supérieurs, faire emprisonner mon ami. Mais quand il fut de nouveau en liberté, il ne me reprocha jamais cette décision, chose qui me toucha infiniment. Je l’admirais énormément, mais qui ne l’admirait pas ?

Le gouverneur s’adressa alors à son ami : « Michel, s’il y a quelqu’un qui a offert le parfait exemple de ce que le Seigneur attend de nous, c’est bien toi. Puisse ton âme trouver la paix ».

La veuve éclata en sanglots après ces mots, et Claude vint auprès d’elle pour la réconforter. Puis, il présenta ses condoléances aux six enfants et aux frères de Michel, et tout le monde suivit son exemple. Lorsque les notables, les amis et les autres invités importants eurent tous exprimé leur soutien, ils quittèrent l’église. Claude et Anne échangèrent quelques pensées.

- J’ai été si intransigeante avec lui, sanglota Anne. Il méritait une meilleure femme.

- Tu es trop dure avec toi-même. Tu faisais vraiment sa fierté et son bonheur, la réconforta Claude, en l’entourant d’un bras protecteur. Les derniers proches quittaient à présent eux aussi l’église et les enfants se tenaient tous là, l’air un peu perdu.

- Bon, on ferait mieux d’y aller, dit Anne, les petits ont besoin de moi. Et moi aussi, j’ai besoin d’eux.

- Si tu as besoin de quelqu’un à qui parler, n’hésite pas à venir me voir, proposa Claude.

- C’est très gentil de ta part, mais je suis certaine que ça va aller, et ils quittèrent tous l’église des Cordeliers, qui serait par la suite fermée pour une durée indéterminée.


Le jour suivant, Anne reçut des centaines de lettres de condoléances provenant de partout dans le monde, y compris une rédigée par la reine. Avec l’aide de Christophe, elle enverrait ses remerciements à chacun. Entre-temps, le notaire contacta la veuve pour l’informer que feu son époux avait récemment dressé un testament. En la présence des enfants, il le lui présenta. Il leur révéla que Michel avait légué à sa femme une fortune s’élevant à plus de 3444 couronnes, ainsi qu’un héritage individuel pour chacun de ses enfants. Sa succession comportait également une lettre qui était spécifiquement adressée à son fils, César. Le jeune homme, qui avait à présent seize ans, se sentit honoré d’accepter le document et s’installa dans la véranda pour le lire. Assis dans le fauteuil à bascule de son père, il se mit à lire la lettre avec émotion.

«  A mon fils, César. Que la vie et la chance t’accompagnent. Ton arrivée tardive m’a permis de consacrer de nombreuses veillées nocturnes à la rédaction de ce que je veux te laisser après mon passage dans l’autre monde. Il s’agit de mes présages sur la destinée et sur l’évolution de l’humanité, qui m’ont été livrés par les forces supérieures. Je les ai incorporés à mes Prophéties. Je me sens le devoir d’écrire cette lettre, bien que ton esprit fragile, en raison de ton jeune âge, ne sera pas encore prêt à comprendre leur contenu. Toutes mes prédictions se réaliseront en fonction des étoiles, mais tout ce qui a trait à la race humaine présente une grande instabilité dans l’équilibre astral, car, au final, c’est Dieu lui-même qui contrôle chaque chose. L’astrologie ne peut pas déterminer le destin des hommes avec certitude. Seuls ceux qui sont inspirés par Dieu peuvent révéler de véritables prédictions. J’ai eu le privilège de faire l’expérience de cette inspiration divine et un grand nombre de mes prédictions se sont réalisées dans plusieurs parties du pays. Toutefois, mes messages pourraient tomber entre les mains des futurs dirigeants, qui pourraient faire un mauvais usage de mes prophéties ou bien les ignorer, ce qui leur donnerait l’effet contraire. Cela ébranlerait l’évolution de l’humanité, et c’est pour cette raison que j’ai dissimulé mes prophéties dans des quatrains dont j’ai moi seul le secret. Comme le dit le vieux dicton : ne jetez pas vos perles devant les porcs. J’ai donc eu recours à des aphorismes obscurs et énigmatiques afin de ne pas risquer de nuire aux simples d’esprit d’aujourd’hui et de demain. Parfois, j’aimerais pouvoir garder tout ça pour moi. Pourtant, je ne peux pas faire autrement que de transmettre mes prédictions. Ce serait une forme de négligence de ma part, car les messages cachés serviront à la race humaine à lui montrer quelle est sa place. Seuls les initiés seront capables de comprendre les vers. Il n’appartient pas à n’importe qui de connaître par avance le temps et le moment donnés. Afin de guider et de protéger le citoyen moyen, le Créateur révélera de temps à autre les secrets du passé et de l’avenir à des esprits purs et éclairés. Les révélations de l’œuvre divine sont parfaites. Le don de clairvoyance provient du cœur du brasier, auquel on ne peut avoir accès que la nuit, dans notre sommeil. Les présages qui en découlent ne doivent pas être mêlés avec les connaissances naturelles appartenant au monde des vivants. Les prévisions surnaturelles proviennent d’une source éthérée, et sont tenues secrètes sous la voûte du ciel. Mon fils, je prie le ciel pour que tu n’emploies jamais ta raison à de telles utopies et vanités qui assèchent les corps supérieurs et mettent l’âme en perdition. J’ai vidé mon bureau. J’ai offert mes livres pleins de secrets et de sagesse en sacrifice à Vulcain, afin de préserver le peuple de ses dangereux pouvoirs. Lorsque j’ai brûlé mes livres, le ciel est soudain devenu très clair, et j’ai eu la certitude que j’avais pris la bonne décision. Dieu m’a offert ses grâces, et j’espère que je pourrai te transmettre mon inspiration par l’esprit. Ton père te semble bien loin maintenant. Pourtant, je ne suis pas plus éloigné du ciel avec mes sens, que je ne le suis de la terre avec mes pieds. Et ne me porte pas aux nues : je suis un pécheur, plus grand que nul autre de ce monde. Mais eu égard à ton esprit sensible, je ne m’étendrai pas davantage sur le sujet. Je te lègue Les Prophéties. Dans cet ouvrage, les prédictions sont liées à l’arche le long de laquelle se meut la lune. J’ai découvert qu’avant que la Terre ne se consume, il y aura de telles inondations qu’il n’y aura pas un centimètre de terre qui ne sera pas immergé. L’humanité telle que nous la connaissons n’existera plus. Mais ne soit pas effrayé par ce terrible scénario. Il faudra des siècles avant que cela ne se produise, et avant que ça n’arrive, j’espère avoir la chance de pouvoir t’expliquer mes vers en personne. Que Dieu te bénisse. »


Salon de Provence devint un lieu de pèlerinage populaire. Chaque année, les gens venaient en masse pour voir la tombe du légendaire savant et chaque jour, on pouvait percevoir un bourdonnement s’échapper de l’église des Cordeliers. Ce n’était qu’une fois la nuit tombée que le calme et le silence reprenaient leurs droits, jusqu’à ce que, 225 années plus tard, deux soldats superstitieux ne viennent perturber ce rituel. Une nuit, pendant la révolution française, Bruno et Yves, dont le campement ne se tenait qu’à quelques mètres de là, se promenaient autour de la grande fontaine. En quête de divertissement, l’inséparable duo était en train de boire en bavardant.

- Tu sais quel est mon rêve ? fanfaronnait Yves. Un de ces canons montés en béton !

- Une arme de brute, ça… répondit Bruno. Je pense que la sorcellerie est plus intéressante que ça.

- Et plus le canon est gros, plus c’est beau, insistait son ami.

- T’aurais pas besoin d’un de ces stupides canons, mon gaillard, si tu connaissais des tours de magie !

- Quoi, t’as des pouvoirs surnaturels maintenant ? demanda Yves tout en passant la bouteille de vin à son compagnon.

- Non, et toi, t’as un canon ? répondit Bruno, en faisant le malin. Son ami haussa les épaules et prit une autre gorgée.

- Est-ce que tu savais, poursuivit Bruno d’une voix forte, que La Bastille, avec ses huit tours et ses murs d’un mètre et demie de largeur, avait été complètement démolie sans l’aide d’un seul canon ?

- Ben dis donc, non, je savais pas, répondit son compagnon, un brin éméché, et alors qu’ils continuaient de bavarder, une fenêtre s’ouvrit dans l’une des maisons voisines.

- Hé, parlez moins fort les gars ! aboya un citoyen de Salon, qui essayait de dormir.

- Fais attention, ou je te transforme en grenouille ! le rembarra Bruno, et le voisin referma son volet en ronchonnant.

- T’es déjà allé à Paris ? demanda Yves, en haussant davantage le ton.

- Non, mais est-ce que je suis déjà allé quelque part sans toi ? On ira une fois à Paris.

Les soldats s’ennuyaient à mourir et se sentaient d’humeur à l’action.

- Yves, tu sais, la tombe de Nostradamus est dans le coin. Tu veux aller la voir ? Yves opina et, ensemble, ils déambulèrent en direction de l’église des Cordeliers.

- Tu veux faire quoi ici ? On est en plein milieu de la nuit, demanda Yves en chemin.

- Je vais boire mon vin directement dans le crâne du prophète.

- Mais pourquoi ?

- Il paraît qu’en faisant ça, tu peux peut être avoir des pouvoirs magiques.

- Waouh ! Mais tu vas devoir d’abord y rentrer, hein, dis ? dit Yves en riant bêtement.

- Allez mon pote, laisse-moi faire, et ils contournèrent l’église jusqu’à la porte arrière.

- Je reviens tout de suite, murmura Bruno avec des airs de conspirateur. Yves attendit près de la prote, jusqu’à ce que son camarade revienne, une barre de fer dans les mains. Grâce à elle, ils réussirent facilement à forcer la porte, puis ils se faufilèrent dans l’église. A l’avant du bâtiment, les deux soldats tombèrent sur la sépulture du savant, que Bruno examina un moment pour comprendre la façon dont il pourrait l’ouvrir. Ils eurent tôt fait d’enlever le couvercle en pierre et découvrirent, reposant entre les vieilles planches, le squelette de Nostradamus. Ils lui arrachèrent brutalement le crâne et une amulette en or tomba au fond du cercueil sans qu’ils s’en aperçoivent. Alors que Bruno buvait son vin en se servant du crâne comme d’une coupe, son compagnon entreprit de jongler avec les ossements. Tout à coup, l’auteur de la macabre expédition se sentit saisi à la gorge par des mains invisibles, auxquelles il tenta de se soustraire de toutes ses forces. Pendant quelques instants, Yves pensa que son ami était en train de faire l’idiot, mais quand il s’aperçut que ses appels à l’aide ne déclinaient pas et que son teint virait à l’écarlate, Yves prit ses jambes à son cou, terrifié. Une fois qu’il eut dépassé la sacristie, la statue d’un saint s’écrasa soudain juste devant lui et il trébucha sur celle-ci avant de s’écrouler sur le sol. Le maire, qui avait entendu le grabuge dans l’église, donna l’ordre à ses gardes de s’emparer des deux vandales. Ces derniers furent pris sur le fait et n’opposèrent aucune résistance à leur arrestation. Bruno, qui avait failli mourir étranglé, était en train d’essayer de retrouver son souffle et Yves était allongé sur le sol, presque inconscient.

- Jetez-moi ces soldats en cellule ! ordonna le maire, furieux. On s’en servira plus tard, au front. Ils nous serviront de boucliers contre les balles de l’ennemi.

Puis, il se dirigea vers la tombe saccagée et découvrit le médaillon en or qui gisait parmi les ossements, dans le cercueil. Lorsqu’il lut l’inscription qui figurait sur l’antique amulette, la surprise le laissa bouche bée : sur le bijou était gravé le chiffre 1791, soit l’année actuelle. Il s’empressa de remettre sa découverte dans le cercueil, qui fut refermé quelques minutes plus tard, avec tous les ossements à l’intérieur. Perplexe, le maire ordonna alors à ses hommes de transférer la tombe à l’église de Saint Laurent, où elle serait plus en sécurité. Il ne parla plus jamais de cette histoire à personne.




Chapitre 16


Henrik Larson était tranquillement en train de se promener dans ses vignes, sous un ciel sans nuages. Des grappes de raisin dégringolaient généreusement des branches, et il en cueillit une. Il coupa le fruit mauve en sa moitié à l’aide de ses dents et le goûta avec soin.
Bien, il est mûr, conclut-il. Le jus doux-amer était juste à point pour la préparation du breuvage pourpre et il était temps pour la récolte.
Demain, je réunirai mes vendangeurs, résolut-il, et, avec un sentiment de satisfaction, il admira ses vignes qui couraient dans toute la vallée jusqu’à la rivière. L’eau de la rivière scintillait dans le soleil de fin d’après-midi, et il savoura la beauté de la vue. Au sud, au-delà de la ligne d’horizon, il distinguait les Pyrénées. Leur majestueuse présence était palpable ici, et l’énergie qu’elles dégageaient chatoyait dans toutes les vignes.
Je ferais mieux de rentrer, songea-t-il en jetant un œil à sa montre, et il entreprit l’ascension pénible de la colline, derrière laquelle se trouvait la Cave Laigneau. En dépit du fait qu’il venait de Suède, il était devenu populaire dans le voisinage en quelques années seulement. Son visage ouvert était une invitation pour tous. Larson le philosophe avait débarqué dans le sud de la France, à Limoux, lorsqu’au cours d’une journée de purification, faute de se retrouver lui-même, il avait rencontré une Française. Il l’avait épousée et ils s’étaient installés dans le département ensoleillé de l’Aude, avec ses villages pittoresques et ses étroites ruelles. Ils avaient trouvé une vieille ferme toujours équipée d’un tout aussi vieux pressoir à vin, qu’ils avaient rénové à son état moderne. Ils avaient meublé la maison de toutes les commodités au fil des années. A l’intérieur du jardin clos, Henrik avait récemment construit une piscine pour les enfants. Il se dirigea vers la Cave Laigneau et huma les derniers parfums de la nature.
La vie est parfois si belle, songea-t-il en rentrant à l’intérieur.
- Brigitte, demain, je veux commencer la récolte, dit-il tout en cherchant sa femme au rez-de-chaussée. Il ne la trouva nulle part et se préparait à monter à l’étage lorsqu’une femme blonde descendit les marches. Arrivés à mi-chemin des escaliers, ils se rentrèrent dedans.
- Bonjour, mon ange, tu es magnifique, la salua-t-il. Comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis des années, ils s’étreignirent amoureusement.
Chaque jour, elle est différente, songea-t-il.

- Brigitte, je veux rentrer la récolte demain.
- Très bien, je passerai quelques coups de fil ce soir, dit-elle. Combien de vendangeurs il te faut?
- Je pense que quatre ou cinq suffiront, et ils se rendirent dans le salon pour discuter de leur journée de travail.
- Ton père a appelé, il rappellera ce soir, l’informa Brigitte, tout s’emparant d’un répertoire d’adresses.
- Je vais l’appeler maintenant, répondit-il.
- Salut Papa ! lança David en émergeant de la buanderie, un chat dans les bras.
- Mau était encore caché dans la buanderie ? demanda son père. L’enfant opina et monta dans sa chambre, délesté du chat. Le minuteur du four se mit à sonner et le couple courut à la cuisine, où Brigitte s’essayait à une nouvelle recette.
- ça fait des mois que tu n’as pas touché à ton chevalet, dit-elle tout en retirant un plat chaud du four. Est-ce que tu veux que je le remette en place, ou comptes-tu me peindre une merveille dans les jours qui viennent ?
- Non, range-le. Je ne me sens plus l’envie de peindre. Dans un tableau, tout semble si figé, sans vie. Non, je préfère contempler la nature, ou t’admirer toi !
Elle sourit à ses compliments, desquels elle ne se lassait jamais.
- Je continue à penser que ton tableau avec les tournesols est sublime, lui confia-t-elle, et elle piqua sa quiche aux légumes avec un couteau, pour contrôler la cuisson.
- Oh, oui, il est pas mal. Ah, c’est ça, je devais rappeler mon père. Où est le téléphone portable ?
- Dans le placard, celui avec le miroir, chéri, répondit-elle, et il retourna au salon.

- Et tu vas appeler les cueilleurs, hein ? lui demanda-t-il depuis l’autre pièce. Il trouva le téléphone et eut bientôt son père à l’autre bout du fil, à Stockholm.
- Salut Papa. Tu as appelé ?
- Oui, en effet. Ta mère a eu un drôle de pressentiment à votre égard et m’a demandé de vous appeler. C’est de pire en pire, cette violence en Europe.
- Il n’y a pas grand-chose à craindre par ici, le rassura son fils.
- Faut espérer. En tout cas, on est content de vous savoir en sécurité. Tu faisais figure de l’éternel martyr là-bas, pendant un temps. Brigitte et les enfants vont bien ?
- Oui, tout le monde va bien. Fred crapahute un peu partout. Il marche presque déjà. Et demain, on va rentrer la récolte.
- Ah, voilà un beau travail, mon fils, et gratifiant avec ça ! Malheureusement, la Suède n’est pas un pays amateur de vin, et nous sommes trop vieux pour venir vous voir. Mais l’an prochain, avec de la chance, on compte vous rendre une petite visite. Mais on ferait mieux de ne pas rester trop longtemps au téléphone, hein ?

Ils se dirent au-revoir et Henrik éteignit le téléphone portable, leur seul outil communication dans la maison. Ils s’étaient mis d’accord, avec sa femme, pour que les enfants ne soient pas trop exposés aux malheurs ni aux tentations jusqu’à ce qu’ils aient sept ans. C’est pour quoi il n’y avait pas d’ordinateur ni de télévision dans la maison.
- Le dîner est prêt ! annonça Brigitte, en remettant Fred dans son parc. David et Lisa descendirent des escaliers. La fillette se rua à table avec un paquet de feutres et exécuta rapidement un autre dessin, tandis que son frère surveillait tous ses faits et gestes.
- ça ressemble à rien, la taquina-t-il, et il lui retira le papier des mains pour l’embêter.
- Espèce de crétin ! cria Lisa.
- Hé, pas de noms d’oiseaux dans cette maison, les mis en garde leur père. Il ne voyait pas ce qu’il se passait car il était parti chercher des verres à la cuisine.
- Mais David m’embête et il est toujours méchant avec moi, geignit sa fille.
- Et toi, tu es méchante avec lui en retour. C’est comme ça qu’on se retrouve dans un cercle vicieux. Si tu te comportais correctement, il arrêterait de t’embêter, parce que ça ne l’amuserait plus.

Lisa avait bien entendu le sermon, ce qui ne l’empêchait pas d’être toujours en colère contre son petit frère.
- Un jour, il se fera écraser par une voiture, murmura-t-elle, mais son père l’entendit.
- C’est dangereux de penser ça, Lisa. Ne dis pas de choses comme ça. Tiens, en fait, ne dis plus jamais de choses pareilles ; ça porte malheur ! Les garçons sont juste comme ça, et quand ils grandissent, ils ne font plus ce genre de choses. Mais je vais garder un œil sur David, et il lança un regard sévère à son fils. Ses enfants étaient parfois durs à supporter, mais la plupart du temps, ils étaient sages. Une fois la quiche dévorée et les enfants couchés, Henrik se mit à feuilleter un livre épais tout en prenant des notes.
- Qu’est-ce-que tu fais ? demanda Brigitte, après avoir fait la vaisselle.
- Je donne un cours sur Swedenborg au centre culturel la semaine prochaine, répondit-il, en retirant ses lunettes de lecture.
- Sur quel thème ?
- L’amour conjugal.
- J’espère que ça ne sera pas trop fleur bleue, avec tous ceux qu’on connaît là-bas. Rassure-moi, tu ne comptes pas parler de notre vie amoureuse, hein ?
- Non, tu me connais ! la rassura-t-il. Elle prit un magazine et s’installa sur le canapé près de son mari. Quelques minutes plus tard, elle hocha tristement la tête.
- Il y a eu un attentat à la mairie de Pau, lui annonça-t-elle.
- Des victimes ?
- Trois morts, y compris le maire.

Le climat s’était nettement dégradé au cours des dernières années, et ils mesuraient à quel point leur propre existence était fragile. Mais, outre leur vigilance exacerbée, ils avaient foi en la providence. Après que Brigitte eu passé quelque coups de fil, ils décidèrent d’aller se coucher. Elle alla chercher Fred dans son parc et ils montèrent ensemble à l’étage. Le petit dormait encore avec ses parents.

A l’aube, le lendemain, le groupe de cueilleurs s’acheminait vers les vignes exposées au sud. Ce matin-là, les vallées cathares étaient couronnées d’une brume mystique. Une fois arrivé dans ses vignes, Henrik distribua à chacun un seau et un couteau pour couper les grappes de raisin. Le groupe était composé de trois hommes venus de Limoux, d’un vagabond Basque et de deux voyageuses originaires du Danemark. La charrette en bois qui servirait à recueillir le contenu des seaux était déjà en place.
- Très bien, tout le monde se met au travail, ordonna leur employeur, et tout le monde se plaça rapidement dans sa propre rangée.
- Oh, et vous trouverez des boissons près de la charrette, leur cria-t-il. Un peu plus tard, les premiers seaux commençaient à se vider et les vendangeurs se rafraîchissaient avec un verre d’eau. Aux alentours de neuf heures, l’épouse du patron apporta un pique-nique et leur distribua des baguettes de pain et un assortiment de fromages. Bien qu’il fût encore tôt, les Français prirent un verre de vin pour accompagner leur petit-déjeuner. Les Danoises se contentèrent d’eau. Après la courte pause, ils se remirent au travail. Le soleil commençait à briller, faisant disparaître la brume. Les rayons de soleil réchauffaient les corps, rendant le travail plus agréable. Tout le monde chantait et discutait.
- Vous aurez probablement mal au dos les deux prochains jours, dit Henrik aux deux femmes, qui n’avaient jamais effectué ce genre de travail auparavant. Mais elles ne le prirent pas au sérieux. Vers onze heures trente, il faisait si chaud que tout le monde était en sueur. Heureusement, l’heure du déjeuner approchait, et ils retournèrent tous à la Cave Laigneaux, où un repas substantiel les attendait. Les cueilleurs laissèrent leurs chaussures sales à la porte d’entrée et s’installèrent dans le coin à manger.
- Quels sont ceux qui pourront nous aider le mois complet ? demanda Henrik alors qu’il prenait place à table. Il y a beaucoup de travail. Il faut encore trier les fruits, les nettoyer et les presser.

Les quatre hommes dirent qu’ils pourraient rester, mais les Danoises désiraient poursuivre leur voyage. Le groupe se mit à manger dans une ambiance agréable.
- Votre mari a pris un peu de poids grâce à vos bons petits plats. A mon souvenir, il était plus gringalet, dit Jules, l’un des habitants du village.
- Oui, c’est vrai. Il est plus à son avantage aujourd’hui. Je suppose que c’est grâce à la cuisine française, approuva Brigitte.
- C’est faux, je me suis tout simplement réincarné, plaisanta son mari.
- Qui veut encore à boire ? demanda Brigitte en se levant pour leur resservir de l’aubergine cuite.
- Avez-vous du jus de raisin ? demandèrent les Nordiques.
- Oh, oui, c’est une cuvée maison, et elle se rendit à la cuisine.
- Le vin de Larson est le plus clair de la région, les informa Jules. Il n’y a rien d’artificiel dedans.
- Merci du compliment, Jules. Et il a raison : notre vin est pur et naturel, admit Henrik. Brigitte revint à table avec le jus et en versa dans le verre des filles.
- Attention, n’en buvez pas trop, les prévint Henrik. J’ai remarqué que vous avez mangé pas mal de raisin ce matin, les filles. ça a un effet laxatif, vous savez.

Tout à coup, Fred se mit à crier. Il était tout seul dans son parc, et personne ne faisait attention à lui.
- Quelle variété de raisin utilisez-vous ? demanda l’un des hommes. Henrik venait de mettre de la nourriture dans sa bouche et commença à s’étouffer.
- Pinot Noir et Chardonnay, répondit-il en toussant, et Jules, qui était assis à côté de lui, lui donna quelques coups dans le dos. Un peu plus tard, la conversation tournait autour de la maturation du vin, et Henrik leur parla du cellier ancestral qui était situé sous la maison et qu’on pouvait rejoindre depuis la salle-à-manger.
- Après manger, j’irai vous le montrer. Il y a encore certains des tonneaux d’origine en bas, dit-il avec passion. Mais après le repas, tout le monde exprima le désir de se rendre dans le jardin pour se détendre un peu, et son invitation tomba à l’eau. Ils s’installèrent tous à l’ombre d’un grand pommier et grignotèrent du chocolat. Une fois suffisamment reposés, ils se remirent au travail. Après quelques heures gorgées de soleil et un certain nombre de seaux vidés, la journée était terminée et les travailleurs prirent une douche à la ferme. Leur employeur les paya et c’est dans la joie que chacun rejoignit ses pénates.

Ce soir-là, Brigitte avait ouvert toutes les fenêtres. Il n’y avait pas un souffle de vent.

- C’est si calme et l’air est si lourd, dit son mari. On dirait que c’est le calme avant la tempête.

Epuisé mais heureux, il prit place à côté de sa femme dans la salle à manger. Les enfants jouaient aux Lego.
Mes petits trésors, songea leur père en les regardant avec affection. Je les aime tellement…

Et pendant un instant, il s’employa à les chérir de tout son cœur. Il se sentit submergé de joie. Au même moment, l’armure du seizième siècle posée près de la porte d’entrée se mit à se balancer d’avant en arrière, et le sinistre grincement le tira de sa rêverie. Soudain, il se laissa gagner par une pensée profondément enracinée dans son esprit, et tous les poils de son corps se hérissèrent.
Mon Dieu, j’ai eu une pensée terrible, réalisa-t-il soudain ; j’étais en train de vénérer mes enfants comme s’ils étaient des dieux.
Soudain, un étrange courant d’air parcourut la maison. C’était le souffle du diable.
- Fermez tous les volets ! s’écria Henrik.
- Mais c’est effroyable, qu’est-ce-que c’est que ce vent ? dit Brigitte, apeurée, et elle se précipita vers les fenêtres. En quelques secondes, le courant d’air s’était transformé en véritable tempête. Tandis que sa femme fermait les fenêtres en bas, Henrik se rua sur celles qui étaient restées ouvertes au premier étage. Le vent mugissait dans les chambres et faisait s’envoler les rideaux dans tous les sens. Il s’empressa de refermer les persiennes. De retour en bas, il aida sa femme à fermer les portes coulissantes de la réserve, derrière la maison. C’était un véritable ouragan qui était en train de parcourir la région, et dehors, l’atmosphère semblait hantée.
- La porte du grenier est restée ouverte ! se souvint brusquement Brigitte, et son mari s’élança de nouveau dans les escaliers. Puis, ils se tapirent tous les deux dans la salle-à-manger tandis que les fenêtres vibraient violemment.
- Il y a quelqu’un ou quelque chose qui veut tuer nos enfants, lança soudain Henrik.
- Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ? bredouilla sa femme. David, qui avait entendu son père, le regarda intensément de ses yeux bleus et vifs.
- ça ne va aller qu’en empirant, annonça Henrik. Emmène les enfants au grenier et verrouille toutes les portes et les fenêtres. On n’a plus beaucoup de temps ; il faut que je parte.
- Mais dis-moi ce qu’il se passe ! le pressa Brigitte.
- Ne me demande pas d’explications, répondit-il. Je ne peux pas t’en donner… Je suis poussé par quelque chose de très puissant.

Puis, il se précipita vers la porte d’entrée et jeta un dernier regard sur sa femme et ses enfants.
On ne se reverra peut être jamais, songea-t-il, le cœur brisé. Enfin, il referma la porte derrière lui. Dans le noir, Larson essaya tant bien que mal d’avancer dans la tempête, de traverser les collines, prenant appui sur les arbres et les arbustes. Ses vignes étaient arrachées du sol et voltigeaient dans les airs, le dépassant. Lorsqu’il eut franchi le sommet de la colline, il vit que la rivière s’était muée en une tourbe virulente qui déferlait furieusement sur les terres alentour. Il hésita un moment, mais il décida alors de fuir le plus loin possible de sa maison. Peut être pour éloigner le mal de sa famille. Tandis qu’il parcourait les collines, les sombres nuages semblaient le suivre. Après quelques kilomètres, il s’appuya contre un arbre pour reprendre son souffle et se mit à penser à sa femme et à ses enfants. Au même moment, une tornade maléfique arracha le toit de leur ferme et envoya tout ce qu’ils possédaient dans les airs. Les marmites et les casseroles, les habits, les livres, les tables, une planche à repasser, les lits ; tout se mit à voltiger comme des feuilles au vent. Même les volets, auxquels on avait cloué des planches, ne furent pas épargnés et, dans la salle-à-manger, les chaises dansaient sur le plancher. Le buffet antique, garni de miroirs, se mit à exploser, envoyant des milliers de bris de verre à travers la pièce. A quelques kilomètres de là, Henrik, inconscient du désastre qui se jouait chez lui, se tenait immobile, se demandant que faire.
Je ne peux pas me laisser guider par la peur, se morigéna-t-il, et il se força à reprendre sa course. Un vent violent le renversa alors, et il se blessa en tombant sur des branches et des rochers. Il réussit à se relever, mais se trouva à nouveau projeté au sol. Face à la mort, il dût se concentrer sur ce qui lui était le plus cher.
Est-ce que ma famille est encore en vie ? se demanda-t-il, lorsque soudain, un pressentiment vint irradier son esprit.
Le mal détruit ce à quoi tu penses, lui révéla une voix dans sa tête. Henrik, terrifié par cette idée, tenta rapidement de songer à autre chose.
Ne pense à rien, ne pense à rien, se tança-t-il. L’esprit funeste responsable de la tempête remarqua sa résistance et ne tarda pas à se déchaîner. Henrik se trouva soulevé de terre et fut violemment projeté contre un tronc d’arbre. Sa cage thoracique produisit un craquement sinistre et le pauvre homme poussa un cri de douleur. Rassemblant toutes ses forces, il parvint à contrôler ses pensées, qui n’étaient rien d’autre qu’une façon d’échapper à la réalité.
Je vais devoir me résoudre à affronter ce démon. Il ne me reste aucune autre issue.
C’était là son dernier espoir, et simplement armé de sa propre loyauté, il tenta de ne penser à rien ni à personne. Les foudres de l’enfer déployèrent alors toute leur puissance. Henrik essaya de se cramponner à une autre branche mais se trouva repoussé comme une simple plume prise dans les airs. Il finit par se laisser porter, sans résistance, avec sa foi comme seul espoir. Il se laissa même cingler par les vents, ne faisant qu’empirer la terrible débâcle. Au bout d’un moment, cependant, sa soumission aux forces supérieures finit par causer un changement et, amorphe, il commença à distinguer une silhouette. Une vague forme apparut au-dessus de sa tête et émit un son terrible. Alors, les nuages dans le ciel se mirent à tourner en cercle autour d’elle et parvinrent à réfréner la folie du démon, qui se mit progressivement à disparaître. Après une dernière convulsion, l’esprit malin abandonna et s’évanouit dans les airs. La tornade pris alors pour cible le viticulteur qui, à bout de force, ne put que s’incliner. La trombe de vent se révéla cependant bienfaisante, et lui insuffla sa force de la tête aux pieds. Lorsque son corps l’eut absorbé jusqu’au bout, la tempête retomba et la nature s’apaisa enfin. Sans un mot, Henrik s’assit et se mit à panser ses blessures. C’est alors qu’il vit un spectre. Le fantôme portait une robe qui lui retombait aux pieds et une lanière dorée qui lui enserrait la poitrine. Sa longue barbe était aussi blanche que la neige, sous des yeux qui lançaient des flammes. Dans sa main gauche, il tenait un bâton composé de sept étoiles et son visage brillait comme le soleil. Médusé, Henrik se releva pour contempler le prodige. Le fantôme tendit une main en signe de paix et dit :
- Je suis Michaelis Nostradamus et j’ai attendu des siècles au purgatoire qu’une personne pure puisse me libérer. J’ai atteint la septième vallée et mon âme peut enfin reposer en paix. Vous êtes la dernière clé, et en signe de ma gratitude, ma lumière continuera toujours de brûler en vous.

Sa voix résonnait comme une puissante cascade.
- A partir de maintenant, mes prophéties sont détruites, poursuivit-il. Le génie retourne dans sa lampe. Je ne fais que jouer mon rôle, après tout. J’étais mort, mais maintenant, je vivrai pour toujours, éternellement.

L’apparition commença à se dissiper.
- Ta famille est encore en vie. Ils vont bien, mais je dois à présent faire mes adieux à mon cœur mortel.

Très ému, Henrik leva les bras et, en les ouvrant bien grand, répondit : "La Terre se souviendra toujours de vous, Michel."

Nostradamus hocha la tête, pris une dernière inspiration dans l’air immobile et conclut en disant : "Le temps n’est rien, vouloir aimer, c’est tout", et lentement, son âme s’évapora dans les nuages. Alors, le ciel s’éclaircit et le viticulteur leva les yeux. Là-haut, une nouvelle étoile était apparue.





Quatrains tirés des Prophéties:

C8.1

Pau, Nay, Loron, plus feu qu’à sang sera

Nageant dans les louanges, le renommé fuira à travers les flots

Aux pies l’entrée refusera

Pampon et Durance les tiendront enserrées.


C1.1

Seul, dans la nuit, à l’heure de l’étude secrète,

Reposant sur un trépied de cuivre,

La flamme issue du vide déclenche cette prouesse

Où la frivolité est un péché


C9.90

Un capitaine de la formidable Allemagne

S’élève au rang de roi des rois

Grâce à l’aide spécieuse de la Pannonie

Sa révolte soulève des rivières de sang


C2.70

La flèche qui fend le ciel suit son chemin

La Mort parle ; une grande exécution

Pierre dans l’arbre ; une fière race humiliée

Monstre humain ; purification et pénitence


C1.63

Affaibli, le monde se régénère

Partout règne une paix durable

Les gens voyagent dans les airs, par-delà les terres et les océans

Alors, la guerre frappera à nouveau


C2.57

Avant le conflit, le grand homme tombera

Une grande mort ; mort subite et pleurée

Né imparfait, la plupart nagera

Auprès du fleuve, la terre maculée de sang


C2.89

D’amitié les deux grands maîtres se lient

Leur grand pouvoir se verra augmenté

La terre neuve sera à son zénith

Le nombre de Rouges recompté


C.1.35

Le Lyon jeune, le vieux surmontera,

Dans la lice martiale en duel singulier,

Dans cage d'or les yeux lui crèvera,

Deux blessures en une, puis mourir de mort cruelle.


C6.97

Cinq à quarante degrés le ciel brûlera

Le feu approche de la cité neuve

Puis la grande flamme sautera

Alors, les habitants du Nord s’inclineront


C8.77

L’antéchrist bientôt les trois anéantit

Vingt-sept ans durera sa guerre

Les hérétiques, captifs, morts ou bannis

De cadavres et de grêle rougie est jonchée la Terre


C.10.72

En l'an mil neuf cent nonante-neuf et sept mois,

Du ciel viendra un grand Roy de terreur

à la vie le grand Roy d'Angolmois ramènera,

Avant et après Mars régner par bonheur.


C5.68

Dans le Danube et le Rhin viendra boire

Le grand Chameau, ne s’en repentira

Près du Rhône et de la Loire, la violence éclatera

Et près des Alpes, le Coq le ruinera


C1.91

Les dieux montreront

Que de la guerre ils décident

Après le silence, les cieux d’armes et de fusées combles

A gauche le danger le plus périlleux réside


C.2.62

Mabus bientôt mourra, alors viendra

Des gens et bêtes une horrible défaite

Puis tout à coup la vengeance viendra

Cent mains affamées, quand frappera la comète.


C.9.7

Qui ouvrira le monument trouvé

Et ne viendra le serrer promptement

Mal lui viendra et ne pourra prouver

Si mieux doit être Roy Breton ou Normand











Quatrains originales de Nostradamus
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roman inédit
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