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Le plus grand pécheur de tous les temps

Un roman spirituel, historique et agréable à lire, relatant la vie de Nostradamus, le célèbre prophète du 16è siècle.

Après une enfance heureuse, Michel de Nostredame, jeune médecin, combat victorieusement la peste lors de la dernière moitié de cette sombre période qu'était le Moyen-Âge. Mais une effroyable catastrophe s'abat sur sa famille et détruit complètement sa vie...

Un roman d’Eric Mellema



La couverture de livre

Translator English French: Claire Hiron



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© 2006 Eric Mellema
Tous droits réservés





Remerciements :

Claire Hiron
Maria-Bonita Kapitany
Jack van Mildert
Liesbeth Gijsbers
Moene Seuntjens
Marleen van Haeren
Ria Adriaensen
Els Pellis
Guus Janssens
Ronald Mengerink
Arthur Hendriks

Remerciements particuliers à : Trudi Koning


Quatrains tirés des Prophéties


Chapitre 8/13 - 14/16



Chapitre 1



- Brrr… Qu'est-ce qu'il fait froid ici !
- Arrête de te plaindre, Mercure ; il ne reste que trente-et-un jours avant ta rotation.
- Qui est là ?
- C'est moi, Hermès, ton Toi Supérieur.
- Hermès, tu tombes bien, parce que ces ennuyeuses rotations autour de mon orbite me rendent complètement fou.
- Eh bien, laisse-moi t'annoncer que Zeus a décidé de te libérer de tes fonctions. Il ne te reste plus qu'à être de chair pour un bref moment avant de te mettre à briller.
- Et comment tu sais tout ça ?
- Je suis le plus rapide de toute la Voie Lactée, et j'ai tendance à dresser l'oreille, si tu vois ce que je veux dire. En plus, c'est mon travail de transmettre les messages.
- Combien de temps il me reste ?
- Jusqu'à ce que tu t'alignes avec le Soleil et la Terre, il te reste donc peu de temps.
- Bon, au moins, ça me changera de mon statut de planète morte. Mes seules distractions jusqu'à présent se sont limitées aux ondes de choc et aux bains de soleil.
- Tu pourrais peut être bientôt regretter cette existence paisible, mon frère matériel, mais je t'en prie, sois encore un peu patient.


Un mois plus tard, une naissance extraordinaire bouleversa la planète Terre. Une personne aux dons prophétiques sans précédent était née. La naissance de l'astrologue a eu lieu au tout début de la Renaissance, dans la ville de Saint-Remy-de-Provence, en France. C'est dans une magnifique demeure située derrière les halles, où les marchands vendaient leurs articles à la criée depuis déjà un bon moment, que les contractions ont commencé. Malgré le soin que Reynière de Nostredame avait pris en calculant la date de l'accouchement, le début du travail l'a tout de même pris par surprise. Le petit avait probablement pris une légère avance afin de naître en totale adéquation par rapport à la position optimale des planètes. La barrière de mucus remarquablement épaisse qui bloque le col de l'utérus durant la grossesse venait d'être libérée, signe indiquant que la grossesse approchait de son terme. Reynière a perdu un peu de sang et a réclamé la présence de son père, Jean de Saint Remy ; ce dernier était médecin de la Cour du Bon Roi René, l'ancien comte de Provence. La future mère était donc étendue sur le lit, en nage, lorsque son mari, Jacques, qui s'était élevé au statut de notaire public, accompagné du père de Reynière, est entré en trombe dans la pièce. Les contractions étaient à présent très rapprochées et se faisaient de plus en plus douloureuses jusqu'à ce que, atteignant leur apogée, elles cessent soudain. Le père de Reynière, soucieux, tâta le ventre de sa fille d'un geste professionnel. Soulagé, le médecin déclara que l'enfant à naître bougeait encore et que le liquide amniotique s'écoulait normalement. Les contractions revinrent à un rythme régulier et les membranes se rompirent : le travail commençait vraiment. Doucement mais sûrement, le corps de Reynière ouvrait une voie pour l'arrivée du bébé. Le col, fermé lors de la grossesse, commençait progressivement à se dilater. Le curieux petit arrivant se démenait comme si sa vie en dépendait. La phase de l'expulsion fut éprouvante et le travail n'aura pas duré moins que dix heures. Finalement, la petite tête émergea ; ses yeux, grands-ouverts, analysant déjà le monde avec circonspection. Jean et Jacques, émerveillés, se regardèrent avec une joie immense. Puis, ce furent les épaules qui apparurent, laissant ensuite place au reste du corps.
- Michel ! s'exclama sa mère en accueillant fièrement son petit garçon, encore tout humide. Jean se saisit précautionneusement du bébé légèrement souillé, qui était encore attaché au cordon ombilical, et le déposa sur le ventre de sa mère. L'enfant était né coiffé (avec les membranes enveloppant la tête du nouveau-né, signe de clairvoyance). Michel de Nostredame vint au monde à midi précises le 14 décembre de l'année 1503, au son retentissant des cloches de Saint Remy. Les parents du nouveau-né étaient transportés de bonheur à la vue de leur premier enfant, qui, en tant que Catholique, promettait d'avoir un avenir sûr. Jacques et Reynière provenaient tous deux d'anciennes lignées de Juifs, mais quelques années auparavant, tous les Juifs avaient été forcés, sous menace de mort, de se convertir au Catholicisme. Toutefois, sur la table était encore posée une menora, qui symbolisait pour les Juifs la fête des lumières, Hanoucca, que l'on célébrait ce mois-ci. Ces vacances spéciales étaient l'occasion d'honorer secrètement la tradition, et Jacques lisait régulièrement le Talmud. Cette fois, il s'adressa solennellement à son fils et, entouré de toute la famille, lui raconta que le Talmud révélait le miracle de Hanoucca. Michel, délicatement emmailloté, n'était entouré que de sons rassurants et paternels.


Plus tard, lorsque l'enfant commença à découvrir le monde, d'abord à quatre pattes, puis bientôt campé sur ses deux jambes, il se révéla être un petit garçon très curieux. Chaque objet qui se trouvait sur son chemin devait être soumis à une analyse minutieuse. Il s'attaquait allégrement à chaque visiteur et appréciait particulièrement de jouer avec leurs cheveux. Ses frontières s'élargirent rapidement au monde extérieur, où les enfants de son âge lui étaient inconnus. Pour lui, ces galopins qui jouaient ne faisaient que tourniquer, sans but apparent. Un jour, il réussit à éteindre un feu dans la cheminée avec de l'eau et resta assis là, face aux nuages de vapeur, fasciné. C'est lors de sa première visite au marché que son don fut mis à jour. La petite famille circulait le long des stands de marchandises et, à cause de sa petite taille, Michel s'amusait avec ce qui se cachait sous les tables en bois : abats de poissons, fruits pourris, déchets souillés et ensanglantés, sacs de jute déchirés, un occasionnel rat en train de ronger quelque chose, et un nombre incalculable de pieds traînants. Sa mère ne le quittait pas des yeux. La famille de Nostredame s'arrêta finalement à un stand de verreries et décida d'acheter quelque chose de joli pour les vacances. Lors du siècle précédent, on ne pouvait voir de verres à boire que chez les gens appartenant à l'élite de la société, mais aujourd'hui, les verres étaient produits à une plus grande échelle, ce qui les rendait plus abordables. Le marchand, entreprenant, s'empara vivement de la coupe la plus fragile et la mit entre ses dents, afin d'impressionner la jeune mère.
- Vous savez Madame, la vaisselle en poterie, en bois et en fer-blanc est pratique, mais pas du tout esthétique. Par contre, la vaisselle en verre fait fureur en ce moment.
Reynière l'écoutait avec bonne humeur, tout en gardant son enfant près d'elle.
- Nous vendons plusieurs modèles de coupes en verre, poursuivit-il. Regardez par exemple ces magnifiques coupes à tige creuse, à la forme évasée, ou alors ces verres-calices bas, à tige haute et élégante. Derrière ces modèles, nous avons des coupes à forme cylindrique, décorées de pois.
- Et ceux-là, de quel type de verres s'agit-il ? demanda-t-elle.
- Ceux-là, ce sont des Berkenmeier, Madame, des verres à coupe évasée et au pied entouré d'anneaux délicatement striés.
Le marchand, pressentant que la famille avait de l'argent à dépenser, se mit à sortir tous les articles de sa vitrine. Jacques manifesta sa préférence pour les modèles décorés de stries.
- Les verres striés sont très appréciés, répéta promptement le vendeur, tout comme les coupes basses, les Krautstrunk et les Berkenmeier, évidemment.
- à quoi servent ces stries ? s'enquit Reynière.
- Les stries ou les pois permettent une meilleure prise du verre.
- Et quels sont ceux que vous vendez le plus ? demanda son mari.
- Les verres à boire partent plutôt bien. Mais les récipients et les accessoires de déversement, comme les bouteilles, sont très chers.
Le spécialiste était apparemment la seule personne de la région qui possédait une telle collection de verrerie, et il entreprit de sortir sa plus belle bouteille. La famille était littéralement en extase devant ses produits et Jacques demanda au marchand s'il pouvait regarder la bouteille de plus près. Le petit Michel, qui avait été très sage jusqu'à présent, observait tranquillement les cartons à moitié remplis rangés sous la table. Au-dessus, Jacques se saisit maladroitement de l'œuvre d'art, qui glissa immédiatement de ses doigts. Cependant, le fracas du verre brisé auquel tout le monde s'attendait ne retentit pas, et, déconcertés, les parents baissèrent la tête. Là, leur fils avait nonchalamment rattrapé la précieuse bouteille dans sa chute. Puis, il porta le joyau miraculé à ses lèvres, avant que le marchand ne s'empresse de l'arracher de ses petites mains. Après maintes excuses, la famille, désappointée, se remit en route vers la maison, les mains vides. Une fois arrivés, le père, qui en avait été quitte pour une simple frayeur, couvrit son fils d'éloges.


Ses parents confièrent l'éducation du petit à son grand-père. En compagnie de Jean l'érudit, il était entre de bonnes mains. L'ancien médecin de la Cour et astrologue enseigna non seulement les mathématiques à son petit-fils, mais aussi le grec ancien, le latin et l'hébreux, et également les bases de l'astrologie. Jean l'emmenait souvent hors du village le soir, où ils s'allongeaient dans les champs tous les deux et regardaient les étoiles. C'est là où il lui expliqua que le ciel du Nord était plus facilement observable en hiver, et le ciel du Sud, en été, et que les constellations d'hiver, telles que Canis Major et Canis Minoris, pouvaient être aisément trouvées si l'on se guidait de l'étoile Orion.
- Quand je serai grand, moi aussi je serai une étoile, disait son petit-fils.
- C'est drôle que tu dises ça ; justement, j'étais en train de penser à l'histoire de celui qui, un jour, fut puni et qui fut transformé en étoile. C'est l'histoire d'Orion, qui poursuivait ses sept sœurs, les Pléiades. Celles-ci se sentirent menacées par cette poursuite et ont lancé un appel à l'aide, ce qui a fait venir la déesse de la chasse à leur secours, et elle tua leur frère avec l'une de ses flèches. C'est alors qu'Orion fut envoyé au ciel et transformé en étoile. Toutefois, j'ignore si c'est possible pour les personnes faites de chair et d'os, Michel. à moins que, oui, je viens de me souvenir qu'ils en parlent dans les vieilles écritures. Alors, qui sait ? à ce propos, les Pléiades sont visibles à l'œil nu. Regarde, elles sont juste là…
Et Jean tendait son bras vers le ciel sombre.
- On dirait que ces étoiles-là se touchent, fit remarquer le garçon.
- Oui, on dirait. Mais en réalité, elles sont très éloignées les unes des autres, répondit son grand-père.
à l'arrivée du printemps, Grand-papa montra à Michel les étoiles Arcturus, Régulus et la scintillante Spica, les étoiles les plus brillantes du ciel de printemps et qui, ensemble, formaient le Triangle du Printemps. Cet été-là, les étoiles n'étaient pas vraiment visibles et ce n'est pas avant l'automne que son grand-père put lui montrer Pégase, le cheval ailé, qui est souvent difficile à trouver car il apparaît la tête en bas. C'est grâce à ces petites excursions que Michel appris à connaître les constellations, et ceci sous les réprimandes de ses parents, qui se plaignaient de voir leur fils et son grand-père rentrer si tard à la maison.


Par un soir clair, alors que Jean avait de nouveau emmené son petit-fils se promener, le temps se mit à changer et s'assombrit brusquement. Aucun corps céleste n'était visible et Michel se répandit en jurons contre ces nuages sombres qui s'amoncelaient. Cette nuit-là, le petit fripon se tournait et se retournait dans son lit, lequel était séparé des autres chambres par de longs rideaux. Il était toujours en colère et déçu et ne parvenait pas à trouver le sommeil lorsque, soudain, les volets s'ouvrirent et une effroyable tornade le tira du lit. Il s'agrippa alors au rebord de la fenêtre, avec son petit corps qui se balançait dehors. Reynière, réveillée par l'instinct maternel, secoua son mari pour qu'il se lève et, tous deux, ils coururent vers l'enfant qui se trouvait en danger de mort. Ensemble, ils tirèrent le petit à l'intérieur de la chambre et fermèrent hermétiquement la fenêtre. Sans vraiment réaliser ce qui s'était passé, ils retournèrent se coucher lorsque, peu de temps après, la fenêtre s'ouvrit de nouveau. Encore une fois, un tourbillon déchaîné dirigea son énergie vers l'enfant prodige, mais ses parents furent dans la chambre en une fraction de seconde et empêchèrent la catastrophe avant que leur fils ne soit aspiré à l'extérieur. Ils condamnèrent les volets à l'aide de clous. Leur fils n'oublierait jamais la leçon. Il se promit de ne plus jamais jurer après quelque personne ou quelque objet que ce soit.


Un beau jour, un message fut envoyé à la petite famille de la part de Pierre de Nostredame, le grand-père paternel de Michel. Pierre et sa femme vivaient à Grasse et invitaient la famille à venir passer quelques jours chez eux. Pierre avait également été médecin de la Cour, au service du fils du Bon Roi René. Après que son patient ait été tué à Barcelone, Pierre s'était établi dans la ville du parfum, qui était en plein essor. Jacques et Reynière acceptèrent donc l'invitation. Ils eurent beaucoup de préparatifs à faire pour le voyage, car la route jusqu'à Grasse était longue et qu'ils avaient eu quatre enfants de plus au fil des années ; tous des garçons. La famille s'agrandissait considérablement. Quelques semaines plus tard, ils étaient enfin prêts et rejoignirent la voiture qu'ils avaient louée, tirée par des chevaux. Tous grimpèrent dans la voiture : le père, la mère et trois de leurs enfants ; Jean étant resté à la maison pour s'occuper des plus petits. Après quelques jours de voyage, ils atteignirent la ville de Cannes, depuis laquelle ils empruntèrent un chemin dans les terres qui les menait à Grasse. Le paysage, qui était entouré de collines luxuriantes recouvertes d'arbres, les incita à faire un arrêt. Ils auraient mieux fait de continuer leur route, car, à peine eurent-ils posés pied à terre que le petit Hector se volatilisa et il ne fallut pas moins de trois heures pour le retrouver, caché dans la crevasse d'un rocher. Et je vous laisse deviner qui l'a retrouvé. Michel, évidemment ! Hector se fit tirer les oreilles et ils purent poursuivre leur chemin. Derrière eux, ils pouvaient de temps en temps apercevoir la mer Méditerranée. Les fleurs en éclosion étaient plutôt rares dans cette région réputée pour ses parfums. L'été touchait à sa fin et les abeilles étaient à la recherche des dernières gouttes de miel de la saison. Finalement, ils purent apercevoir Grasse, nichée contre la pente d'une montagne et encadrée de champs qui ne seraient en fleurs qu'au printemps prochain. Lorsqu'ils pénétrèrent dans l'opulente ville marchande, les garçons étaient très agités par tout ce qu'ils avaient sous les yeux. On pouvait voir toutes sortes de tanneries, lesquelles, leur expliqua leur père, répandaient encore récemment des odeurs nauséabondes dans toute la ville. Il leur raconta que, afin de chasser l'odeur pénétrante du cuir, les Grassois eurent l'idée de saturer le cuir d'une mixture faite de graisses animales et de fleurs. Nécessité est mère d'invention et, grâce à cette méthode, les sacs, les ceintures et les gants parfumés devinrent des articles très en vogue. La voiture bringuebalante poursuivit laborieusement son chemin, passa devant les nombreuses boutiques de cuir qui exposaient leurs marchandises et ils arrivèrent finalement à la Place aux Aires, où vivaient les grands parents. Bertrand, pris d'une brusque effervescence, ouvrit à la volée les portes de la voiture afin de sortir le plus vite possible et commença à faire l'imbécile, mais son père l'interrompit.
- Pour commencer, tu vas dire bonjour à tes grands parents, jeune homme, dit-il. Pendant ce temps, Pierre, qui était arrivé à leur rencontre, commença immédiatement à s'occuper de leurs valises. Malgré son grand âge, il était très vigoureux et travaillait toujours pour la confrérie des médecins. Après avoir embrassé leur grand-père, les trois frères se mirent allégrement à brûler le pavé dans la ville certes inconnue mais ô combien séduisante.
- Laisse-les s'amuser un peu, dit Reynière, lassée, à son mari, ça nous permettra de décharger nos bagages en paix. Pendant ce temps, les enfants défilaient devant les boutiques de parfums, les chaudières à savon, les distilleries et autres commerces. Grasse était une ville particulièrement éblouissante, mais également très sale, et les égouts à ciel ouvert pouvaient à peine contenir les montagnes de déchets. Malgré cela, les rues étaient parfumées d'une odeur exquise. Partout, on pouvait voir des cageots, des besaces et des ballots remplis d'eau de fleur, d'huiles, de vin, de savons à la lavande, de plantes aromatiques et de cuir parfumé. Michel, qui avait alors onze ans, se sentait plongé dans un paradis virtuel plein de délices pour les sens et tomba bientôt sous le charme d'un parfum particulier qui le conduisit dans une allée.
- Où tu vas ? s'exclamèrent Bertrand et Hector avec étonnement. Mais Michel ne leur répondit pas et s'engagea dans l'étroite ruelle en direction d'une porte cintrée qui menait hors de la ville. Il s'arrêta un moment sous la voûte en pierre, puis ferma les yeux et renifla les odeurs. Ici, elles étaient à leur comble. Il huma profondément ce parfum singulier, à la fois doux et opaque. Quelques minutes plus tard, satisfait, il retrouva ses frères qui jouaient dans un parc. Les journées s'égrenèrent dans cette ville extraordinaire, jusqu'à ce que le jour que tous avaient tant attendu arrive enfin : la visite d'une parfumerie très réputée. Le grand-père connaissait bien Amalfi, la propriétaire de l'usine, qui était l'une de ses amies et qui avait promis à Pierre qu'elle permettrait à sa petite famille de visiter son établissement. Ce matin-là, ils se mêlèrent aux acheteurs potentiels qui étaient venus en masse des quatre coins de la planète et Amalfi leur offrit une visite guidée en personne. Les éminents observateurs purent voir le spectacle d'Hector fouillant dans son nez avec minutie, aussitôt réprimandé par son père. Pendant ce temps, Amalfi leur fit un exposé complet sur sa fameuse ligne de parfums.
- Ces fioles azurées contiennent plusieurs variétés d'eaux de toilette et de parfums soliflores pour les femmes.
Après son introduction, le groupe se dirigea d'un pas traînant vers la table suivante, tandis que Bertrand commençait à son tour à faire des bêtises et essayait d'ouvrir les fioles en cachette.
- Ne touche pas à ça, Bertrand, le prévint son père. Heureusement, ce petit manège passa inaperçu vis-à-vis de Madame Amalfi, qui poursuivit : Les parfums soliflores sont des eaux parfumées composées d'un seul type de fleurs, de plantes ou de fruits. Après une énumération élaborée des différents mélanges, les invités la suivirent dans une autre pièce, où se trouvaient les ingénieux appareils.
- Voici nos alambics à distillation. La méthode de distillation fut mise au point par les Arabes. Tout en écoutant attentivement, Michel et son grand-père entendirent Hector se plaindre auprès de sa mère qu'il avait besoin d'aller au petit coin. Ces jérémiades perturbèrent le récit de la propriétaire de l'usine, qui se mit à tousser frénétiquement.
- D'accord, vas-y vite, mais en silence ! lui intima sa mère.
- Le jasmin est une fleur qui provient de l'Inde et qui fut récemment importée à Grasse par les marins espagnols, qui passèrent par l'Afrique du Nord. Maître Gantier a réussi à s'en attribuer le monopole, continuait la dame.
- On pourrait en profiter pour acheter du parfum, murmura Reynière à l'oreille de son mari. Jacques acquiesça distraitement, tout occupé qu'il était à surveiller les petits. Par chance, ils musardaient auprès de Pierre et se tenaient correctement pour le moment. Leur père parvint même à entendre la fin de l'histoire.
- Lorsque je compare cette fleur au jasmin que l'on trouve à l'étranger, je remarque toujours que le jasmin Grassois a plus de relief, plus de volume. Oh, je pourrais vous en raconter tellement plus sur notre parfumerie, mais il est temps de conclure notre visite. Avez-vous des questions à poser ou des commentaires à faire ?
D'une façon inattendue, Michel s'avança avec panache et demanda s'il pouvait dire quelques mots. Son père commençait à sentir venir la migraine à cause des frasques de ses cadets, tandis que Mme Amalfi, charmée par cette requête enfantine, donna son accord. Le cœur de Michel commença à s'accélérer. Le jeune prophète redressa les épaules et, avec une grande véhémence, prononça son premier oracle.
- Un jour, cette parfumerie sera très célèbre, et ceci, grâce à un étudiant au nez exceptionnel. Son nom sera Montesquieu et il produira trois parfums extraordinaires. À l'apogée de sa carrière, il créera un parfum mystérieux, qu'il composera pour son propre plaisir à partir de l'odeur du corps de jeunes femmes fraîchement assassinées. Après sa mort, le succès de cette usine sera en déclin.
Ceci dit, le jeune garçon revint aux côtés de ses parents avec une grande dignité. Tout le monde était abasourdi et même Amalfi ignorait comment réagir. Jacques décida de ne pas réprimander son fils, car l'enfant ne s'était pas mal conduit, à proprement parler. Personne ne fit plus jamais référence à cette sombre prophétie, dont ils ne saisissaient pas le sens précis. Légèrement embarrassé par le comportement de son étrange petit-fils, Pierre remercia la propriétaire pour cette visite fascinante et la famille rentra à la maison. Bientôt, les vacances touchèrent à leur fin.


Le grand-père Jean était ravi de les voir revenir et plus spécialement à cause de Michel, avec qui il avait développé un lien très particulier. Lorsque la voiture déboucha dans leur rue, la rue des Remparts, le vieil homme et son petit-fils se cherchèrent immédiatement de vue. Hector et Bertrand, éreintés par ce long voyage, furent aussitôt mis au lit, mais Michel était encore tout excité par sa performance. Il discuta fébrilement avec son grand-père de sa prophétie singulière et de son besoin irrépressible de la divulguer. Le parfum étrange des rues de Grasse avait éveillé quelque chose en lui, lui confia-t-il. Jean l'écouta sérieusement et lui suggéra de partager avec lui toutes ses connaissances en matière d'astrologie, mais pour l'instant, Michel devait aller se coucher. Il lui fallu des heures avant de calmer son excitation et de s'endormir. Quelques mois plus tard, grand-papa trouva le moment approprié pour parfaire l'éducation de son petit-fils en astrologie. Il décida de lui expliquer tous les tenants et les aboutissants de cette science et l'emmena au grenier. Cette pièce était son domaine privé et personne n'était autorisé à y pénétrer sans y avoir été invité, et surtout pas les enfants, car il craignait qu'ils n'abîment ses instruments ou n'égarent ses documents. Assis dans son fauteuil, le grand-père expliqua à Michel qu'il avait jadis réussi à récupérer tout un ensemble d'équipement ingénieux à Paris. Ce matériel comprenait deux lentilles polies et fichées dans un conduit, à travers lesquelles on pouvait voir très loin.
- Grâce à cette invention, c'est un monde totalement nouveau qui s'est ouvert à moi, dit-il, et à mon sens, tu es aujourd'hui assez grand pour entrer dans ce monde. Je présage un grand avenir pour toi. Tu possèdes des capacités mentales exceptionnelles et c'est pourquoi je vais à présent te confier tout ce que je sais à propos de l'astrologie. Jusqu'à aujourd'hui, je n'avais autorisé personne à entrer dans cette chambre sans surveillance, mais pour toi, je ferai une exception. Je te donne donc la permission d'utiliser tous mes instruments et tous mes livres lorsque tu le voudras.
Son grand-père se releva et sortit un gros objet de sous une étoffe poussiéreuse.
- En utilisant ces lunettes à longue-vue, tu pourras voir les planètes aussi nettement que si tu étais là-haut. Mais avant tout, je vais d'enseigner quelques rudiments théoriques, avant que vous n'explorions les cieux.
Son petit-fils, les yeux écarquillés, observait avec fascination le mystérieux appareil.
- L'astrologie étudie les rapports qui existent entre les événements qui se produisent dans le cosmos, sur la terre et entre les êtres humains. Mais n'avons-nous pas déjà discuté de tout ça avant ?
Michel lui fit signe que non.
- Ma mémoire n'est plus ce qu'elle était, mon garçon, Grâce à ces recherches, nous pouvons utiliser l'information relative à un moment précis afin de retracer tout une série d'événements qui se produiront. En d'autres mots, elles nous permettent de prédire l'avenir. Mais c'est beaucoup plus compliqué qu'il n'y paraît. Depuis la nuit des temps, l'homme a fini par admettre que le Soleil, la Lune et les planètes ont une influence sur notre existence ici, sur Terre.
Le grand-père se leva de nouveau, ouvrit les volets du grenier et plaça les lunettes à longue-vue sur un trépied, sous la fenêtre.
- Tiens, viens par ici, mets-toi juste là. Le soleil vient de se coucher et nous allons probablement pouvoir voir plusieurs planètes. Laisse-moi voir si… Ah, la voilà ! Regarde Michel, à peu près à dix centimètres au-dessus des derniers rayons du soleil : Mercure, la planète des capacités mentales et intellectuelles.
Son petit-fils regarda à travers l'appareil et vit une planète rose qui scintillait. Jean poursuivit.
- Comme tu le sais, la Terre tourne autour du Soleil en une année, et non le contraire, malgré ce que l'église prétend. Ils continuent aussi d'insister sur le fait que la Terre est plate et qu'on peut en tomber. Mais ce ne sont que des inepties ! Tout ce qu'ils veulent, c'est laisser leurs fidèles dans l'ignorance.
- Mais est-ce que le Soleil ne produit pas aussi un cercle chaque année ?
- Oui, mais pas autour de la Terre : il tourne le long de plusieurs groupes d'étoiles. L'ensemble formé par ces amas d'étoiles est appelé le Zodiaque. On y trouve les Gémeaux par exemple, ou le Bélier, le Taureau, etcetera.
- Moi, je suis sagittaire.
- Tu as tout à fait raison, mon bonhomme, mais cela prendra tout de même un certain temps avant que le Soleil ne passe par là, car nous ne nous trouvons pas à l'ère du sagittaire en ce moment.
Le grand-père colla de nouveau son œil à l'autre extrémité de la lunette et poursuivit son histoire.
- Mercure est toujours situé près du Soleil et c'est pour cette raison qu'on n'arrive pas facilement à le voir, mais ce soir, nous avons de la chance, dit-il, avant de passer l'appareil à son petit-fils.
- Cette planète-là n'est pas très intéressante, commenta Michel tout en regardant à travers les lentilles.
- Et bien, tu devrais voir la Lune, et Jean leva sereinement les yeux vers le corps céleste qui irradiait le ciel pur. Un amour authentique unissait le grand-père et son petit-fils, lequel était certainement dû à leur profonde ressemblance. Ils s'intéressaient tous les deux aux mêmes choses et avaient le même physique délicat. La seule différence résidait dans le fait que Michel avait toute la vie devant lui, alors que son grand-père en arrivait à son terme.
- Voilà, c'est ça que tu dois voir, dit Jean en s'écartant.
- Ouah ! s'exclama Michel en admirant la Lune gigantesque, parsemée de cratères, de montagnes et de crevasses.
- Il y a quelqu'un qui marche dessus, grand-papa !
- Ah, ah ! C'est très drôle. Mais même si c'était possible, tu es trop éloigné pour voir de tels détails.
- Non, je le vois vraiment ! insista le garçon. Il est en train de planter un drapeau avec des bandes rouges et blanches et des étoiles. Jean arbora une expression dubitative et se saisit de la lunette. Il pouvait voir sa chère Lune, bien trop éloignée pour distinguer une personne à sa surface.
- Je ne vois pas ce que tu vois, Michel.
- Peut être est-ce quelque chose qui se produira dans l'avenir ?
- Tout est possible, mon garçon, mais je ne peux te parler que des choses que je connais. Je voulais encore t'expliquer comment on dresse un horoscope, et ils laissèrent les cieux derrière eux et s'assirent sur le lit.
- Pour calculer un horoscope, il te faut un certain nombre de données précises, telles que la date, l'heure et le lieu de ta naissance ; mais la chose la plus importante est la date de naissance. Laisse-moi par exemple te montrer ton horoscope personnel.
Le grand-père fouilla dans un tiroir de son bureau et en sortit un bout de papier couvert de symboles étranges.
- C'est le mien ?
- Laisse-moi regarder : né à Saint Remy le 12 décembre 1503… Oui, c'est bien le tien.
- En fait, je suis né le quatorze.
- Le quatorze ? Et bien j'ai dû me tromper sur ce qui est marqué en haut, car je vérifie toujours tout trois fois. ça doit être l'âge, et le grand-père s'excusa. Quoi qu'il en soit, tu as un horoscope très chargé, avec trois planètes extérieures : Mars, Jupiter et Saturne. À cause de cette redoutable configuration, tu auras besoin d'une discipline de fer pour juguler ton pouvoir créatif. Si tu n'y parviens pas, ce pouvoir deviendra destructeur.
- Tu veux dire comme Samson, qui a fait s'effondrer tout un temple ?
- Hmm, cette comparaison est assez maladroite. Quoi qu'il en soit, tu devras apprendre à canaliser ton énergie. Et n'oublie jamais que le bien et le mal se trouvent dans les mêmes proportions chez tout être humain, et Jean reporta son attention à l'horoscope.
- Cette illustration-là représente les douze maisons et…, mais sa voix changea brusquement.
- Je suis fatigué, souffla-t-il. Mais si tu veux en savoir plus, tout est expliqué dans ce gros volume, là-bas, et il tendit la main vers une étagère. Le grand-père s'était soudain renfermé.


Plus le temps passait et plus Jean et Michel devenaient dévoués l'un envers l'autre. Ils passaient parfois la journée entière dans un vieux couvent caché à (la dernière institution où Vincent Van Gogh séjourna en 1890) quelques kilomètres au sud de Saint Remy. Ils passaient des heures à lire des bibles d'origine authentique. C'est à cette époque que Michel appris à prier le Dieu des Chrétiens tout en déchiffrant sans peine les écritures Catholiques, en dépit de ses origines juives. Après tout, raisonnait-il, il s'agissait-là du même Dieu que celui qui était décrit dans le Vieux Testament. Jean chantonnait toujours lorsqu'ils faisaient leurs prières, ou du moins, quand ils étaient seuls. Depuis le prieuré, si le temps le permettait, ils partaient s'aventurer dans les champs de lavande, où ils avaient découvert une structure mystérieuse à moitié sous-terraine, bâtie en forme de pyramide. L'érudition sans bornes de son grand-père lui permettait d'expliquer tout et n'importe quoi.
- Cette construction remonte à l'époque de la Grèce antique, commentait-il tout en s'adossant au monument pour se reposer. Michel, de son côté, débordait d'énergie et partait explorer les environs tandis que Jean faisait sa petite sieste quotidienne. Un jour, le garçon revint tout excité.
- Un peu plus loin, il y a tout plein de trous creusés dans une falaise, grand-papa, viens voir !
Mais Jean restait tranquillement à sa place et expliqua calmement que bien longtemps auparavant, les bergers avaient creusé ces trous afin de protéger leurs troupeaux des prédateurs. De toute évidence, il les avait déjà aperçus auparavant. Une fois, il put à peine se relever et Michel dû littéralement le traîner jusqu'à la maison.
Durant l'adolescence, le jeune homme commença à s'intéresser aux filles, ce qui permit à son mentor de lui parler de l'union entre deux âmes. Il lui expliqua la façon dont les esprits masculin et féminin pouvaient fusionner, et celle dont le principe de l'union homme/femme est représenté partout dans l'univers.
- Tu veux dire que parmi les planètes aussi, on trouve des mâles et des femelles ? demanda Michel.
- En principe, les planètes sont féminines. C'est pourquoi on appelle notre planète la Terre-mère, répondit Jean.
- Et est-ce que nous, les hommes, on a notre mot à dire dans le cosmos ?
- Et bien, les étoiles sont masculines, contrairement à la poussière et à l'obscurité, qui sont féminines. Ces polarités éternelles sont à la base de l'alchimie.
Le garçon passa presque toute son enfance dehors, avec son grand-père, et ses parents n'assistèrent pas vraiment au développement précoce de leur enfant. Ils n'étaient rassemblés que lors des repas. Mais le fait que les parents en l'enfant ne passèrent pas beaucoup de temps ensemble n'était pas seulement de la faute de Jean ni de Michel : Jacques travaillait au cabinet du notaire toute la journée et Reynière, en plus de s'occuper de la maison, était littéralement débordée par ses plus jeunes enfants. Antoine, qui avait déjà sept ans, représentait à lui seul une épreuve de force, à cause de sa perpétuelle désobéissance. Par ailleurs, Michel s'entendait bien avec ses petits frères, mais de là à jouer avec eux… Non, il y avait peu de risques pour que cela se produise.


Les saisons passèrent paisiblement, jusqu'à ce jour malheureux où ils retrouvèrent leur grand-père bien-aimé mort de vieillesse, dans ses appartements. Michel l'avait vu se dégrader depuis quelque temps et savait que la fin approchait. Cet événement fut néanmoins très douloureux.
Le jour de l'enterrement de Jean de Saint Remy, le temps était à la bruine. Dans la maison, la petite famille se relaya pour veiller le corps du défunt, jusqu'à ce que les pompes funèbres ne l'emmènent. Tous étaient présents. Le vieux Pierre et sa femme avaient fait tout le chemin depuis Grasse, ainsi que les trois sœurs et les cousins de Jean, qui venaient de la région de Marseille. L'office catholique fut donné dans l'église de Selongey. Les familles marchèrent jusqu'à l'église, où le cercueil avait été placé. Les grands-parents de Michel avançaient si lentement qu'ils eurent le temps d'observer les drôles de bâtisses flanquées de tourelles à la Place des Halles. Ils parvinrent finalement à l'église, où nombre d'amis et de connaissances s'étaient rassemblés. à l'entrée du bâtiment, un homme trapu aux cheveux rouquins bouscula accidentellement Michel. Ses souliers étaient maculés de peinture. Il ne faisait apparemment pas partie des invités, mais il souhaitait tout de même entrer dans l'église. Michel ne lui prêta pas attention et la procession funéraire commença lentement à franchir l'imposante voûte d'entrée. Une fois à l'intérieur, Jacques et Reynière furent les premiers à traverser une rangée de piliers, chronologiquement suivis par Michel et ses quatre frères. Submergée par l'émotion, Reynière essuyait de temps en temps une larme pour son père. Le public s'était assis sur les bancs en bois dans la chapelle principale, au centre de laquelle se tenait le cercueil. L'église de Selongey était composée de nombreuses chapelles, toutes éclairées par des vitraux aux pièces de verre rouge-sang. Au-dessus de leur tête se dressait la peinture d'un apôtre. Une fois le dernier visiteur installé, le Prêtre Bergé, qui portait une tunique rouge ternie, commença son sermon. Le service funéraire, comme chacun le savait, avait pour but d'atteindre la purification et le repos éternel de l'âme du défunt.
- Lorsqu'une personne meurt, cela signifie qu'elle a irrévocablement fait ses adieux à ce monde. Cette personne demeurera désormais aux côtés de Dieu. Ceci ne représente pas une fin, mais un commencement. Ceux qui ont vécu dans la piété iront au paradis, et ceux qui ont vécu dans le péché iront en enfer. Le passage de la vie à la mort ne se fait pas souvent dans l'harmonie. Mais le Seigneur nous tient tous sous sa protection, parce qu'il a conscience de la complexité de notre existence et qu'il accepte chacun tel qu'il est. Puis, le Prêtre feuilleta maladroitement sa Bible derrière son lutrin et commença à lire un fastidieux passage en latin. Michel regarda autour de lui et reconnu les fonts baptismaux métalliques, ce fameux clocher posé à l'envers dans lequel l'un de ses amis avait failli se noyer. Partout, des bougies étaient allumées ; il y en avait tellement que même la tombe du fondateur de l'église dans la première chapelle était éclairée. Son portrait était gravé à l'entrée. Longtemps auparavant, Jean avait essayé d'intéresser son petit-fils à l'art et à la culture et ils avaient souvent visité l'église de Selongey. Michel connaissait plutôt bien l'intérieur du bâtiment, et il aurait préféré admirer les décors muraux au lieu d'avoir à écouter le son monocorde de la voix du Prêtre. Ou bien la voûte blindée dans la sacristie… Mais bien sûr, il ne pouvait pas. Bien qu'il soit certain que cela n'aurait pas embêté son grand-père. La vie passe avant la mort, disait-il toujours. Finalement, le servant de Dieu rendit hommage au défunt et demanda l'aumône en français usuel, et les visiteurs se levèrent de nouveau. Michel vit le carillonneur, qui était dur d'oreille, se lever. Il trépignait d'impatience de mettre en branle les quarante-huit cloches de l'église et il commença à gravir l'escalier de la tourelle. Pendant ce temps, le Prêtre aspergeait le corps avec de l'eau bénite et l'embaumait avec de l'encens. Ce rituel était destiné à sanctifier le corps du défunt avant de l'envoyer à Dieu. L'acolyte récita encore quelques prières pour le pardon des péchés de Jean. Après les hymnes, le prêtre et ses aides sortirent de l'église à grand pas, suivis par les porteurs de cercueil. Tout le monde se rassembla et leur emboîtèrent le pas. Les cloches de l'église retentirent tandis que tous s'acheminaient en silence vers le cimetière. Les membres de la famille, les amis et d'autres curieux qui s'étaient joints à la foule se regroupèrent autour de la tombe qui avait été préparée et les porteurs déposèrent précautionneusement le cercueil à l'intérieur. Reynière posa rapidement quelques fleurs sur le couvercle avant que le prêtre, qui se tenait à la tête du cercueil, ne bénisse silencieusement la tombe et ne prononce un Notre Père . Avant la fin de la prière, il jeta une poignée de terre sur le cercueil en récitant : Car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. Puis, tous firent leurs adieux à cet homme jovial qu'était Jean, en jetant chacun son tour un petit tas de terre sur le cercueil et Michel regarda son cher ami disparaître progressivement. Enfin, Jacques remercia tous le monde pour leur compassion et la famille rentra tristement à la maison.
Après la période de deuil, Michel et sa mère montèrent ensemble au grenier, à l'endroit révéré où le grand-père avait établi son refuge. Le cœur encore lourd, Reynière ouvrit les volets pour laisser la lumière pénétrer dans la pièce, puis ils dressèrent l'inventaire des lieux. Assiégé par les souvenirs, Michel, déprimé, se tint pendant un moment à la fenêtre, les yeux dans le vague.
- Le grenier a l'air tellement vide et triste maintenant, murmura-t-il, au moment où sa mère fut appelée en bas par un de ses enfants.
- Je reviens tout de suite, Michel, et elle le laissa là-haut, tout seul. Depuis la fenêtre du grenier, on avait une belle vue du village. Michel découvrit une nouvelle bâtisse à quelques mètres d'ici, qu'il n'avait jamais remarquée. L'une de ses fenêtres était ouverte. Elle était vitrée, ce qui était sans précédent, mais il était bien trop éloigné pour pouvoir voir correctement.
Ah, je sais, je peux utiliser la lunette à longue-vue de grand-papa, réalisa-t-il soudain, et bientôt, il put observer chaque détail de la nouvelle maison. Puis, le jeune garçon ne put résister à la tentation de jeter un œil à l'intérieur. Il y vit un homme de grande taille aux cheveux bruns, courts, qui était en train de travailler avec passion devant un chevalet de peinture.
Quel était l'intérêt de peindre des tournesols ? se demanda Michel, incrédule. L'inconnu faisait face à une toile et plongeait fréquemment son pinceau dans la peinture. À un moment donné, il se saisit d'un autre pinceau destiné aux motifs plus fins et observa de nouveau les véritables tournesols, qui avaient été nonchalamment étalés sur une table. Tout à coup, l'artiste se sentit observé et se retourna en sursaut. Le jeune voyeur, totalement déconcerté, se sentit pris la main dans le sac, en dépit du fait qu'il était tout bonnement impossible, lui semblait-il, que l'autre l'ait vu. Cependant, tout semblait indiquer que l'étranger était en train de le dévisager, avec une expression toutefois amicale. C'est seulement à cet instant que Michel se rendit compte qu'il s'agissait là d'un nouvel aperçu du futur. Puis, l'autre monde s'évapora instantanément. La maison avait totalement disparu.
Dommage. Je n'ai plus personne avec qui partager ma rêverie, pensa-t-il tristement.







Chapitre 2



Quelques mois plus tard, Michel, qui avait déjà fêté ses seize ans, partit à Avignon pour étudier l'astrologie. C'est avec une certaine réticence que ses parents lui avaient donné leur permission de choisir cette voie inhabituelle pour ses études universitaires. Avignon n'était qu'à une trentaine de kilomètres de Saint Rémy, ce qui lui permettrait de revenir souvent pour voir ses parents et ses frères. C'était une ville très importante, du fait qu'elle abritait le fameux Palace papal. Depuis l'année 1304, les Papes français s'étaient succédés et avaient tous élu résidence à Avignon, car à Rome, leurs chances de survie étaient minces. Dès lors, la ville française et ses environs avaient constitué la propriété du Pape. Jacques avait entendu dire par un client que Mme Plombier, dont le mari avait été emporté par la peste six mois auparavant, allait emménager à Avignon avec ses filles, pour aller vivre chez des parents. Michel pourrait faire le trajet en leur compagnie, à la condition qu'il aide la veuve à déménager. Cet arrangement convenant parfaitement au jeune homme, ils fixèrent une date. Mme Plombier avait passé toute la semaine à nettoyer la maison et toutes ses valises étaient prêtes ; elle n'attendait plus que l'arrivée de son jeune compagnon de voyage. Le jour du départ, Michel frappa à sa porte et commença à charger la vieille charrette bancale, en suivant ses instructions. Les voisins leur ayant prêté main forte, la petite troupe fut rapidement parée à partir. Madame pris place au siège du conducteur et, avec ses deux filles, ils passèrent par la rue des Remparts afin que leur compagnon puisse dire au-revoir à sa famille. Ils attendaient tous avec anxiété que la veuve, qui n'était pas vraiment habituée à la conduite, réussisse à immobiliser les chevaux. Michel sauta de la charrette et embrassa son père et sa mère, qui avait l'air très triste.
- On dirait que les adieux sont devenus monnaie courante, se lamenta Reynière, tandis que les larmes ruisselaient le long de son beau visage.
- Je reviendrai très bientôt vous voir, lui promit son fils.
- Tu as plutôt intérêt, répondit son père en l'étreignant. Puis, le futur étudiant dit encore au-revoir à ses frères et il fut temps de partir. Tout le monde agita la main en signe d'adieu jusqu'à ce que le cheval et la charrette soient hors de vue. Quelques kilomètres après Saint Rémy, la pluie commença à tomber. Il pleuvait à verse et le ciel s'assombrit à une vitesse effrayante. Heureusement, la conductrice était équipée pour la pluie, et, grâce à l'aide de Michel, ils purent couvrir la charrette d'une toile. Lorsque les éclairs apparurent, les chevaux commencèrent à s'agiter et devinrent difficiles à maîtriser. Les fillettes, âgées de cinq et sept ans, s'étaient enfouies tout au fond de la toile. Bientôt, le chemin devint pratiquement impraticable à cause des énormes trombes d'eau, et les choses s'annonçaient plutôt mal pour eux. Une fois parvenus à la moitié de leur trajet, ils furent terrifiés en apercevant des incendies qui flambaient de chaque côté de la route. Des corps étaient en train de brûler. La peste, le plus grand fléau de toute l'histoire de l'humanité, ravageait toute l'Europe, et, de toute évidence, cette horrible maladie avait encore fait des victimes. Madame savait bien à quoi ces feux étaient dus. Son mari avait lui-même été incinéré peu de temps auparavant afin d'éviter toute propagation de la maladie. Cependant, elle ne se laissa pas troubler et continua courageusement de conduire. Soudain, ils perçurent des cris de détresse au loin. Ils décidèrent de poursuivre leur route sans s'en occuper. La pluie continuait à tomber à torrents et, afin d'empirer les choses, un vent cinglant se mit à mugir. Le cheval pouvait à peine tirer la charrette et s'empêtrait les sabots dans la boue. Il commençait à se fatiguer, et chaque mètre supplémentaire représentait à présent une victoire. Progressivement, un violent orage se déclara, faisant voltiger des branches et des arbustes sur la route.
- Sacré nom ! entendaient-ils Madame jurer de temps à autre. Ils durent s'arrêter plusieurs fois, pour que Michel désencombre la route. Après de nombreuses heures passées dans ces conditions infernales, ils atteignirent enfin la cité papale. Ereintés et trempés jusqu'aux os, il ne leur restait plus qu'un obstacle à franchir : la traversée du Rhône. Accompagnés par un fort vent de tête, ils arrivèrent au fameux pont d'Avignon. Jusqu'à présent, Mme Plombier et son compagnon de route s'étaient relayés pour conduire, mais une fois parvenus au pont, où le vent était d'une puissance redoutable, la veuve préféra garder elle-même le contrôle des rênes. Elle s'apprêtait à encourager les chevaux à franchir le fleuve lorsque, soudain, Michel s'écria Stop ! Elle tira immédiatement les rênes à elle, ce qui arracha un hennissement du cheval et immobilisa la charrette. La plus jeune des fillettes commença alors à pleurer et sa sœur tenta de la réconforter.
- Qu'est-ce qu'il se passe, bon sang ? demanda leur mère, étonnée. Michel ne pipa mot, sauta de la charrette et atterrit dans la boue. Puis, bravant l'orage, il avança péniblement jusqu'au pont, son long manteau claquant dans le vent. Lorsqu'il arriva à la bordure en pierres, il fit une brève halte, les yeux sur la route. Puis, il se concentra sur la houle bouillonnante du fleuve, qui affluait le long des pilotis, et revint sur ses pas.
- Mais qu'est-ce que vous faites ? cria Mme Plombier.
- Il faut décharger la charrette, répondit-il, sa voix à peine audible dans le mugissement du vent.
- Vous avez perdu la tête ?
Michel se hissa sur le siège du conducteur et s'expliqua.
- Le pont est sur le point de s'effondrer !
- Vous racontez n'importe-quoi, cela fait des années et des années qu'il tient ! lui répondit-elle avec humeur. L'étudiant sauta de la charrette, s'assit dans la boue, et croisa fermement les bras, par protestation. Après un bref instant de réflexion, elle résolut finalement de lui obéir.
- Comme vous voudrez, du moment que c'est vous qui vous en chargez…, répondit-elle, après quoi le jeune homme commença aussitôt à traîner les valises jusqu'à l'autre rive. Pendant ce temps-là, la veuve alla chercher ses filles sous la toile et elles suivirent leur étrange compagnon de voyage en se serrant les unes aux autres. De l'autre côté du fleuve, la petite famille trouva refuge à proximité d'une falaise, tandis que Michel retournait à la charrette. Puis, lorsqu'après un tel labeur il eût amené tous les bagages de l'autre côté, il accrocha une longue corde au cheval et le tira le long du pont. Des nuages menaçants couraient au-dessus de leur tête, et le cheval refusait d'avancer. Michel le fit aller de l'avant en le tirant par des mouvements secs et fermes. Avec hésitation, le cheval, effrayé, fit un pas et la charrette commença à se mettre en branle. Ils approchèrent du vieux pont, qui semblait pouvoir tenir le coup et paraissait malgré tout en assez bon état, et l'étudiant tira le cheval et la charrette de l'autre côté. En voyant que la traversée s'était déroulée sans accroc, la veuve fit la grimace et refusa de lui adresser la parole. On chargea à nouveau la charrette et on se remit en route. Ils finirent par atteindre la grande ville. Ils arrivèrent juste avant le coucher du soleil et, peu après, ils étaient enfin en sécurité, assis bien au chaud devant un feu crépitant en compagnie de la famille Plombier. Après un bon repas et une nuit de repos, leurs chemins se séparèrent. Le jeune homme remercia chaleureusement la famille pour son hospitalité et, les bras chargés de bagages, commença sa route vers l'université. Au centre-ville, le service municipal était en train d'annoncer les dernières nouvelles, et l'étudiant se mêla à la foule qui s'était rassemblée à proximité. Ménageant son effet, l'annonceur déroula un parchemin.
- Le pont d'Avignon s'est effondré, commença-t-il. Sept personnes ont trouvé la mort cette nuit. Le pont s'était déjà effondré en 1226, et comme nous pouvons le remarquer, le Seigneur ne veut pas de ce pont ici. C'est à tort que son constructeur, Bénézet, a été, il y a bien longtemps, proclamé Saint.
La place était à présent complètement submergée par les badauds, et la plupart d'entre eux bouchaient la vue de Michel, mais il en avait assez entendu et, tranquillement, il s'éloigna.



C'est dans une ambiance lourde que baignait la ville d'Avignon, dont l'histoire avait débuté vers la falaise, près du fleuve. La ville, qui avait constitué le cœur d'une tribu celtique, avait horreur des visiteurs. Le grand-père de Michel avait l'habitude de décrire le caractère jadis impitoyable des Avignonnais. à Paris, on raconte que si l'on va à Avignon, on risque bien de se faire planter un couteau dans le cœur, avait-il dit. Avignon était située sur la fameuse Via Agrippa, la route principale qui reliait Cologne, Lyon et Arles. Arrivé au Parc des Papes, Michel s'installa sur un banc pour calmer ses esprits. Il se concentra sur les vieux chênes qui faisaient face à l'université, avant d'oser s'aventurer dans les murs de ses bâtiments. Dernièrement, le jeune homme avait été la proie de nombreux rêves, et il avait souvent du mal à les dissocier de la réalité. Il aurait à développer une méthode afin de mettre de l'ordre dans son esprit. Ses études en astrologie l'aideraient peut être à résoudre ce problème. Après ce petit moment de répit quelque peu nombriliste, il alla à la rencontre de ses professeurs et, sur leurs conseils, il partit habiter dans une petite chambre dans la rue St Agricol, située tout près de là. À partir de ce jour, il fit le trajet jusqu'à l'université tous les jours, en passant par le centre de la ville. Il avait pu se faire une idée assez fiable de la topographie des lieux depuis le Rocher des Doms, cette fameuse falaise qui surplombait toute la région et depuis laquelle il était facile d'étudier la ville. Michel préférait généralement se balader le long des grands boulevards, qui lui permettaient de mieux réviser ses cours. Il s'entendait bien avec les autres étudiants, bien qu'ils soient souvent jaloux de l'intelligence exceptionnelle du jeune homme. Pendant les premiers mois, l'école ésotérique lui enseigna beaucoup de choses très intéressantes. Il apprit par exemple que l'être humain possédait plusieurs corps, qui étaient au nombre de sept : les corps physique, vital, astral et mental, et, à un niveau plus élevé, les corps causal, bouddhique et atmique. On lui expliqua que ceux-ci représentaient sept plans de conscience, et qu'ils s'appliquaient également aux planètes et aux étoiles. L'ensemble des ces corps sont connectés les uns aux autres et cohabitent dans chaque individu, du moins sous leur forme latente. Le corps matériel visible est le plus primitif de tous. Le corps vital permet de maintenir l'ensemble et de fournir l'énergie requise. Le corps astral est lié aux émotions, et se révèle surtout dans le monde des rêves. Le corps mental représente la pensée, et le corps causal ne se développe que lorsque la pensée est entrée au plus profond de la loi de cause à effet. Le plan bouddhique est appréhendé comme correspondant à l'état d'une personne parfaitement éveillée et le plan atmique représente le souffle de la vie, une condition que l'on retrouve lorsqu'une personne ne fait plus qu'Un avec Tout-ce-qui-est, faisant disparaître tout aspect individuel. Cette théorie était passionnante, mais n'était étayée par aucun exemple pratique.
Un jour, l'étudiant acharné de première année se rendit à la Place de l'horloge aux alentours de cinq heures du matin afin de faire ses exercices. Le parc était encore d'une propreté impeccable à cette heure avancée de la journée, et il n'y avait personne à la ronde pour venir le perturber. Une fois qu'il eu terminé ses exercices, de bonne humeur, il marcha dans les rues et avait franchi les limites de la ville lorsqu'il croisa plusieurs voitures remplies de soldats. C'était là une escale bien singulière, car un certain nombre d'hommes robustes commencèrent à remplacer leurs chevaux fatigués par de nouvelles montures en toute hâte. En outre, Michel put voir, assis dans l'une des voitures, un petit homme bedonnant décoré de nombreux écussons et étroitement coincé entre deux soldats à l'air gaillard.
Le bonhomme devait avoir commis un crime, compris l'étudiant. Le convoi était certainement arrivé à une heure si matinale afin de ne pas attirer l'attention. L'échange de montures et le chargement des provisions pris un certain temps, pendant lequel Michel observa le prisonnier avec fascination. Cet homme devait avoir la folie des grandeurs ; il se donnait des airs d'empereur. Puis soudain, ce fut l'agitation. Des hordes d'Avignonnais se précipitèrent de la Porte St-Lazare et se dirigèrent vers les voitures, en revendiquant leur vengeance à l'encontre du petit caporal corse . Le soldat de ville tenta de prendre le contrôle de l'émeute, mais il n'y avait manifestement pas moyen de contenir ces citoyens enragés, qui se mirent bientôt à encercler la voiture du milieu. Ils insultaient le prisonnier de tous les noms d'oiseaux qu'ils connaissaient. D'autres insurgés lui jetaient des pavés ou le menaçaient de leur épée. Quelques minutes plus tard, quelques hommes se jetèrent sur la voiture, grimpèrent à l'intérieur et commencèrent à lui arracher ses écussons d'honneur. Un officier qui était arrivé en courant réussit à calmer les esprits échauffés, à la suite de quoi les derniers chevaux furent rapidement attelés. La voiture où était assis le petit caporal parvint à s'échapper de l'assaut, après qu'un soldat ait réussit à dégager les roues de quelques fanatiques. Les autres voitures, qui avaient été épargnées par l'échauffourée, furent à même de reprendre la route sans interruption. L'étudiant était resté un bon moment au même endroit, réfléchissant aux événements.
- Hey, ducon, tu vas prendre racine ou quoi ? s'entendit-il soudain invectiver par un ouvrier.
- N'avez-vous pas vu l'émeute qui vient d'avoir lieu à l'instant ? demanda Michel.
- Tout ce que je vois, c'est un étranger, et on les aime pas trop par ici, et il poursuivit sa route, poussant sa barrique. C'était là la bonne vieille mentalité d'Avignon. Et l'étrange émeute (1814, suite à son détrônement, l’empereur Napoléon Bonaparte échappa à la lapidation à Avignon) se révéla n'être rien de plus qu'une hallucination.


Après le premier trimestre, les enseignants ne tarissaient pas d'éloges sur le jeune de Nostredame. Très flatté, Michel était malgré tout conscient qu'il n'apprenait pas grand-chose de leur part. Son grand-père lui avait déjà enseigné tellement de choses à propos de l'astrologie qu'il était impossible pour ses professeurs de lui apprendre quoi que ce soit qu'il ne savait pas déjà. Déçu, l'étudiant ne s'attendait donc pas à ce qu'ils enrichissent davantage ses connaissances. Heureusement, il pouvait disposer d'une bibliothèque à trois étages, plus belle qu'il n'eût jamais imaginé. Il adorait passer son temps en ses murs, à étudier les textes anciens. Ses professeurs chargèrent le bibliothécaire, M. Grimbert, qui, par le fait d'une maladie encore méconnue, était toujours agité de tremblements, d'établir une liste d'ouvrages pour l'étudiant. M. Grimbert avait disposé les recueils dans une partie séparée de la bibliothèque, afin que le jeune homme puisse les consulter sans être dérangé. Michel dévora la pile de documents en très peu de temps. A part les quelques travaux rédigés par son grand-père, le seul livre qu'il avait étudié en détails était la Bible, et il était ravi de pouvoir nourrir son esprit avec d'autres lectures. Au bout du compte, il n'y avait qu'un seul manuscrit qui l'inspirait réellement : un essai d'alchimie. Cette réalité semble relever du cliché, mais rares sont ceux qui, en entendant le mot alchimie, ne se sont jamais représenté un vieux magicien à la barbe foisonnante se livrant à d'étranges expériences, dans le confinement d'un laboratoire archaïque et plein de poussière. L'ouvrage bouleversait toutes ses idées préconçues et il désirait pénétrer au plus profond du sujet. Le manuscrit en question expliquait que l'alchimie avait été introduite en Espagne par les Arabes après les Croisades, et Michel passa des journées entières à explorer la section relative à l'Espagne. Lors de ses recherches, il tomba sur un article accrocheur, composé par Artéphius au douzième siècle, et intitulé De l'art de prolonger la vie humaine. L'article espagnol était rédigé en latin, auquel il était accoutumé. Curieux, il commença à le lire.
Et moi même Artéphius, j'ai eu appris tout l'art dans les livres du véritable Hermès. J'ai vu, par l'espace de ma longue existence, que d'autres cherchaient à parfaire l'alchimie, mais j'ai résolu de ne pas écrire quoi que ce soit qui puisse rendre les Lois plus accessibles à une plus vaste audience, parce que cela se révèle toujours par Dieu, ou par un maître. Il est par conséquent fort utile de lire mon livre, pourvu qu'on n'ait la cervelle trop dure, et qu'on ait un peu d'expérience. J'ai été aussi comme les autres : envieux. Je suis aujourd'hui en vie depuis l'espace de mil ans, uniquement par la grâce de Dieu Tout puissant.
Cet homme est aussi vieux que Mathusalem ! songea Michel avec excitation. Il était déterminé à lire ces deux ouvrages, mais malgré tout le zèle qu'il mit dans ses recherches, il ne les trouva pas.
Le recueil rédigé par Hermès n'existait probablement pas, pensa-t-il, et il se consola en dévorant tous les écrits d'alchimie qu'il pouvait se procurer. Dans l'un des ouvrages, il pu lire que le métal pouvait être changé en or grâce à l'utilisation d'un objet mystique, la fameuse Pierre Philosophale . Pendant des siècles on avait cherché cette pierre, mais personne n'a jamais pu mettre la main dessus et, au treizième siècle, la plupart des alchimistes avaient renoncé à la trouver. Un autre manuscrit disait que l'alchimie pouvait avoir des effets médicaux. Si un individu ingérait des proportions très précises de sel, de soufre et de mercure, la personne concernée verrait sa santé s'améliorer positivement. Les philosophes grecs Thalès et Aristote pensaient que la terre, l'eau, l'air et le feu constituaient les éléments de base à partir desquels il était possible de créer toute substance matérielle. Un autre essai parlait d'un cinquième élément de base : l'essence. Mais Michel en avait assez lu jusqu'à présent, et il rangea les livres.
- Merci pour votre aide, M. Grimbert, à demain.
Une nouvelle journée s'était écoulée, et l'étudiant harassé retourna dans sa chambre austère, dans la rue St Agricol. Après avoir cuisiné et mangé une bouillie chaude, il réfléchit de nouveau à l'œuvre d'Hermès, mais sans résultat, puis, il tourna sa pensée vers la Pierre Philosophale, mais le sommeil le pris par surprise. Cette nuit-là, tous ses désirs furent assouvis. L'esprit chercheur fut touché par quelque chose de magnifique et de puissant et, pris d'un frisson, il se dressa dans son lit.
- Michel de Nostredame, je suis celui que tu cherches. Je suis Hermès, le fils de Zeus et de Maïa, la fille d'Atlas, l'un des Titans. En face de lui se tenait un être rayonnant, puissant et athlétique, coiffé d'un chapeau ailé et portant un bâton doré autour duquel s'enroulaient des serpents. Hermès poursuivit : Je dirige les trois mondes. Je suis né dans une grotte, à Arcadie. Je suis le plus rapide de tous les dieux et le dieu des voleurs. Les égyptiens m'appelaient Toth. Les Romains m'appellent Mercure. Je suis Hermès Trismégiste de la Genèse. Je suis l'Espoir des pierres, la Pierre Philosophale et la Tablette d'Emeraude . Mon frère matériel, ton destin a été fixé. Tu joueras un rôle dans la tragédie cosmique qui se produira sur terre lors du prochain millénaire. Mais pour l'instant, jusqu'à ce que la Lune parvienne à maturité, tu prendras une autre direction afin de permettre à tes connaissances latentes d'être mises en éveil par la Mort Noire.
Hermès s'évapora aussi rapidement qu'il était apparu, en laissant derrière lui un vide immense. Michel, ne pouvant supporter cette rencontre surnaturelle intense, s'évanouit. Ce ne fut que l'après-midi suivant qu'il se réveilla. Il se sentait très mal, mais se leva tout de même et, en trébuchant, rassembla ses affaires de cours afin de retourner étudier. Mais il était trop tard pour se rendre à l'université et, troublé, il se rassit sur son lit.
- Je me sens tellement mal en point, grommela-t-il. Avec une grande difficulté, il tenta de se remémorer le message d'Hermès, mais il lui fut impossible de l'assimiler complètement. Pendant ce temps, son père - mû par d'autres forces supérieures - se trouvait à Saint Rémy, en train de se faire du souci par rapport à la formation plus qu'abstraite qu'avait choisie son fils. Bien que l'astrologie fût devenue une science reconnue, elle ne permettait pas de faire grand chose. Il en discuta avec Reynière, qui avait tout d'abord soutenu le choix de Michel. Mais Jacques ne cessait d'insister sur le fait que cette carrière n'aurait aucun avenir, et elle finit par admettre que les désavantages de ce choix l'emportaient sur ses avantages. Ils écrivirent une lettre à leur fils, dans laquelle ils exprimèrent leurs préoccupations et suggérèrent que Michel s'oriente dans le domaine de la médecine ; après tout, ses deux grands-pères avaient été médecins. Michel reçu leur courrier le lendemain et pris connaissance de leur conseil de changer le cours de ses études. Il fut agréablement surpris et pensa à Hermès, qui lui avait annoncé ce changement d'orientation.
Ainsi, la médecine est mon destin, conclut-il. Le jour suivant, il alla précautionneusement à la rencontre de ses professeurs, car il ne désirait les discréditer en aucune façon. Lors de la discussion, il s'avéra que ces derniers comprenaient les arguments de ses parents, et Michel tourna donc le dos à ses études à Avignon sans aucun ressentiment.


Après un bref séjour dans sa famille, il partit pour une nouvelle université, à Montpellier.
- Bienvenue, M. de Nostredame, l'accueillit aimablement la concierge à sa venue. Je vais vous emmener tout de suite à la salle de conférences, car vous êtes le dernier à arriver, et la femme replète se leva péniblement de son tabouret et lui indiqua le chemin. Ils marchèrent le long du couloir principal et bifurquèrent à l'angle, au bout du corridor.
- La conférence va bientôt commencer, et elle sera donnée par Dr Hache, l'informa-t-elle. La femme l'emmena dans le fond de la salle, où elle lui indiqua une place libre vers une table située à côté d'un jeune homme aux yeux extraordinairement vifs. Le professeur Hache, contrairement à la concierge, ne pris pas la peine d'accueillir ses étudiants, et commença sa conférence sans attendre.
- Il y a des milliers d'années, les premiers docteurs essayaient de soigner leurs patients en leur perçant un trou dans la tête, dit-il. François, la personne assise à côté de Michel, pointa un index contre sa tempe avec un air dédaigneux.
- Plus précisément, c'est de là que provient ce geste, fit remarquer Dr Hache, qui avait relevé la mimique. Mais ce n'était pas une idée si incongrue, car, de cette façon, ils comptaient permettre aux mauvais esprits, à qui ils imputaient les causes de la maladie, de s'échapper du corps. Ce procédé était d'ailleurs qualifié de trépanation.
Un étudiant de Toulouse leva la main.
- Vous serez libres de poser toutes vos questions à la fin de mon cours, dit le professeur, avant de poursuivre. Plus tard, à l'époque de la Grèce antique, une personne malade se rendait à un temple et pratiquait des sacrifices sur les animaux à Esculapes, le dieu de la guérison. Par la suite, le patient buvait de l'eau curative, dans laquelle il se baignait également, et suivait ensuite un régime très strict.
Le même étudiant leva la main.
- Qu'est-ce-que je viens de dire ? répondit le professeur.
- J'essaie seulement de faire s'échapper le mauvais esprit de mon bras, répliqua l'étudiant, essayant d'être drôle.
- Sortez, s'il vous plaît ! riposta le professeur, avec une voix étonnamment stricte. L'étudiant se leva, déconfit, et quitta la pièce.
- Les blagues idiotes ne sont pas tolérées dans cette salle, puis le professeur poursuivit son discours.
- En 400 avant Jésus-Christ, Hippocrate, le médecin grec, pose les fondations de notre science médicale contemporaine. D'après lui, la maladie n'est pas causée par la sorcellerie, mais par la nature, et elle ne peut être soignée que par elle.
à présent, ses yeux ne lâchaient plus les premières rangées, et personne n'osait plus faire le moindre bruit.
- Environ deux siècles après Jésus-Christ, Claude Galien, un médecin grec lui aussi, nous apprend que le corps humain contient quatre types de fluides, ou d'humeurs : le sang, le flegme, la bile jaune et la bile noire, et qu'ils doivent tous être en équilibre les uns par rapport aux autres. Voilà pour l'introduction. à présent, vous pouvez poser vos questions, mais brièvement, je vous prie.
Les étudiants hésitèrent quelques instants.
- Est-ce-que les femmes ont la même quantité de sang, de flegme et de bile que les hommes ? demanda quelqu'un.
- Nous n'en sommes pas tout à fait sûrs, mais lorsque ces humeurs se trouvent en déséquilibre, les hommes comme les femmes tombent malades, répondit-il.
- En tout cas, ma mère vomit pas mal de bile, commenta un étudiant basque.
- Alors, elle doit être malade, avança le professeur.
- Pas vraiment, elle a l'air plus fringante qu'un passereau au printemps.
- De toute façon, je ne peux pas établir de diagnostic à distance. Heureusement, on a fait beaucoup de progrès depuis Galien, et nous menons des recherches scientifiques en ouvrant des corps humains, entre autres. Donc, si votre mère n'habite pas trop loin…
Le visage du basque blêmit brusquement à l'écoute de la suggestion apparemment sérieuse du professeur.
- Vous voulez dire que vous ouvrez aussi des personnes vivantes ? demanda-t-il.
- Bien sûr, mais cela n'arrive que très rarement. A la base, nous n'étudions que les cadavres et nous en dressons des croquis élaborés. Ces études nous ont permis de réaliser des avancées remarquables et également de pouvoir soigner beaucoup de gens des maladies actuelles.
- Quelles méthodes appliquez-vous aujourd'hui pour soigner les maladies ? demanda Michel.
- L'administration de médicaments, par exemple, que l'on réduit sous forme liquide, de poudre ou de comprimés, répondit le conférencier. Malheureusement, il y a beaucoup de charlatans, d'herboristes ou de sorciers qui se prétendent pharmaciens. Une autre méthode très efficace est la phlébotomie ou la saignée, qui permet à la maladie de s'écouler du corps : c'est là ma spécialité.
La séance réservée aux questions prit fin, laissant place à la pause de l'après-midi. Après celle-ci, Dr Hache poursuivit sa conférence sans interruption jusqu'au coucher du soleil. Dans la soirée, après un dîner bon marché pris à la cafétéria, Michel et ses camarades de classe quittèrent le bâtiment universitaire pour se rendre chez eux.
- Tu as envie d'une petite ballade en ville ? fut apostrophé Michel par quelqu'un qui l'avait rattrapé jusqu'à l'église Notre-Dame des Tables. C'était François Rabelais, l'étudiant aux yeux vifs qui était assis à côté de lui en classe. Cela lui parût une bonne idée, et ils marchèrent à travers la ville et devinrent rapidement amis. François se révéla être un conteur d'histoire hors-pair, avec le cœur sur la main. Partout où ils allaient, il nommait chaque chose d'une façon si sincère et inhabituelle que beaucoup auraient rougi rien qu'en l'écoutant. Le jeune rebelle n'éprouvait littéralement aucun scrupule à aborder tous les thèmes : il pouvait tout aussi bien discuter d'un sujet hérétique, que d'émotions douloureuses ou de certaines parties du corps que les gens évitaient généralement de mentionner. Lorsqu'il trouvait que Michel prenait les choses trop au sérieux, il agissait soudain comme un petit enfant ou devenait subitement obscène. François, de son côté, était fortement impressionné par l'immense quantité de connaissances de Michel. L'étudiant de Saint Rémy lui semblait être une encyclopédie ambulante. Dans un bar, Michel lui confia tout à propos de ses origines juives, de son éducation dispensée par son grand-père et, finalement, de l'interruption de ses études à Avignon.
- Alors on est dans le même bateau tous les deux, dit François.
- Quel bateau ? demanda son camarade, surpris.
- Et bien, les Juifs et les Cathares sont les uns comme les autres considérés comme des menaces à la religion catholique. Tu es Juif, et je suis cathare.
- Comment tu peux être cathare ? Les Cathares étaient les derniers gnostiques.
- Ah, évidemment, sa majesté sait tout, plaisanta François. Nous autres, les vrais Chrétiens, ne pratiquons plus notre religion en public, mais en cachette. A Montpellier, nous sommes plutôt nombreux à être croyants. Mon père tient un restaurant par là-bas, et nous y donnons des réunions de temps en temps, en secret, bien sûr. Je t'emmènerai une fois, si tu veux.
- Ça m'a l'air intéressant. Je serais curieux de savoir ce que vous priez. Les gnostiques avaient un raisonnement très pointu, notamment grâce à leur étude approfondie de la Bible latine.
- C'est vrai, et c'est aussi la raison pour laquelle les dirigeants catholiques nous détestent autant, ajouta le cathare.
- Est-ce là la seule raison pour laquelle votre religion est interdite ?
- Non : nous sommes des individualistes, et nos Livres Sacrés ont directement été traduits à partir de l'évangile. Les fondations de l'église, d'un autre côté, sont basées sur le pouvoir, et leur message porte sur le péché originel.
- Oh, mais les papes, les évêques et les prêtres interprètent souvent la Bible pour servir leurs propres intérêts, mais au bout du compte, on croit tous en la même chose, déclara Michel, révélant son opinion, malgré le fait que Rabelais eût jeté un doute sur ses réflexions.
- Nous avons nos propres lois et nous ne croyons pas qu'un être unique ait créé le Bien d'un côté, et le Mal de l'autre, contrairement aux Catholiques. En plus, nous sommes en faveur de la liberté individuelle, de l'égalité des femmes et contre toute forme de violence. Pas eux !
- Je parlais de la Bible grecque originale, précisa Michel. Dans cet ouvrage, ces notions ne sont pas réfutées.
- Hmm, peut être. Je ne suis pas aussi érudit que toi.


Après le cours d'introduction à l'université de médecine, les deux amis passèrent facilement au niveau supérieur. La classe s'était alors réduite à trente étudiants et ils se préparaient aujourd'hui à passer leur première expérience pratique. Professeur Hache se tenait sur sa plateforme et se tordait les mains d'anticipation.
- Messieurs, nous commençons toujours la deuxième année avec une démonstration pratique de saignée. Je pratiquerai moi-même l'opération, sur une personne qui a été déclarée souffrante d'une maladie incurable. Ne vous inquiétez pas, la Mort Noire n'est pas invitée ici.
- Qu'est-ce-que la Mort Noire ? demanda Michel pointument.
- C'est ainsi que l'on surnomme la peste, mon cher ami, mais veuillez ne plus m'interrompre. J'espère qu'aucun d'entre vous ne compte s'évanouir, car vous aller assister à une effusion de sang particulièrement impressionnante. Moi, je m'y suis habitué.
Ses collègues apportèrent une femme d'un teint jaunâtre inquiétant et qui était attachée à une chaise, ses liens lui permettant de rester en position assise malgré sa fatigue. La patiente ne parvenait plus à regarder devant elle et ses regards se promenaient dans toutes les directions. A part cela, il ne restait plus grand-chose de la personne qu'elle avait dû être, et elle laissait échapper des sons incontrôlés. Il s'agissait là d'un cas poignant, et la salle commença à être prise d'une certaine agitation.
- Je comprends que vous ressentiez une certaine compassion pour elle, et vous devez certainement me considérer comme un sans-cœur, dit le professeur. Mais cette expérience est réalisée pour le progrès de la science, et cette fin justifie les moyens. De plus, je vous assure que cette femme recevra une certaine compensation financière.
Le tyran se rapprocha de son cobaye et reprit son cours là où il l'avait interrompu.
- Il existe deux manières de pratiquer une saignée. La première consiste à opérer une incision dans un vaisseau sanguin, et il désigna un point approprié sur l'avant-bras de la patiente. Le second procédé consiste à appliquer des sangsues.
Il extirpa un certain nombre de bêtes noires de sa poche et montra quelques spécimens à ses étudiants.
- Aujourd'hui, je me limiterai à vous faire la démonstration de la première méthode. De toute façon, ces petites créatures sont déjà rassasiées. Pour la première technique, le patient doit tenir un bâton dans sa main et le serrer bien fort. Ce geste permet aux veines de gonfler et d'accélérer le processus de la phlébotomie. Malheureusement, cette femme est trop faible pour serrer le poing, et nous devrons donc inciser plus profondément, puis il sortit une lancette de sa mallette de médecin.
- Y aurait-il un volontaire pour m'assister ? demanda-t-il. Personne ne se risqua à répondre, il désigna donc quelqu'un.
- Monsieur de Nostredame, seriez-vous assez aimable ? L'étudiant, obéissant, se leva et le rejoignit.
- Faites une incision ici, dans le sens de la longueur, lui intima le professeur en lui tendant la lame.
- Est-ce-que je ne suis pas censé me laver les mains avant ? demanda Michel.
- Vous laver les mains ? Pour quelle raison ? Si vous avez peur de le faire, je le ferai moi-même.
- Monsieur, intervint courageusement François, ce que mon camarade de classe veut dire, c'est que si le moine, du genre grassouillet, ne travaille pas la terre, alors le fermier ne gardera pas la terre. De même, le médecin n'endoctrine ni ne prêche le monde, et l'homme de guerre ne guérit pas les malades, vous comprenez ?
Hache ne semblait pas comprendre un seul mot de tout ce discours.
- Hmm, bien, esquiva-t-il, et il pratiqua vicieusement une profonde incision dans l'avant-bras lui-même. Comme prévu, une certaine quantité de sang jaillit, qu'il recueillit habilement dans un bol en verre. Michel le laissa poursuivre et retourna à sa place. Après avoir étanché la blessure, la femme servit encore de modèle pour que le professeur puisse présenter ses artères, en expliquant qu'elles devaient toujours être évitées. La patiente fut ensuite transportée hors de la salle. En concluant l'expérience pratique, le professeur jeta un regard satisfait autour de la pièce et demanda si ses étudiants pouvaient spéculer quant à l'avenir de la médecine. Michel fut le premier à lever la main.
- Ah, notre élève curieux mais pas téméraire, allez-y, le taquina Hache.
- Dans l'avenir, j'imagine des gens utilisant des organes corporels, proposa l'étudiant.
- Moi qui pensais que vous étiez quelqu'un de sérieux.
- Mais je le suis.
- Apparemment pas, contesta le professeur.
- Je m'efforce de l'être, insista Michel.
- Personne n'est intéressé par ce genre d'âneries sans consistance.
- Il est évident que je ne peux vous apporter de preuves scientifiques, Monsieur, mais vous nous demandiez de spéculer, non ?
- Très bien, ça suffit. Gardez vos inepties pour vous désormais, lança le professeur, vexé. Après les cours, Michel demanda à François ce qu'il voulait dire en racontant son histoire de moine grassouillet.
- Oh, pas grand-chose à vrai dire. J'essayais simplement de tester les capacités de réflexion de cet ogre, dit-il avec nonchalance.
- Ça alors, ce que tu peux être méchant !
- Oh, ça oui, répondit Rabelais en riant, sans montrer le moindre embarras. Puis ils rentrèrent chez eux en discutant des bienfaits de l'hygiène.


Un soir, les deux amis étaient invités à déguster un plat de moules au restaurant du père de François. L'endroit était rempli par des confrères croyants qui discutaient avec ferveur les uns avec les autres. Plus tard, ils réciteraient des prières dans la pièce du fond, et l'étudiant juif avait été invité à les rejoindre. En attendant, François lui confiait qu'il était très occupé par la traduction de lettres médicales depuis l'italien.
- C'est plutôt ambitieux, dit Michel.
- Et ce n'est pas tout. Je rédige également mon roman initiatique : Les Horribles et Espouvantables Faict et Prouesses du très renommé Pantagruel.
- Titre impressionnant. Un peu longuet, toutefois, opina son ami.
- Je l'intitulerai peut être seulement Pantagruel, alors. Mais, pour changer de sujet, es-tu le genre de personne qui se livre à l'autosatisfaction ?
- Je te demande pardon ?
- Est-ce-que tu te masturbes ? Le jeune de Nostredame jeta subrepticement un œil autour de lui afin de voir si personne n'écoutait.
- Là, tu vas vraiment trop loin, François. Cela ne te regarde pas, lui répondit-il fâché.
- Calme-toi, je cherchais seulement à te préparer à la leçon mystique à laquelle tu vas bientôt assister.
- Mais de quoi tu parles ? demanda Michel, déconcerté.
- Eh bien, ce qui va suivre ne se limitera pas à la prière, mais on présentera aussi des pensées gnostiques et des notions sacrées, et cette fois, le sujet va porter sur la sexualité. Ils furent interrompus par le bruit produit par la petite troupe bigarrée qui se déplaçait dans la pièce du fond. Apparemment, le rassemblement allait bientôt avoir lieu et les deux jeunes hommes suivirent les autres dans la salle privée, où chacun prenait place sur des tapis épais. Après une brève prière, un volontaire se leva afin de faire son sermon et sortit une pile de documents.
- Ce soir, je vous entretiendrai sur la coupe d'Hermès, annonça-t-il.
Sapristi ! s'exclama Michel en son for intérieur : le fils de Zeus et de Maia, le messager des dieux. L'homme présenta une image mystifiée du corps humain afin d'illustrer les propos qu'il allait développer. A la tête étaient dessinés deux coupes symboliques remplies à ras-bord, et, à partir du sacrum, un couple de serpents se hissaient tout autour de la colonne vertébrale jusqu'aux ailes déployées figurant au sommet du cœur.
- Comme chacun le sait, les anciennes écritures nous enseignent à prendre grand soin de nos capacités sexuelles. Mais alors pourquoi est-ce-que l'on nous apprend à se comporter avec chasteté depuis tant d'années ? La réponse à cette question est très différente avec ce que l'église tente de nous inculquer, en nous maintenant dans l'illusion. Allez-y, enfantez donc, prônent-ils. C'est facile d'obtenir de nouvelles recrues au sein de sa propre progéniture. Avides de pouvoir, les dirigeants de l'église ont occulté et déformé l'Evangile afin de maintenir la véritable raison dans le secret. Les anciennes écritures disent simplement : Ne perd point ta semence, ce qui signifie, en d'autres mots : veille bien à ce que celle-ci ne s'égare jamais, même pendant l'acte d'amour. Michel regarda François avec étonnement. C'était donc à ceci que ce sacré mariole faisait allusion.
- Le but sacré de la Gnose est l'édification de l'individu, poursuivit le zélateur, et le retour de l'âme à la nature divine. Cette figure illustre la transmutation sexuelle de l'Ens-Seminis (le sperma). Cette notion délicate n'est enseignée qu'au sein des écoles d'introduction mystique, comme celle qui se trouve à Montpellier. Cette théorie fut notamment inculquée aux Pharaons de l'ancienne Egypte. La technique édictée requiert la plus grande maîtrise des capacités sexuelles lors de l'acte d'amour entre l'homme et la femme. En particulier pour l'homme. Si, durant l'union entre deux âmes, la semence est retenue, on peut obtenir une étincelle divine, laquelle peut être comparée à une véritable ignition. Ignatius, en Latin, d'où provient le mot gnose . L'étincelle est obtenue par l'induction des organes sexuels mâle et femelle et produit un pouvoir surnaturel, qui parcourt la colonne vertébrale ; ce qui est illustré par les deux serpents lovés. L'énergie renaissante passe par ces deux canaux et atteint donc le sommet de ce que l'on appelle le caducée de Mercure, et de là, elle conduit au déploiement des ailes spirituelles. L'énergie, ou Kundalini, peut encore s'élever davantage, jusqu'aux coupes d'Hermès, mais seulement si l'union repose sur un amour véritable. Si c'est le cas, alors les coupes se remplissent progressivement. Lorsqu'elles sont pleines, elles débordent et l'énergie coule doucement le long de la surface jusqu'au cœur. C'est en reproduisant par sept fois ce procédé que l'homme se trouvera en épanouissement total. L'homme ôta l'illustration.
- A présent, je vous demanderai à tous de vous lever.
Tous les fidèles se dressèrent et commencèrent à réciter les prières traditionnelles. François les accompagnait avec une grande ferveur. Finalement, après avoir contemplé quinze mystères religieux, la cérémonie prit fin et l'on servit le thé. A la fin de la soirée, les deux étudiants se firent part de leurs impressions dans la salle désertée.
- J'ai cru que tu étais encore tombé dans l'obscénité tout à l'heure, avant la cérémonie, s'excusa Michel, mais j'ai vraiment été fasciné par ce qu'ils ont dit.
- Je savais que tu trouverais ça fascinant, répondit François.
- Pour sûr, ça l'était, mais ça présente tout de même la vie comme une punition.
- Les fruits peuvent être cueillis au cours de l'existence, et si l'on applique cette technique correctement, on peut développer des pouvoirs extraordinaires. La Nature est là pour nous écouter.
- Tu veux dire que je peux parler aux chevaux ? demanda l'invité avec désinvolture.
- Par exemple.
- Tu es sérieux, ou tu te moques de moi ?
- Non, je suis sérieux ; la Mer Rouge s'est bien ouverte pour Moïse, non ? déclara Rabelais.
- Alors tout le monde devrait mettre cette technique en œuvre sans tarder.
- Non, il ne vaut mieux pas. Rares sont ceux qui sont purs, et les mauvaises intentions peuvent créer pas mal de dégâts. Ceux-ci, on les appelle les Frères noirs. Prend-garde à eux !
Michel prit un peu de temps pour assimiler cette information.
- Est-ce que ceux qui appliquent cette technique conçoivent toujours des enfants? demanda-t-il alors.
- Ce sont toujours les cigognes qui les apportent.
- Oh, super, les bonnes vieilles âneries sont de retour, et, levant les yeux au ciel, Michel se leva pour partir.
- Non, excuse-moi, je vais répondre sérieusement. Les mortels ordinaires ont des enfants en nombre suffisant pour préserver notre population. Du reste, les enfants très précoces sont souvent conçus par des initiés.
- Je suppose que tout ceci repose sur la supériorité de la luxure, raisonna son invité.
- En effet, il était une fois une femme nommée Eve qui a mangé le fruit défendu, et depuis, l'homme a été banni du Paradis. Aujourd'hui, nous devons déplacer des montagnes pour réparer son erreur.
- Le fruit défendu ?
- Le fruit défendu est le symbole du sperme masculin, expliqua François, en buvant sa dernière tasse de thé. Mais, dis-moi, pour finir, ça t'arrive de te manuéliser de temps en temps, non ?
Son ami remua la tête d'un air las et sortit de la pièce. Il était décidemment incorrigible, ce Rabelais…


Après plusieurs années de bachotage intensif, Michel obtint finalement la permission de s'établir en tant que médecin. A dix-neuf ans, il n'avait pas encore tout à fait terminé ses études, mais il désirait vraiment partir aider les victimes de la peste dans son pays. Au plus profond de son esprit, il nourrissait toujours l'idée que la Mort Noire éveillerait l'être profond qui sommeillait en lui, comme le lui avait révélé Hermès. Le jeune médecin consulta François à propos de sa décision. Ce dernier, qui regrettait ce choix, convint cependant avec son ami qu'il était prêt à se mettre à l'ouvrage.
- Et comment on va t'appeler ? demanda François.
- Docteur de Nostredame, tout simplement.
- Tu sais que les scientifiques enjolivent leur nom en y apposant un suffixe latin, non ?
- Oui, mais… Michel hésita, ne désirant pas paraître vaniteux.
- Tu sais, c'est important de faire bonne impression. Que penses-tu de Nostradamus ?
- Oh, ça sonne très bien ! s'exclama son ami en riant, adhérant à l'idée. Quelques jours plus tard, les deux acolytes se firent leurs adieux et se promirent de rester en contact.
Michel retourna à la maison de ses parents, de sorte que, depuis Saint Remy, il puisse faire profiter la région de ses connaissances. Ses parents étaient ravis du retour de leur fils, et son père lui proposa spontanément de loger dans le grenier du grand-père.
- Ne devrais-tu pas en parler à Julien avant ? le mit en garde Reynière.
- Julien ne monte là-haut que pour étudier, mais Michel, lui, va ramener un salaire, rétorqua-t-il.
- Tu es tout simplement en train de marcher sur les pieds de ce gamin, protesta-t-elle.
- D'accord, je vais lui demander son avis. Julien, qui utilisait le grenier pour réviser ses cours de droit, ne voyait pas d'inconvénient à laisser la place à son frère aîné, en l'occurrence, et il retourna dans son ancienne chambre en remportant tous ses livres. La présence de son grand frère lui était d'ailleurs très bénéfique, car il pouvait maintenant l'aider à traduire des textes. Tout tournait donc pour le mieux. Michel était ravi de revoir sa famille ; sa dernière visite remontait à une année, et il observait leur petit train-train rassurant avec un esprit désormais élargi. Ses petits frères étaient devenus des gaillards robustes et s'apprêtaient à quitter le foyer pour aller découvrir le vaste monde. Bertrand voulait devenir charpentier. La plupart des travaux de menuiserie de la maison avaient été réalisés par ses soins. Il ne voulait surtout pas devenir notaire, comme son père, parce que son front s'était déformé à force de s'épuiser les méninges, comme il le claironnait. Leur père avait effectivement un front bizarre, au sommet haut et très en saillie. Ses mains, au contraire, était exceptionnellement bien dessinées. En outre, Jacques était devenu un peu vieux-jeu ; il ne pouvait pas réfléchir à quoi que ce soit sans prendre en compte le moindre détail. Sa femme était davantage à l'écoute de ses intuitions. Michel remarqua pour la première fois à quel point sa mère était une femme séduisante. Elle était très élégante et avait des yeux superbes au regard chaleureux, ainsi que des cheveux bruns brillants, qu'elle avait l'habitude d'attacher. Elle accordait malheureusement trop facilement sa confiance aux étrangers : plus d'une fois, on leur avait dérobé de l'argent en sa présence. Jacques, d'un autre côté, avait la sagesse de se montrer très suspicieux à cet égard, de sorte que le couple était particulièrement bien équilibré. Ses autres frères, Hector et Antoine, ignoraient encore ce qu'ils allaient faire plus tard.
Ah, je sais : je vais faire un peu de matzo, lança Reynière avec désinvolture en réaction aux lourds projets d'avenir. Tu viens m'aider, Michel ? Tu pourras me raconter ce que tu as fait à Montpellier pendant ce temps là, et le jeune médecin, serviable, suivit sa mère. Dans la cuisine, ils mélangèrent de l'eau avec de la farine.
- Alors, dis-moi, lui demanda-elle, et son fils commença à tout lui raconter sur sa vie d'étudiant.
- Oups ! Il faut que j'aille attiser le feu au fond du jardin, l'interrompit-elle. Vas-y, commence à malaxer la pâte, je reviens tout de suite. Quelques minutes plus tard, elle était de retour, toute couverte de suie, et Michel repris sa narration, comme si de rien n'était. Un certain nombre d'histoires estudiantines plus tard, et l'odeur du pain azyme remplissait toute la maison. A table, son père coupa le matzo croustillant et ils célébrèrent ainsi le retour de leur fils et sa réussite.
- Pourrais-tu rendre visite à une de mes connaissances, qui est malade ? demanda Jacques à la fin du repas.
- C'est le travail du chirurgien de la ville, non ? s'enquit Michel.
- Oui, mais je n'ai pas vraiment confiance en lui. La santé de M. Delblonde est en train de péricliter de jour en jour.
- Très bien, j'irais jeter un coup d'œil, promis son fils.
- Ah, à propos, la municipalité d'Arles recherche un médecin, se souvint brusquement Reynière. Tu devrais aller postuler.
- Je le ferai, Maman, merci pour le tuyau.
Le jour suivant, il se rendit chez M. Delblonde, qui était médicalement suivi par le Dr Villain depuis un certain temps. Ce chirurgien soignait les blessures, guérissait les tuméfactions, pratiquait les phlébotomies, arrachait les dents, préparait des remèdes à base de plantes et se chargeait même de couper même les cheveux et de raser la barbe de ses pratiques. Son patient de longue date avait eu la malchance de ne pas remplir toutes les conditions requises pour bénéficier des traitements gratuits. Sa maladie avait traîné des mois et des mois, et il avait été dans l'obligation de vendre le seul héritage familial en sa possession, une armoire en bois d'origine, afin de pouvoir payer ses factures. Seules les personnes qui étaient totalement dépourvues avaient le droit de bénéficier de services gratuits, dont les frais étaient assurés par la municipalité. Les soupçons de Michel furent confirmés dès qu'il pénétra dans la pièce ; le Dr Villain était effectivement de la vieille école. M. Delblonde était totalement anéanti à cause de la prise de laxatifs et de ses nombreuses fonticules. Le patient était allongé dans son lit avec sa sœur qui se tenait à ses côtés ; il était apparemment dans un état critique. Nostradamus se présenta et le vieil homme sembla le reconnaître. A moitié délirant, il commença à parler du bon vieux temps, mais sa sœur l'interrompit promptement.
- Ne perdons pas de temps, docteur, dit-elle, puis elle ajouta que l'état de son frère avait empiré depuis les incisions, qui avaient causé des infections sur sa peau. C'est par ce procédé que le Dr Villain avait tenté d'évacuer un excédent d'humeur. Michel examina le patient et proposa son diagnostic.
- Je ne pense pas que les causes de la maladie soient graves, mais le traitement médical l'est. Si vous désirez que votre frère reste en vie, il faudra refermer ces incisions et se débarrasser de toutes ces boissons purgatives, insista-t-il. Abattue, sa sœur prit conscience qu'il était temps de changer le traitement et accepta. Michel retira aussitôt les tubes de fer de la douzaine de fonticules de nettoya les plaies avec de l'eau.
- Donnez également à votre frère des fruits et des légumes frais chaque jour, recommanda le docteur en quittant les lieux. Je reviendrai dès qu'il se sentira mieux.
A la mairie, ils furent furieux dès qu'ils eurent vent de cette pratique illégale. Ils demandèrent à la police d'arrêter ce charlatan, mais il leur montra ses papiers, qui attestaient sa qualification de médecin et lui donnaient le droit de soigner tout patient résidant en France. Les membres du conseil municipal ne décoléraient pas pour autant et revendiquaient qu'il n'y avait de place que pour un seul chirurgien à Saint Remy, mais Nostradamus campa sur sa position et ils ne purent pas lui faire changer d'avis. En l'espace d'une semaine, M. Delblonde commença à reprendre des forces et le médecin controversé lui suggéra de se mettre à faire un peu de marche. Le patient suivit ses conseils et fit le tour de la ville pour la première fois depuis des mois. Sa santé s'améliorait à présent à pas de géant et chaque habitant de la ville fut le témoin de cette guérison miraculeuse. Le chirurgien de la ville ainsi que les membres du conseil étaient couverts de ridicule et Michel put s'établir en tant que médecin. Après quelques jours, les malades commencèrent à frapper à la porte du docteur de Nostredame et le prodigieux médecin les soigna tous, avec d'excellents résultats. Après quelque temps et après que le docteur Villain ait fait d'autres grosses bévues, Michel fut nommé nouveau médecin officiel de Saint Remy. La cérémonie de prestation de serments venait à peine d'avoir lieu lorsqu'une importante épidémie de peste explosa soudain en Camargue. Le conseil du département annonça qu'il y avait des milliers de victimes dans la région et le tout nouveau chirurgien devait à présent faire face à un nouveau défi. La peste était une maladie extrêmement contagieuse, et si un membre de votre famille venait à être atteint, alors il était inévitable que le même destin vous attende. En l'espace de deux à six jours, vous pouviez être mort et enterré. La peste faisait également des victimes parmi les chiens, les chats, les poules et même les chevaux. Mais le jeune médecin était résistant et était persuadé qu'il était immunisé. Par chance, Saint Remy n'avait pas encore été touché par l'épidémie. Cependant, le village voisin, Sainte Doffe, n'avait pas été épargné, et la vie publique avait été radicalement interrompue. Les cadavres pourrissaient dans les rues ou avaient été jetés dans des tombes creusées à la hâte par leurs proches effondrés. L'odeur insoutenable de la chair putréfiée emplissait l'air, et les gens brûlaient des morceaux de bois odorants afin de la dissiper. De nombreux villageois avaient expulsé les membres de leur famille hors de leur foyer pour tenter de leur sauver la vie. Michel rendit visite à ses premiers patients victimes de la peste dans ce village ravagé par l'épidémie et fut amené à un enfant mortellement atteint, dans une cabane de glaise. Le petit garçon crachait du sang et avait le corps couvert d'énormes tâches noires et de bubons aussi gros que des œufs. Sa mère arrosait le sol de vinaigre afin de rafraîchir l'air. Le courageux docteur examina l'enfant, malgré le fait qu'il n'y avait véritablement plus grand-chose à faire. Aucun remède n'avait encore été découvert pour cette maladie. A l'université, on leur conseillait d'opérer une saignée, mais Michel se refusait catégoriquement à ce genre de pratique primitive. Dans le simple but de redonner quelque espoir à la famille, il plaça un bout d'ase fétide autour du cou du petit ; plante qui était utilisée lors des rites d'exorcisme. Il consigna les symptômes de cette maladie extrêmement contagieuse et partit sans avoir été capable de faire quoi que ce soit d'utile. Durant les jours qui suivirent, le médecin rendit visite à de nombreuses victimes de la peste, lesquelles cherchaient avant tout à trouver refuge et accéder à la paix spirituelle auprès de Dieu. Partout où il se rendait, il rencontrait quelque prêtre inquiet qui recueillait les confessions et promettait au patient une place dans l'au-delà. L'aide médicale n'arrivait malheureusement qu'au deuxième plan. Michel prenait plus que jamais conscience que l'ignorance était un péché capital. Toutefois, l'abondance de la superstition, l'excès de pouvoir et l'ignorance l'encouragèrent à tenter de découvrir les causes de la maladie en faisant appel à sa raison, et à y trouver une solution. Il distingua deux types de pestes : celle qui provoquait l'apparition de bubons sur la surface du corps et celle qui affectait les poumons. Après avoir examiné les symptômes de la maladie, il pouvait remarquer l'importance de l'hygiène, que la religion juive avait inscrite parmi ses traditions pendant des siècles. Un cas intéressant, qui s'était déroulé à Milan, confirma ses découvertes. L'archevêque avait donné l'ordre de murer les trois premières maisons qui avaient été attaquées par la peste, avec les habitants à l'intérieur. Par conséquent, la ville de Milan fut protégée d'une propagation de&nb sp;l'épidémie. Cette façon brutale de gérer le problème avait démontré que la contagion se propageait de manière invisible. Nostradamus commença à imposer la quarantaine à ses nouveaux patients, pendant laquelle aucun citoyen en bonne santé n'avait le droit d'être en contact avec les malades, à qui l'on procurait toujours de la nourriture et de l'eau. Cette méthode commença à aboutir à des résultats satisfaisants. Le chercheur pensa également que la maladie pouvait être propagée par l'air, et il se mit à distribuer des masques à la population du village voisin, qui n'avait pas encore été atteint par l'épidémie. Les habitants furent épargnés par la maladie et c'est alors que Michel commença à suspecter l'existence d'une bactérie. Il recommanda donc à tous de prendre des bains chauds une fois par semaine, s'ils en avaient la possibilité, et de laver leurs mains avec du savon avant chaque repas. Il les poussa également à se laver les dents régulièrement avec de la racine de réglisse, par exemple, de se rincer la bouche avec de l'eau de miel ou du vin de vinaigre, de couper leurs ongles ainsi que leurs cheveux, leurs moustaches et leur barbe, qu'ils devaient également laver. Ils devaient aussi changer leurs vêtements et les laver soigneusement à l'eau chaude ou bouillante, de préférence. En dépit de la novation dont il faisait preuve dans ses travaux, son œuvre ne constituait qu'un grain de sable dans cette lutte désespérée, jusqu'à ce que ce que le Pape Clément VII eût vent de l'acharné combattant de la peste et l'invite dans ses quartiers privés, à Avignon. Le pontife lui demanda comment il pouvait procéder pour se protéger d'une éventuelle épidémie de peste à venir, et Michel lui conseilla au moins de se retirer dans sa résidence. Lorsque, un mois plus tard, la peste fit rage à proximité du lieu de retraite du chef religieux, ce dernier passa plusieurs semaines dans la solitude. L'isolation lui permit de rester en vie, et Nostradamus commença à acquérir une certaine réputation. L'épidémie, cependant, continuait de sévir dans le pays et sema la mort dans toute l'Europe. Elle frappa surtout dans les régions surpeuplées. Des armées entières de soldats bien entraînés et robustes succombèrent après quelques jours de propagation, et les guerres locales furent perdues avant même d'avoir été menées. Les charlatans tentèrent de profiter de l'état de panique et firent rapidement fortune. Le jeune médecin travaillait jour et nuit et soignait des milliers de personnes. Quatre ans plus tard, une fois que la peste eût assouvi sa fureur, Nostradamus retourna à Montpellier pour terminer ses études. François avait alors obtenu son diplôme et, à la grande surprise de son camarade, avait quitté la France. La concierge lui expliqua que de strictes mesures avaient été prises à l'encontre des réformés, des humanistes et de tous les dissidents. Les scientifiques à la langue bien pendue n'étaient même plus les bienvenus dans le pays. Malgré cela, François avait eu la chance d'être engagé comme médecin par le vice-roi de Piedmont. Michel se remit à étudier, mais il dut faire face à une certaine dose d'incompréhension de la part de ses anciens professeurs, qui n'adhéraient pas à ses idées progressistes. Ses connaissances théoriques et pratiques étaient toutefois si impressionnantes que ces derniers ne purent lui refuser le titre de médecin, qu'il obtint un an plus tard. Le médecin peu conventionnel dispensa des cours dans son université pendant quelque temps, mais ses méthodes de traitement finirent par provoquer une trop grande consternation. Le directeur en chef pris les choses en main : le coupable fut admonesté et quitta donc l'université. Essayé, pas pu, Michel retourna chez lui, à Saint Remy, et décida de reprendre sa pratique.







Chapitre 3



- On n'est bien que chez soi, dit Jacques après l'énième retour de son fils dans leur foyer, mais Michel ne répondit pas à cette remarque moqueuse.
- Tu as changé mon fils ; tu es devenu si calme…
- Je grandis, Papa, répondit-il abruptement. Michel n'avait plus grand-chose en commun avec ses parents, mais il ne voulait pas les blesser et préféra ne rien ajouter. Il y avait eu plus de place dans la maison pendant un certain temps, et le médecin décida de reprendre encore une fois ses quartiers dans le grenier abandonné. Julien étudiait à présent le droit à Aix-en-Provence et Bertrand et sa femme vivaient dans une maison qu'il avait lui-même construite à la périphérie de la ville. Hector et Antoine vivaient toujours à la maison et attendaient de leur frère disert qu'il leur raconte de nouvelles histoires, mais il ne semblait pas d'humeur à parler. Michel avait vécu beaucoup de choses et son esprit était devenu trop lourd et trop puissant pour qu'il ait envie de perdre son temps. En fait, son esprit était devenu si lourd et si puissant qu'il en devenait embrumé. Le voile mystique qui protégeait ses corps supérieurs durant leur développement le rendait inaccessible. Et lorsque quiconque s'avisait de lui ôter cette couverture, son regard pouvait jeter des flammes. Le savant de la famille avait terriblement besoin de repos et se résigna à son changement de personnalité. Ce jour là, l'intrépide médecin devait se rendre chez des patients, qui vivaient dans la ville voisine d'Arles. Après un court et agréable trajet à travers des paysages gorgés de soleil, la voiture s'arrêta en face d'une maison jaune, près du centre-ville. Nostradamus frappa à la porte et patienta, mais personne ne vint. Les volets étaient ouverts et il jeta un œil à l'intérieur.
- C'est le médecin ! s'annonça-t-il d'une voix claire, mais il n'y avait toujours aucun signe de vie. Il décida de frapper plus fort à la porte d'entrée, avant de passer par la fenêtre, lorsqu'un homme décharné aux cheveux roux apparut brusquement dans son dos. L'homme, dont les chaussures étaient recouvertes de peinture, le poussa avec désinvolture et pénétra dans la maison.
- Hé, attendez une minute, je dois voir un patient, là ! riposta le docteur, mais l'homme, qui avait perdu son oreille gauche, avait tout l'air d'être sourd et muet, et lui claqua grossièrement la porte à la figure.
Eh bien, c'est une première, songea Michel, se sentant quelque peu humilié. On me traite comme un moins que rien, ici. Toujours sous le coup de l'émotion, le médecin d'ordinaire estimé arpenta la ville d'Arles, qui devait être l'une des plus belles villes de France. Nostradamus avait un petit moment devant lui à cause de l'étrange incident, et commanda une boisson fraîche à la Place du forum, qui abondait de cafés. Assis sur une chaise en osier, il observait ce qui se passait dans la rue tout en étanchant sa soif. La ville provinciale était connue pour ses manifestations culturelles et était visitée par de nombreux Italiens et Espagnols fortunés. Les étrangers étaient faciles à repérer grâce à leurs vêtements coûteux et à leur apparence singulière. Ce spectacle était très agréable et réclamait beaucoup d'attention. Un petit moment plus tard, une Italienne se dirigea vers lui depuis une rue commerçante, et il se sentit instantanément lié à elle. Il évalua son âge à vingt ans environs, soit quelques années de moins que lui. L'Italienne avait un petit visage ravissant, un long cou et des yeux pétillants, et elle se mouvait d'une façon très élégante. Le médecin contemplait la charmante jeune femme, qui semblait être de haute naissance, sans parvenir à détacher son regard d'elle. C'était la plus belle femme qu'il eût jamais vue, et il sentit son cœur être transpercé par la flèche de Cupidon. La plupart des gens n'exhibaient pas leur beauté, mais les Italiens dérogeaient à ce principe ; la femme se promenait dans des vêtements très voyants. Elle portait une robe de velours violet aux manches bouffantes et avec un col blanc ouvert. Sa robe de style vénitien était évasée à partir de sa taille jusqu'au sol, maintenue par des cerceaux. Des dizaines de cerceaux ! Par ailleurs, sa chevelure sombre était attachée au sommet de sa tête à la façon d'un ornement, et décorée de bijoux. Autour de son cou, elle portait un somptueux collier de perles. Tandis que la femme à la beauté saisissante se dirigeait vers Michel, sa robe effleurait le sol avec majesté et plus il la regardait, plus il se sentait pousser des ailes. Lorsque l'Italienne passa près de lui pour discuter avec deux messieurs et une matrone, elle lui lança soudain un regard candide. Son charme l'ensorcela. Il se sentit fondre comme la neige au soleil sous ce regard inattendu, et eu l'impression que sa vie venait à présent de commencer.
- Mon Dieu, balbutia-t-il, totalement ébranlé. Et tandis qu'il continuait à l'observer, il tremblait comme une feuille. Il se sentit soudain minuscule et plus vulnérable qu'il ne l'avait jamais cru possible. Après des années passées à fréquenter des patients, il en avait totalement oublié l'existence de l'amour et aujourd'hui, le soleil commençait à briller dans les fêlures de son âme. Durant la fraction de seconde lors de laquelle leurs yeux s'étaient croisés, elle aussi fut touchée par la flèche de l'amour et ses joues rougissaient tandis qu'elle poursuivait son chemin avec ses compagnons. Le cœur de Michel était enflammé et il décida qu'il devait absolument faire la cour à cette femme. L'admirateur, transporté par l'amour, se leva d'un coup, jeta quelques pièces sur la table et couru après l'Italienne. Il suivit le petit groupe à distance et tenta fiévreusement de trouver de quelle façon il pourrait l'approcher. La jeune femme sentit sa présence dans son dos mais n'osa pas se retourner pour le regarder et pénétra finalement dans un établissement. Le médecin, fébrile, commença presque à paniquer.
Et maintenant, qu'est-ce-que je fais ? s'interrogea-t-il. Une employée quitta justement les lieux à ce moment là. Il le remarqua et l'apostropha : Mademoiselle, pourriez-vous me dire, s'il vous plaît, quand ce groupe de personnes s'apprête à partir, car je dois m'entretenir avec eux. La servante jaugea son allure impeccable et lui répondit conformément à ses espérances : Vous êtes une connaissance des De Vaudemont ?
- Plus ou moins, éluda-t-il. Elle se fit volubile et lui raconta que le petit groupe s'apprêtait à retourner dans le Lot et Garonne ce samedi. Ayant obtenu l'information qu'il cherchait, il la remercia et retourna à Saint Remy, sur son petit nuage. Une fois là-bas, il commença à élaborer une stratégie afin d'aborder la femme de ses rêves. Pendant le repas, c'est un nouveau Michel qui prit place à table.
- Toi, tu es de bonne humeur, fit remarquer son père.
- Et je ne t'ai jamais vu avec cette mine superbe, ajouta sa mère. Tu es tout bonnement radieux.
Michel se contenta de sourire d'un air penaud, et ne parla pas de son aventure ; il préférait tenir ses sentiments secrets. Sa mère suspectait quelque chose.
- Je crois que je sais ce qu'il se passe, dit-elle avec malice, et lorsque, le jour suivant, son fils lui réclama un miroir, ses doutes se trouvèrent confirmés. Il était amoureux !
- Serait-ce une femme qui se cache derrière ta drôle d'humeur? demanda-t-elle.
- Hmm, oui, admit-il.
- Eh bien, je m'en vais te donner quelques conseils, alors. Tu es sans doute instruit, mais en ce qui concerne les femmes, tu ferais mieux d'écouter ta mère.
Reynière avait deviné son secret et le consciencieux médecin leva vers sa mère un regard plein d'attentes, comme un petit enfant.
- Les femmes aiment beaucoup qu'on leur fasse des compliments, lui dit-elle. Est-elle d'ici ?
- Non, elle vient d'Italie.
- Ah, le pays de la mode. Alors tu ferais mieux d'améliorer ton apparence.
Et ce jour-là, sa mère lui acheta un costume au goût du jour, qu'elle se chargea elle-même de lui passer. Curieux, Hector et Antoine vinrent voir ce qu'il se passait avec leur grand-frère dans le salon.
- C'est Maman qui habille Michel ? Ils grattaient leur tête, interdits. Reynière déballa le nouveau pourpoint rouge et le referma sur les boutons de la chemise à jabot. Par-dessus cet ensemble venait s'ajouter une redingote noire.
- Moi aussi j'en veux une ! s'exclama Hector avec enthousiasme, lorsqu'il aperçut la redingote en velours avec ses longues manches fendues. Quelques minutes plus tard, leur père rentra du travail.
- Michel, j'ai du courrier pour toi, annonça-t-il, en considérant son fils avec ébahissement.
- Je ne peux pas me servir de mes mains pour l'instant, Papa.
- Je te le déposerai sur ton bureau, proposa Jacques, tandis que sa femme continuait à superposer les différentes couches de vêtements.
- Tu es fin, et ces habits te donnent l'air plus robuste, dit-elle en se démenant avec le manteau.
- Je te fais confiance, répondit son fils, qui restait plus immobile qu'une statue.
Il commença bientôt à sautiller d'un pied sur l'autre, tandis que sa mère tentait de lui passer des culottes bouffantes à glissière. Puis, elle couvrit ses pieds de chaussettes et de pantoufles larges en cuir de vache.
- Je les trouve très jolies, ces chaussures, dit Antoine.
- Tu as raison, répondit son facétieux grand-frère, baissant la tête pour le regarder. Pour finir, Reynière le coiffa d'un chapeau garni d'une plume, et le résultat était effectivement très réussi. Tout le monde convint que Michel avait l'air à la fois distingué et élégant, et le jeune amoureux défila dans le salon pour sa famille.
- Bonté divine ! Tu ressembles à un roi, dit son père qui revint de nouveau dans la pièce en secouant la tête, stupéfait.
Le jour suivant, le médecin, qui avait pris un jour de congé, refit joyeusement le trajet pour Arles, dans son tout nouveau costume. Une fois arrivé, il s'attarda autour de la pension de famille où il avait vu la superbe jeune femme pénétrer auparavant, pendant environ une heure. Il regarda à plusieurs reprises à travers toutes les fenêtres du bâtiment dans l'espoir de l'entrevoir, mais elle était introuvable. Un bossu, qui était en train de faire de la publicité pour un combat de chiens de la façon la plus irritante qui soit, s'approcha et pris position à ses côtés. L'amoureux s'éclipsa furtivement et retourna s'asseoir à la petite terrasse où il s'était arrêté deux jours auparavant. Il venait à peine de commander une boisson afin de se calmer les nerfs lorsque la belle jeune femme apparut soudain de nulle part et passa devant lui, seule. Sa déception disparut instantanément et il se mit courageusement à courir dans sa direction. Il ne s'était pas trompé : elle était si jolie, si élégante et si raffinée. Elle était tout simplement irrésistible ! L'Italienne sentit son estomac se nouer lorsqu'elle l'aperçut se précipiter vers elle, et, pendant un moment, elle ne sut comment réagir. Et pour aggraver le tout, elle se sentit devenir écarlate à la vue de sa belle tenue, qui était parfaite dans le moindre détail.
C'est pour moi qu'il a fait ces efforts, songea-t-elle, se sentant nerveuse et flattée à la fois.
- Mademoiselle De Vaudemont, balbutia-t-il, en tant que médecin, je me dois de vous signaler que la taille de votre robe est trop serrée. C'est très mauvais pour la circulation. Quel imbécile je fais, pensa-t-il, je voulais lui faire un compliment.
- Ce que je veux dire, c'est que ça pourrait nuire à votre beauté, mais elle ne répondit pas ; l'Italienne ne savait que dire. Je devrais simplement m'exprimer à cœur ouvert, décida-t-il.
- Pour être sincère, vous m'avez fait une très forte impression et il fallait absolument que je vous revoie, dit-il. Cette déclaration brisa la glace et elle sourit devant sa candeur.
- Pratiquez-vous à Arles ? demanda-t-elle d'une façon encore un peu pincée, mais dans un français parfait, sans la trace d'un accent.
- Hmm, non, bien que des fois, si, mais je suis de Saint Remy et je travaille ici aussi.
Troublé, le médecin se présenta et l'invita à s'asseoir et à prendre un verre avec lui, après quoi ils se dirigèrent vers la terrasse où son verre l'attendait. Manœuvrer sa robe à cerceaux entre les tables relevait de l'exploit, mais ils réussirent finalement à s'asseoir.
- Vous êtes vraiment superbe, la complimenta-t-il, Yolande, mais comment pouvez-vous tenir toute la journée dans cette robe certes éblouissante, mais qui a l'air si lourde ?
- Je ne porte cette robe que quand je me promène dans la rue ; une fois arrivée chez moi, je la retire, puis elle remercia nerveusement le serveur pour lui avoir apporté sa boisson anisée. Pendant ce temps, les passants ne pouvaient s'empêcher d'admirer hardiment le beau couple. Cependant, ni l'un ni l'autre n'avait conscience de l'attention qu'ils provoquaient et le médecin commença à réfléchir à divers sujets de conversation.
- Cela semble tout bonnement impossible de se débrouiller tout seul avec une telle robe, je me trompe ?
- La matrone me donne un coup de main, répondit-elle, puis s'ensuivit un silence lourd de sens. Michel se mit à nouveau en quête de mots, mais il n'en trouva aucun et se contenta de commander une nouvelle boisson.
- J'ai entendu dire que c'était assez laborieux d'étudier pour devenir médecin, commenta Yolande.
- Oh, cinq années d'université.
- Eh bien, c'est très impressionnant ; rares sont ceux qui en sont capables, le félicita-t-elle, et, doucement mais sûrement, quelque chose de merveilleux s'installa entre eux.
- Qu'est-ce qui vous amène à Arles ? On dirait que vous faites une escale avant de repartir ailleurs, demanda Michel. Yolande lui expliqua que sa famille possédait un château dans le Lot et Garonne, auquel elle devait se rendre, et qu'elle était issue d'une noble lignée.
- Je suppose que le château appartient à vos parents, commenta-t-il. Elle confirma sa pensée et commença à s'animer ; elle se mit à parler de son père, le Comte Ferry VI De Vaudemont, et de sa mère, la Reine de Naples. Ses parents avaient neuf enfants, elle y compris. Le malaise du début avait à présent totalement disparu et l'alchimie qui existait entre eux commença à se manifester. L'étincelle qui les unissait était presque palpable. Il s'agissait là d'un amour véritable et le temps ne s'était jamais écoulé aussi rapidement. Ils étaient tous les deux sur un petit nuage lorsqu'ils finirent par se dire au-revoir et laissèrent leur public émerveillé derrière eux. Yolande lui promis de lui écrire dès qu'elle arriverait dans le Lot. De retour à Saint Remy, sa mère s'enquit immédiatement de la façon dont les choses s'étaient déroulées.
- ça s'est bien passé, répondit-il froidement.
- Bien passé ? C'est tout ce que tu as à dire ? Mais tu es radieux, fiston !
- Bon, d'accord, dit-il en éclatant de rire, mais je dois d'abord me débarrasser de cette tenue de garçon de café . Et pendant qu'il courait au grenier, il s'écria : Elle sera ma femme ! Une semaine plus tard, il reçut la première lettre de son aimée, dans laquelle elle lui faisait part de son désir pour lui. Après quelques autres lettres, c'était devenu évident : la flamme brûlait toujours et ils étaient tous les deux faits l'un pour l'autre. Dans sa dernière lettre, Yolande lui demanda de venir bientôt la rejoindre dans le Lot. Jacques et Reynière étaient comblés que leur fils aîné ait enfin rencontré une femme, et pas moins qu'une femme issue d'une famille riche et noble.
- C'est un beau poisson que tu as pêché là, Michel. J'espère que tu nous mettras dans ton testament, le taquina son notaire de père.
- Espèce d'imbécile homologué, va ! répondit son fils, avec une légèreté inhabituelle.
- J'imagine que vous vivrez dans ce magnifique château, avança sa mère.
- C'est un peu prématuré, Maman. Laisse-moi d'abord voir comment se passe cette visite . Mais son intuition lui révélait que son fils s'apprêtait à quitter le village pour de bon.


Peu de temps après, Nostradamus partit pour aller voir sa princesse. Il volait à son secours, et dans sa tête, il s'apprêtait à figurer dans un magnifique mélodrame. Dans la voiture, pendant le long voyage qui l'amenait à Toulouse, le petit veinard se fit la réflexion qu'effectivement, l'amour avait bien le don de vous aveugler. Et durant le trajet, il se trouva pris d'un ardent désir pour Yolande qui, pensait-il, allait durer éternellement. Une fois arrivé dans l'Ariège, la voiture passa devant la célèbre montagne de Montségur, où les derniers Cathares avaient été exterminés des siècles auparavant, et il se souvint de son ancien camarade d'université François. Le décor commençait à devenir plus verdoyant et il voyait de plus en plus de vignobles autour de lui.
- Cueillir du raisin, songea-t-il immédiatement, cueillir tout simplement du raisin avec elle suffirait à mon bonheur, et il admira les vignobles en fleurs s'étendre jusqu'à l'horizon, envoûté par l'amour qu'il lui portait. Le soir tombait lorsqu'il commença à apercevoir la silhouette du château de Puivert se dessiner au loin : c'était la propriété des De Vaudemont. Le château était magnifiquement situé au sommet de la colline au-dessus de laquelle brillait Orion, d'une façon qui semblait symbolique. Le cocher avait parfaitement planifié le voyage, car ils arrivèrent à dix-neuf heures et il gara son véhicule à la lumière du crépuscule. Crispé, l'amoureux sortit de la voiture et se mit à l'affût du moindre signe de vie. Soudain, la herse qui barrait l'accès à l'imposante tour fut levée. Michel prit une profonde respiration et s'engagea vers la grille d'entrée avec ses bagages. Alors qu'il regardait autour de lui, il aperçut sa bien-aimée derrière une fenêtre ouverte. Nerveusement, il franchit la herse et traversa une gigantesque cour, tandis que la grille se refermait dans son dos, barrant le passage à d'éventuels intrus.
- Bonsoir, Monsieur Nostradamus, l'accueillit le Comte De Vaudemont, en lissant sa moustache pendante. Le père de Yolande restait à distance tandis qu'un serviteur se précipitait pour délester le visiteur de ses bagages.
- C'est donc vous le jeune médecin dont ma fille m'a parlé avec tant d'enthousiasme. Avez-vous fait bon voyage ?
- Absolument, mon Seigneur, mais mes muscles ont terriblement besoin d'un peu d'exercice à présent, répondit Michel en commençant à étirer ses membres en guise de démonstration. Yolande arriva, exaltée, mais fut incapable d'échanger le moindre mot avec son aimé, car il se trouva immédiatement emmené dans ses quartiers par ordre de son père.
- Vous aurez tout le temps de discuter avec lui pendant le dîner de ce soir, murmura-t-il à sa fille. Le seigneur du château n'admettait pas de subir l'outrage de la voir suivre le nouvel arrivant à la façon d'une biche haletante. Quelle aberration ! Et le comte disparut dans une pièce avec un regard chargé de désapprobation. L'invité fut emmené dans un donjon haut de vingt mètres.
- Vous résiderez au dernier étage, marmonna le serviteur, en montant les escaliers, une lampe à pétrole à la main. Un millier de marches plus haut, le voyageur, épuisé, fut abandonné dans une chambre comportant d'un lit à colonnes depuis lequel l'observaient les statuettes de huit musiciens. Au terme d'une brève sieste, Michel décida d'explorer son entourage immédiat. Dans le noir, il gravit un escalier étroit en bois et parvint au toit en terrasse, depuis lequel il avait une vue splendide sur le domaine. La pleine lune éclairait le village de Puivert, qui était situé près d'un lac paisible. Une légère agitation attira son attention vers la cour, où se tenait un petit nombre d'invités endimanchés qui attendait l'heure du dîner. Michel retourna vite dans sa chambre afin de se changer, puis rejoint le groupe, qui commençait juste à rentrer. Dans la grande pièce fastueusement parée était dressée une prestigieuse table à manger flanquée de chaises assorties. Ce genre de mobilier appartenait à l'avant-garde. Un serviteur désigna au médecin une place en face de Yolande, mais située entre Ferry VI et la reine de Naples. Ils comptaient mettre ce sérieux prétendant de leur fille à l'épreuve. Les amoureux se regardaient avec espoir, mais ils craignaient également le verdict des parents. Yolande portait une robe turquoise brillante et cette fois, ses cheveux étaient relevés en un chignon bas. Elle adressa un sourire contenu à son ami, qui y répondit avec discrétion. La table était dressée pour les grands jours. On y avait disposé des plats en verre ornés d'or et décorés de répliques peintes à la main et représentant l'écusson de la famille. Les tissus et les couverts en étaient également parés. Ces emblèmes figuraient partout. Pendant ce temps, les employés avaient commencé à servir les entrées. Outre le comte et la comtesse étaient également conviés cinq fils, quatre filles, trois enfants par alliance, plusieurs petits-enfants et un certain nombre d'invités. Lors du repas frugal, les deux tourtereaux ne parvinrent pas à détacher leurs yeux l'un de l'autre et se mirent à badiner l'un avec l'autre.
- Vous savez que vous n'êtes pas tout seuls à cette table, leur lança l'un des gendres, irrité. En tous les cas, une chose était certaine : ces deux-là étaient amoureux.
- Vous semblez vous être bâti une solide réputation en Provence, fit remarquer le comte, alors que sa moustache pendante venait d'éviter la soupe de justesse.
- Je fais de mon mieux pour soigner les malades, répondit le médecin, mais je suis heureux que la dernière épidémie de peste ait pris fin, car j'ai très peu de pouvoir sur elle.
- Nous avons été très chanceux d'avoir évité cette terrible maladie ici, dit la reine de Naples.
- Mais, êtes-vous vraiment diplômé ? demanda soudain le comte.
- Je vous ai déjà parlé de tout cela, Père, réagit Yolande, défendant son galant.
- Je vous apporterai mon certificat après le dîner, mon Seigneur, promit Michel.
- Volontiers, je serai très intéressé de le voir. Je vous attendrai incessamment dans mon cabinet, donc. Il se trouve que j'y ai remisé un excellent cognac. Je suis certain que vous comprendrez que je ne veux que ce qui se trouve de mieux pour ma fille.
Ferry VI restait sur sa réserve et ne se priva pas d'imposer à Michel toute une liste de questions visant à déterminer si le médecin était qualifié pour devenir son gendre. Ces questions portaient sur des sujets divers, et Nostradamus fut capable de répondre parfaitement à chacune d'entre elles et, progressivement, la méfiance commença à s'évanouir. Après le dessert, le comte eut une brève discussion en tête à tête avec sa femme en dehors de la salle à manger, puis revint. Le couple venait apparemment de décider que le futur gendre était assez convenable pour leur fille. Après cette épreuve, Michel ne pouvait plus faire mauvaise impression. Après que Ferry VI ait passé un moment en sa compagnie dans son cabinet, les amoureux purent enfin se retrouver et ils partirent silencieusement se promener de l'autre côté de la grille. Ils semblaient tellement bien se comprendre que les mots étaient superflus. Ils se cachèrent derrière un châtaignier pour s'embrasser, et ce contact fut magique. Après une semaine passée dans le château, Michel demanda la main de Yolande, et elle accepta non sans enthousiasme. Son père, calculateur, donna sa permission le jour même : après tout, le candidat remplissait toutes les conditions. C'était un rêve qui se réalisait, et Nostradamus aurait pu partir à la conquête du monde entier. Le médecin, libéré de sa mélancolie, informa ses parents du mariage, qui aurait lieu à Puivert, mais ils envoyèrent une réponse disant qu'il leur serait impossible de faire le long voyage à cause des indispositions liées à leur âge. Seul son frère Hector pourrait venir à la cérémonie. Leur fils aîné leur demanda de lui envoyer ses affaires personnelles et promis de revenir à Saint Remy avec Yolande dès que possible.


Le jour heureux arriva et un grand nombre de dames et d'hommes du monde se rassemblèrent pour faire de cette journée un événement exceptionnel. Et ce mariage fut en tout point spectaculaire. Lorsque les jeunes mariés furent enfin seuls, ils ne parvinrent pas à se rassasier l'un de l'autre.
- C'est comme un conte de fées de t'avoir épousée, s'extasiait Michel, alors qu'ils étaient étendus sur son lit à colonnes, se couvrant de baisers.
- Mais c'est un conte de fées, répondit-elle doucement, et ils s'enlacèrent jusqu'à ce que la volupté conclue leurs étreintes en apothéose. Les huit sculptures des musiciens avaient été tournées face aux murs. Après la nuit de noces paradisiaque, ils se replongèrent immédiatement dans le monde réel : ils décidèrent d'emménager à Agen. Là-bas, la confrérie recherchait un médecin diplômé et ils avaient accepté Nostradamus pour ce poste. La ville influente n'était pas très éloignée de Puivert, de sorte que le jeune couple pouvait être indépendant tout en gardant contact avec la famille. Les heureux époux partirent à la recherche d'une maison et trouvèrent rapidement une demeure tout à fait appropriée, située sur la place de la ville, qui était garnie d'une magnifique fontaine. Tout en décorant leur nouvelle maison, ils savouraient leur liberté, les jours d'été et, surtout, la présence de l'autre. Lors d'une nuit orageuse, les amants partirent folâtrer près de la fontaine et dansèrent sous les jets d'eau avec exaltation. Puis, ils s'assirent sur les bords de la construction, ruisselants, et se mirent à éclater d'un rire jubilatoire.
- Ferme les yeux, lui intima Yolande, et elle déposa quelque chose dans sa bouche.
- Une cerise ! s'exclama-t-il.
- J'ai encore quelque chose pour toi.
- Un autre fruit ?
- Oui, je suis enceinte, et ils continuèrent à s'embrasser.


En plus de son travail, Nostradamus monta une petite fabrique de parfums où l'on confectionnait des huiles concentrées à usage médical. Une dizaine d'employés y distillait des plantes et des herbes pour en faire des huiles éthérées, et leur maître développait une recette pour chaque maladie. Pendant ce temps, les époux commençaient à se sentir à l'aise dans leur maison d'Agen. Dans la rue du soleil, il y avait une librairie spéciale, dans laquelle Michel décida un jour d'aller fureter.
- Trouvez-vous votre bonheur ? demanda le propriétaire depuis l'arrière boutique.
- Je ne fais que regarder, merci. Je ne recherche rien en particulier, répondit le visiteur. Le libraire, qui avait une longue barbe, alla le rejoindre.
- êtes-vous le nouveau docteur ?
- Tout à fait !
- Je m'appelle Abigail. Je suis ravi de rencontrer enfin une autre personne cultivée ici. A cet égard, il est difficile de faire des affaires dans cette petite ville.
- Je ne connais pas encore très bien les gens d'ici, se défendit Michel.
- Evidemment, un livre coûte bien plus cher que le pain et pratiquement personne ne peut se permettre de s'en acheter un, précisa Abigail, mais si vous recherchez des ouvrages relatifs à la médecine, je pourrai très certainement vous aider. J'ai de bons contacts à Londres, avec des éditeurs qui ont des idées assez progressistes à ce sujet.
- Un autre jour peut être, lorsque j'aurai plus de temps, répondit le médecin débordé. Je crains de devoir déjà m'en aller, au revoir, puis il partit pour se rendre chez son prochain patient.


Le temps passant et après que le docteur eût acquis une belle collection d'ouvrages de médecine, leur premier enfant était né. C'était un garçon, qu'ils prénommèrent Victor. Et alors qu'il portait encore des couches, sa mère tomba de nouveau enceinte. Son père, pendant ce temps là, était devenu ami avec le libraire qui, un jour, lui avait mis de côté un drôle de paquet. Nostradamus fut agréablement surpris lorsqu'il découvrit l'ouvrage, sur lequel était inscrit le mot Kabbale en caractères gothiques. Il avait bien sûr entendu parler de cette tradition longtemps auparavant, mais il ne l'avait jamais étudiée. Il était surprenant qu'il puisse s'y pencher aujourd'hui, d'une façon totalement inattendue, grâce à Abigail.
- Combien coûte-t-il ? demanda-t-il en sortant son portefeuille.
- Ce livre ne te coûtera rien, répondit Abigail.
- Et bien, merci beaucoup.
- Ce n'est pas moi que tu dois remercier, mais un admirateur secret.
Le docteur, surpris, haussa les épaules et accepta le présent. A la maison, Victor dormait profondément dans son petit lit, ce qui donna l'occasion à son père de recouvrer le calme après sa longue journée de travail. Yolande servit un thé au jasmin à son mari et ils profitèrent chacun de la présence de l'autre, assis en face du feu. Le médecin accompli regardait sa charmante femme avec ravissement, lui donna un baiser et déposa sa main sur son ventre arrondi ; l'enfant à naître était déjà en train de donner des coups. Lorsqu'il eût fini son thé, il décida à lire son livre sur la kabbale et le pris sur l'étagère. L'octroi des connaissances mystiques, put-il lire en sous-titre. Tandis qu'il s'installait confortablement, se pelotonnant contre son épouse sur le tapis, il ouvrit le livre et y découvrit une carte sur laquelle figuraient un nom et une adresse : Julius Scaliger, 15 Avenue de Lattre, Agen . Cet homme devait sans nul doute être son admirateur secret.
- Yolande, connais-tu quelqu'un du nom de Julius Scaliger ?
- Scaliger… C'est un habitant célèbre de la ville, un écrivain qui fait sensation. Il est très acclamé de par le monde en tant qu'humaniste, répondit-elle.
- Pourquoi est-ce que son nom ne me dit rien ?
- Tu ne peux pas tout savoir, mon chéri. Mais, pourquoi me demandes-tu cela ?
- Il m'a donné ce livre. Regarde, c'est sa carte, et il lui tendit.
- Pourquoi ferait-il cela ? demanda Yolande, surprise.
- J'aimerais bien le savoir.
- Attends un peu, lui aussi est médecin, se souvint-elle soudain. Il est médecin de la Cour de l'évêque d'Agen. C'est sûrement la raison. Peut être t'a-t-il connu à l'université de médecine de Montpellier ?
- Non, absolument pas, dit-il. Voyons voir quel genre de livre il m'a donné, puis il commença à lire.
Outre la tradition écrite de la Bible, il existe la tradition de la Kabbale. Cette connaissance mystique repose sur la Genèse et sa transmission est assurée en premier lieu de professeur à étudiant. L'arbre de la vie en constitue le modèle prescrit, et cette forme représente la clé d'une lecture mystique de la Bible. Nous nous référons ici aux quatre mondes, qui symbolisent les différents niveaux de la conscience dans l'histoire de la Création, et cette connaissance trouve un approfondissement grâce à la méditation. A la base, la Kabbale était une tradition mystique juive visant à révéler des messages secrets figurant dans la Bible, mais elle est aujourd'hui également utilisée dans la scolastique. La Kabbale est pratiquée dans les Ecoles ésotériques ainsi que par les magiciens.
Michel referma le livre et dut reconnaître non sans amertume qu'au niveau spirituel, il était resté au point mort pendant de nombreuses années. Ce livre était un cadeau du ciel. Après avoir changé Victor, la petite famille partit se coucher.
- Je devrais aller rendre visite à ce Scaliger bientôt, dit Michel, alors que les yeux de leur fils se fermaient doucement.
- Rien ne presse, chéri. Scaliger ne va pas s'envoler ; cela fait des années qu'il vit ici, murmura sa femme.
Quelques jours plus tard, le docteur frappa à la porte n°15 de l'Avenue de Lattre. Un gros serviteur vint lui ouvrir et lui annonça que son maître était sorti, mais un petit homme décharné les rejoint en descendant les escaliers. C'était le médecin de la Cour en personne.
- Oh, docteur, j'ai terriblement mal à la gorge, plaisanta Julius Scaliger, mais Michel ne releva pas le trait d'esprit.
- Je vous examinerai dans un instant, mais permettez-moi tout d'abord de vous remercier pour le livre magnifique que vous m'avez offert, dit-il avec sérieux.
- Je vous en prie. Pour vous dire la vérité, c'est Abigail qui l'a choisi.
Et les deux hommes se rendirent au salon, qui était décoré de nombreux portraits de scientifiques et de philosophes.
- Impressionnant. Vous les connaissez tous personnellement ? s'enquit le visiteur.
- Pas tous, mais le portrait que vous avez devant les yeux est celui d'Erasmus, avec qui j'ai dernièrement été en différend par le biais de courriers interposés. Il fait figure du plus grand penseur de toute l'Europe, mais je pense que sa façon de raisonner présente quelques failles, et Julius s'installa dans son fauteuil.
- J'ai entendu parler de lui, admis Michel. Mais quelle est la raison exacte pour laquelle vous avez pris contact avec moi ? demanda-t-il en prenant à son tour place sur une chaise.
- Votre nom me revient régulièrement aux oreilles, expliqua son hôte. Un médecin qui se moque des autorités religieuses, c'est plutôt rare. Je suis fasciné par les scientifiques récalcitrants et, puisque j'ai moi aussi étudié la médecine, j'ai pensé que ce serait une bonne idée que nous fassions connaissance.
- Je suis flatté, répondit Michel tout en regardant autour de lui.
- C'est une véritable coïncidence que vous ayez choisi Agen, parmi tant d'autres villes, poursuivit Julius. Et tout particulièrement avec cette belle fleur noble, qui fait bondir mon cœur.
- Ah ah ! C'est pour cela que vous m'avez fait parvenir ce présent !
- Qui sait ? Rien n'est fortuit. Vous être très chanceux d'avoir une femme aussi superbe.
- Je le suis, en effet. Et ce portrait, que représente-t-il ? demanda Michel, en désignant un tableau.
- Lui, c'est Cardan.
- Hmm, Cardan. Si je ne m'abuse, c'est un mathématicien et un astrologue.
- Mais c'est également un imposteur, riposta Scaliger avec mépris. Dans son ouvrage intitulé "Subtilitate", il parle des démons, mais le passage a été repris mot pour mot de mon livre.
- Le plagiat est une bien basse besogne, répondit son invité. Et quel genre d'ouvrages humanistes avez-vous écrits ?
- J'en ai écrit beaucoup, mais mon œuvre majeure est la synthèse de tous les recueils qui ont été publiés de par le monde, bien au-delà de nos frontières. De plus, je suis considéré comme l'un des plus grands penseurs de ce siècle, avec Erasmus bien sûr, fanfaronna-t-il.
- De ce siècle, pas moins que ça ?
- Je ne supporte pas la fausse modestie, déclara son hôte, et Michel ne put s'empêcher de sourire face à la ténacité de l'humaniste. Les scientifiques allaient bien ensemble, et ils passèrent un certain temps à discuter des documents médicaux d'Aristote. Ils s'entendaient très bien et décidèrent de se revoir plus souvent. Lors des prochains mois, un lien d'amitié se développa entre eux et un jour, Julius montra sa bibliothèque secrète. Secrète, car de nombreux livres qui y étaient entreposés étaient considérés comme une menace par l'Eglise.
- Regarde, Michel, le document révolutionnaire de Copernic, avec le soleil représentant le centre de l'univers .
- En fait, les mystiques et les astrologues envisagent le soleil comme une étoile, commenta son confrère. Mais je suppose qu'un scientifique désirerait avoir des preuves de cela, et que pourrait-il faire de ce genre de chimères ?
- Au contraire, les chimères peuvent être très utiles, répondit Julius. Pourquoi ne les consignerais-tu pas par écrit un jour ? Tu verrais que ton épanouissement personnel s'en trouverait amélioré.


Isabelle était née. Elle était aussi radieuse que le soleil et grandit rapidement. La fillette semblait être le centre de l'univers et Victor l'accompagnait partout. La domestique, qui n'avait pas eu d'enfant, aimait à prétendre que ce magnifique bébé était le sien. Tandis que la famille s'élargissait et s'épanouissait, un sinistre événement menaçait de se produire au-dehors. Agen avait jusqu'à présent été épargné par la peste, mais le destin allait frapper aujourd'hui. Après que le premier cas fut révélé, la vie publique fut brusquement interrompue. Terrorisé à l'idée d'être infecté par la maladie, chacun faisait son possible pour éviter d'avoir le moindre contact avec les autres. Et à juste titre, car il y eu bientôt de nouvelles victimes. Le docteur progressiste de la ville imposa la quarantaine dans plusieurs secteurs d'Agen, où des centaines de chiens et de chats étaient déjà en train de pourrir dans les rues. Nostradamus ne comptait plus ses heures de travail, courant d'un patient à un autre. Le médecin, tenace, ordonna aux autorités d'enterrer les corps des victimes humaines et animales entre des couches de limes, afin d'éviter l'infection. Il demanda également à chacun de brûler leurs déchets, afin de ne pas attirer les rats et les puces. Après toutes ces mesures, l'air était empli d'une odeur persistante de brûlé. Il recommanda aux victimes de la peste qui étaient toujours en vie de s'appliquer une crème faite à base d'ail et d'aloès sur le corps. Le docteur ne cessait d'insister sur l'importance de l'hygiène et d'une bonne alimentation, et la plupart des habitants soutenaient sa méthode. Certains, toutefois, restaient sceptiques, et cherchaient un bouc-émissaire pour ce désastre. Les émeutes commencèrent à éclater sur la place de la ville, à l'endroit même où vivait la famille Nostradamus. Le médecin débordé entendit l'agitation, s'approcha de la fenêtre et fut stupéfait de voir qu'un bûcher avait été installé près de la fontaine. En une fraction de seconde, une foule immense se rassembla autour de l'assemblage et deux hommes y furent emmenés. Les Agenois étaient furieux et poussaient des cris à s'en briser la voix. Michel se rendit compte que les habitants s'étaient improvisés justiciers. Les choses commençaient à dégénérer sérieusement.
- Oh mon Dieu, ils ont Abigail ! s'écria-t-il soudain. Il avait reconnu son ami le libraire parmi les deux pauvres hères. La foule le traitait de tous les noms et le docteur commença à sentir la fureur s'emparer de lui. Yolande vint se poster à ses côtés, affolée.
- Tu vas rester là, n'est-ce-pas ? dit-elle, effrayée, mais son mari ne l'écouta pas et courut dans la rue, fou de rage. Sa raison lui ordonna juste à temps de se calmer les esprits et il se fraya un chemin dans la masse d'une façon relativement contenue.
- Ces pourritures de Juifs sont la cause de tous ces fléaux, brûlez-les ! criaient certains d'entre eux, gonflés de haine. Yolande regardait la scène, désemparée.
Par pitié, pourvu qu'il ne se mêle pas à cette histoire, implora-t elle silencieusement, paralysée par la peur. Les deux Juifs étaient attachés aux piquets et quelqu'un essaya de mettre le feu au bûcher.
- Arrêtez ! cria Nostradamus. La semonce réduisit la foule au silence et les gens se poussèrent pour laisser passer le médecin qui, après tout, était marié un membre de la famille Vaudemont. Il ordonna froidement aux derniers instigateurs de se pousser et gravit la structure. Avec une grande détermination, il arracha les liens qui attachaient les malheureux aux pieux. Leur sauveur concentra un instant son attention sur Abigail. Ce dernier le regarda, rempli d'espoir, et une lueur se mit à briller dans ses yeux.
Qu'est-ce-qui m'arrive ? se demanda Michel. Et pendant un moment, la beauté intense de ces yeux le troubla.
Non, ne dévoile pas ta vulnérabilité face à cette horde de loups, et afin de contrecarrer tout changement d'humeur de la part de la foule, il se retourna avec fermeté et, d'une voix forte, il prit la parole.
- La peste n'est pas due aux Juifs. Si cela était vrai, alors il faudrait en apporter une preuve irréfutable. C'est la peur et la colère qui vous ont entraînés dans cette folie. Rentrez chez vous, retrouvez vos esprits, et veillez à ne plus perturber l'ordre public.
La foule enfiévrée tourna les talons, abattue, et la place se vida. Yolande était enfin libérée de son intense frayeur lorsque Michel revint à la maison, sain et sauf.
- Ne t'avise pas de me refaire un coup pareil ! lui lança-t-elle, encore tremblante.
- Je ne pouvais décemment pas les laisser aux griffes de cette populace !
- Tu dois rester en vie de toi pour le bien de ta famille !
- Mais je suis en vie, répondit-t-il sur un ton badin, ce qui lui valut de recevoir un coussin sur la tête. La peste, cependant, sévissait sans relâche, et le docteur continua à travailler jour et nuit à cette époque.


Quelques semaines plus tard, le destin frappa à la porte de la famille de Nostradamus. Yolande et Victor tombèrent malades. Michel fut confronté à ce malheur lorsqu'il rentra du travail, tard dans la soirée. Pâle comme un linge, il leur diagnostiqua la maladie tant redoutée.
- C'est cette satanée peste, jura-t-il lorsqu'il se retrouva seul dans la cuisine, puis il frappa les murs de ses poings. La peste le soumettait là à une compétition redoutable : elle avait réussi à cerner son combattant au sein même de son foyer. Mort d'inquiétude, il annonça la mauvaise nouvelle à sa femme.
- Toute mon attention était tournée vers mes patients plutôt que vers vous, se désola-t-il.
- Michel je t'en prie, ne te blâme pas et promets-moi que tu resteras avec Isabelle.
- Je ne sais pas si je pourrai vivre sans toi !
- Un pouvoir supérieur viendra à toi, mon amour, tenta-t-elle de le rassurer. Il nettoya leurs plaies à mesure qu'elles apparaissaient, leur préparait les meilleurs repas dont il était capable et espérait qu'un miracle se produirait jusqu'à la dernière minute, mais tous ses efforts furent vains. Sa précieuse fleur se mit rapidement à faner pour dépérir entre ses bras. Il regarda la dernière lueur disparaître de ses yeux et vit son âme quitter son corps. Le jour suivant, Victor le quitta à son tour, et tandis qu'il embrassait son fils pour lui dire adieu, il entendit sa fille l'appeler. Isabelle avait été enfermée dans sa chambre afin d'être protégée. Le médecin, dévasté par le chagrin, laissa sa fille aux soins de la servante pour une journée et apporta les dépouilles de son épouse et de son fils à Puivert. Sa femme avait émis le souhait d'être enterrée dans le caveau familial. Les De Vaudemont, regardaient avec horreur s'approcher la voiture qui transportait les corps. Ils comprenaient bien sûr ce qui s'était passé, mais la peur les empêchait d'ouvrir la grille.
- C'est un véritable crève-cœur, lui criait le comte depuis une fenêtre, mais il y a encore d'autres personnes que j'aime ici, et que je voudrais protéger.
- Je comprends. Mais quelqu'un peut-il m'aider à creuser la tombe à une distance sûre ? demanda son gendre.
- Non, pardonnez-moi. Bonne chance, puis, le comte, sans-cœur, mis fin à la conversation et ferma les volets. Ecoeuré, le veuf enterra sa femme et son enfant dans le tombeau familial, situé en dehors de la grille. La famille de sa femme l'observait secrètement depuis le château. De retour à Agen, le docteur retrouva sa fille, qui le forçait à reprendre le cours de sa vie. Le premier mensonge à son propos commença à se répandre dans la ville : Yolande avait été enterrée par son propre père. Ce soir-là, la domestique frappa à la porte. Nostradamus, miné par le chagrin, lui ouvrit et lui demanda ce qui l'amenait.
- Docteur, je suis venue vous prévenir que les De Vaudemont avaient monté les habitants de la ville contre vous. Ils vous accusent d'avoir volontairement laissé mourir votre femme, afin de pouvoir vous enfuir avec la dot. On dit aussi que vous fréquentez des Juifs. Je devais vous prévenir, Monsieur, parce que je sais que vous êtes quelqu'un de bien, et elle disparut. Michel verrouilla la porte d'entrée, tourna en rond dans la maison en ruminant ces paroles, puis décida de prendre quelques mesures de précaution. En haut, dans la chambre, il regarda le visage paisible d'Isabelle pendant son sommeil. Il finit finalement par se laisser aller à pleurer et le vent, qui passait à travers la fenêtre ouverte, séchait ses larmes. Puis, le silence fut rompu et toutes les hordes de l'enfer furent lâchées. Les citoyens, enragés, brandissant des torches et poussant des cris gonflés d'animosité, commencèrent à se rassembler en masse devant la maison.
- Assassin ! criaient-ils. Tu mérites la peine de mort ! Michel jeta un œil à travers les rideaux, et aperçut la foule.
- Allons le chercher maintenant ! entendit-il quelqu'un dire. Il savait que cette fois, il devrait partir. La porte d'entrée, fermée, craquait sous la force des brutes qui tentaient de la défoncer, jusqu'à ce qu'une torche enflammée soit lancée dans la maison, le ratant de peu. Nostradamus courut vivement récupérer sa fille, qui se réveilla immédiatement ; il l'attacha solidement à son dos et l'incita au silence. Derrière son lit, il ouvrit le tiroir d'un bureau à la volée pour en extraire un sac de provisions, qu'il jeta sur son épaule. Puis, il grimpa les marches quatre à quatre jusqu'au grenier avec Isabelle. Les rideaux de la chambre étaient déjà en feu et, quelques minutes plus tard, toute la maison n'était plus qu'un brasier. Les vandales réussirent finalement à venir à bout de la porte d'entrée et entreprirent de chercher le magicien maléfique au rez-de-chaussée, les colonnes de flammes les dissuadant d'aller plus haut. Cependant, le père, avec sa fille arrimée à son dos, avait escaladé le toit à l'arrière de la maison et sauté sur le toit voisin, hors de la vue des émeutiers. De cette façon, il parvint à laisser la maison en feu derrière lui en passant par les maisons adjacentes. Heureusement, la nuit était d'un noir d'encre et les insurgés ne purent le trouver. Mais une fois arrivé à mi-chemin, c'est à cause de cette même obscurité que Michel faillit glisser et tomber d'un toit. Laborieusement, il parvint à la dernière maison, où il descendit jusqu'au balcon et depuis lequel il s'aida d'une plante grimpante pour atteindre le sol.
- Le voilà ! s'exclama soudain un individu sournois qui avait aperçu son ombre. Les rebelles, qui étaient restés devant la maison à pousser des cris et des injures, le repérèrent à leur tour et se lancèrent aussitôt à sa poursuite. Le médecin, preste, sauta à terre et se mit à courir. Il parvint à semer ses poursuivants dans le dédale des ruelles et des allées, et sortit de la ville, rapide comme le vent, pour se diriger vers les montagnes et les bois. Peu de temps après, ils donnèrent une chaussette appartenant au docteur à sentir à une meute de chiens de traque, et ils retrouvèrent rapidement sa trace. La chasse avait repris.
- Pourquoi sont-ils si en colère ? demanda Isabelle.
- Ils ne nous aiment pas, lui répondit son père, qui pensait leur avoir échappés.
- Mais pourquoi ? On est gentils, non ?
- Oui, mais ils ont une différente opinion, puis, à son horreur, il vit un groupe de traqueurs dans la vallée. Il accéléra, s'enfonçant davantage dans la forêt. Au sommet de la colline, la plaine s'interrompait brusquement et un gouffre béant les empêcha de continuer plus loin. Il se mit à faire les cent pas au bord de la falaise, cherchant obstinément une solution. Les aboiements des chiens s'intensifiaient, il lui fallait absolument agir au plus vite.
Très bien, décida-t-il, je vais devoir descendre cette falaise escarpée au possible.
Michel posa ses mains sur le bord de la roche et balança ses jambes dans le vide. Il tâta des pieds afin de trouver une prise, mais ses mains commençaient à glisser. Il trouva un endroit où poser ses pieds et, rassemblant toute sa concentration, il amorça l'impossible descente. Isabelle, terrifiée, regardait le ravin depuis son dos. Leurs poursuivants progressaient rapidement et atteignirent bientôt le bord du gouffre. Ils aperçurent Nostradamus, qui était en train d'amorcer les derniers vingt mètres qui le séparaient du sol, puis qui disparut dans la végétation. La lune se cacha derrière les nuages et ils ne furent plus capables de le suivre des yeux. Les agitateurs n'osèrent pas emprunter le même chemin, en particulier à cause des chiens. Certains d'entre eux, qui connaissaient la région comme leur poche, se mirent à indiquer quelques passages environnants. Le groupe se sépara et repris la traque. Quelques mètres plus loin, Michel dû choisir entre deux sentiers : l'un qui montait et l'autre qui descendait. La hauteur des arbres l'empêchait de se faire une idée précise de la direction où ces chemins menaient, et il choisit au hasard celui qui descendait. Après avoir pris cette voie, il arriva bientôt à une fissure franchissable qui séparait deux plateaux. Un groupe de traqueurs, qui avaient pris un autre chemin, avaient à présent retrouvé leurs traces ; les aboiements des chiens étaient de nouveau perceptibles. Les forces de Michel commençaient à décliner ; il avait parcouru une distance énorme et ne pourrait pas continuer bien longtemps. La lune réapparut et éclaira une cavité dans les rochers qui se trouvait à proximité. Sentant pratiquement le souffle chaud de ses poursuivants dans sa nuque, le docteur décida de se cacher dans la grotte. Qui sait, avec un peu de chance… Mais le paria fut de nouveau repéré.
- Les voilà ! s'écria quelqu'un. Sous la voûte formée par les roches, Michel fouilla frénétiquement dans son sac à dos. Il en sortit une bougie et, plus vif que l'éclair, l'alluma avec une pierre à brûler. Ici, la lumière était indispensable et, son précieux fardeau sur son dos, il s'enfonça dans la grotte, qui débouchait sur un réseau de passages souterrains.
- Nom d'un chien, la flamme s'éteint ! jura-t-il, marchant trop vite. Il ralluma la bougie et reprit sa route. Il entendit soudain des cris derrière lui.
Bon Dieu, ils sont déjà là, on n'a vraiment pas de chance, murmura-t-il pour lui-même. L'ennemi pénétra dans la grotte et les cris des chiens furent alors déformés d'une façon effroyable. Ce phénomène acoustique déconcerta les bêtes, qui eurent plus de difficulté à retrouver leurs traces. Les assaillants, cependant, ne s'en trouvèrent pas découragés et se scindèrent aussitôt en groupes plus restreints. Après tout, cette grotte ne comptait qu'un nombre limité de voies, raisonna l'un d'eux. Divisés en plusieurs groupes, ils poursuivirent leur route. Nostradamus les entendit s'approcher et tenta de faire le moins de bruit possible. A un certain moment, il distingua un tunnel dont le sol baignait dans une mare d'eau peu profonde. Ce passage serait sa seule chance de se débarrasser de ces chiens. Ici, ils perdraient totalement leur odorat. Le père tâta dans son dos afin de s'assurer que sa fille était bien attachée et commença à avancer dans le tunnel. Malgré ses deux ans, elle comprenait la gravité de la situation et restait muette comme une carpe. Le niveau de l'eau commençait toutefois à monter à une vitesse effrayante et son père commença à craindre le pire, tandis que les habitants de la ville étaient juste sur leurs talons. Il continua désespérément sa route. L'eau atteignait à présent sa taille et sa fille tremblait de froid.
C'est fini, se désola-t-il, encore quelques secondes et je devrai détacher Isabelle de mon dos. L'eau montait déjà jusqu'à ses lèvres.
Je devrais peut être me rendre, songea-t-il. Peut être laisseraient-ils ma petite fille en vie ? Mais qui l'élèverait ? Personne ne voudrait de la fille d'un magicien dont la famille avait été décimée par la peste. En particulier après ces accusations de la part de ma belle-famille… Et, découragé, il continua péniblement d'avancer. Soudain, le sol disparut de sous ses pieds et il fut obligé de poursuivre à la nage. Michel émit une rapide prière, tandis que la bougie s'éteignait et coulait au fond de l'eau.
Que le Seigneur soit avec nous. Ces salauds n'abandonneront-ils donc jamais ? Et il nagea en direction d'une excavation traîtresse et se cogna la tête à la voûte. Mais malgré tout, et cela tenait du miracle, ils étaient toujours en vie et les parois s'écartaient progressivement. Ils avaient plus de place pour bouger et il continua à nager avec des mouvements amples dans le lac souterrain.
Personne ne nous suit, remarqua-t-il. Alors, il sentit le sol sous ses pieds et il grimpa laborieusement l'inclinaison glissante.
- Je crois qu'on va s'en sortir, Isabelle, souffla-t-il, sentant revenir l'espoir et, trempés jusqu'aux os, ils atteignirent la berge, où il tendit l'oreille pendant un bon moment. Apparemment, leurs ennemis avaient abandonné la traque, car il ne percevait toujours aucun son. Après quelques minutes de repos, il prit une autre bougie de son sac et la mèche humide pris bientôt feu. Elle éclaira une caverne gigantesque percée de multiples cavités et de tunnels, et Michel se dépêcha pour trouver un chemin. La couche de calcaire qui s'était formée ici avait été usée par le passage des siècles, et s'était transformée en labyrinthe.
Cette grotte pouvait avoir plusieurs millions d'années, songea-t-il, et il ne tarda pas à découvrir des murs couverts d'esquisses mythiques représentant des animaux vivants.
- Nous ne sommes pas les premiers à passer par ici, Isabelle, et il regarda autour de lui avec émerveillement. Des chevaux au galop, des cerfs en position tendue, teintés de rouge sombre et de jaune, semblaient sur le point de bondir des parois luisantes. Les illustrations mystérieuses regorgeaient d'action et de mouvement. Juste après une voûte arrondie, un poulain violet à la crinière noire les regardait dans les yeux, et une vache blanche caracolait joyeusement le long du plafond. Un peu plus loin, dans une galerie de caricatures sautillantes et allongées, une jument pleine était reproduite, frappée par une flèche. Cette figure lui rappela en quelque sorte Yolande, et il détourna rapidement la tête.
- Des dessins préhistoriques, marmonna-t-il. Il était au bout du rouleau et cherchait un endroit où passer la nuit.
- Atchoum ! Isabelle éternua de façon imprévue et le son se réverbéra dans toute la grotte.
J'espère que personne n'a entendu, pensa son père, sentant la peur revenir. Il récupéra sa fille de sur son dos et la coucha dans un creux formé par le sol.
Nos habits n'auront qu'à sécher sur nous, conclut-il après avoir palpé sa veste. Il éteignit la bougie, après quoi ils tombèrent tous les deux dans un sommeil épuisé. Michel se réveilla bientôt pour trouver des cailloux s'enfonçant douloureusement dans ses côtes. Isabelle dormait encore.
Mince. Ce n'était donc pas un cauchemar, soupira-t-il. Il tâta autour de lui pour retrouver la dernière bougie et l'alluma. Il vit de l'eau s'écouler le long de la paroi rocheuse et la recueillit dans ses mains. Sa petite se réveilla quelques minutes après, et il lui donna à boire. Il avait emporté un peu de pain et de viande séchée, et grâce à ses provisions, ils purent calmer leur faim pour le moment. Leurs vêtements étaient un peu plus secs, et il était temps à présent de se mettre en quête d'une sortie. Il arrima de nouveau son enfant à son dos et se mit à la recherche d'une lumière. Une heure plus tard, ils n'avaient toujours pas trouvé d'ouverture et la dernière bougie commençait à rapetisser dangereusement. Ils continuaient à tournoyer de part et d'autre lorsque la flamme vacilla sur le côté. Dans une attente pleine d'espoir, il se dirigea vers le souffle d'air et découvrit bientôt un rai de lumière qui brillait à travers un trou du plafond. Il pouvait distinguer le bleu du ciel. Cela faisait plaisir à voir, après ce séjour prolongé dans le noir.
Mais je n'ai rien pour grimper jusque là-haut, pensa-t-il, découragé, pendant qu'il examinait les parois escarpées.
- Ah, attends…, et il extirpa un couteau de son sac, ayant à l'idée de creuser des prises pour ses mains et ses pieds. Le calcaire était suffisamment cassant, et son stratagème fonctionna. Lorsqu'il eut terminé, il se hissa précautionneusement sur les crevasses qu'il avait lui-même taillées, avec Isabelle sur son dos. Après un effort surhumain, il parvint à la brèche et, se serrant tout contre la paroi, passa sa main au-dehors pendant un instant. Le soleil brillait sur sa peau.
L'étoile qui rend chaque chose visible, songea-t-il, gonflé d'humilité. Et après avoir élargit la percée, il rampa à l'extérieur et se retrouva sur une plaine verdoyante, où il se hâta de procéder à une ronde de reconnaissance, tel un aigle. Il n'y avait aucun être humain en vue, et il poussa un immense soupir de soulagement.
- Isabelle, on a réussi, tout ça est derrière nous maintenant, et il récupéra sa fille de son dos. La fillette pouvait à nouveau se tenir sur ses deux pieds et se mit à courir dans le paysage, où ils ne pouvaient apercevoir aucune maison à la ronde.
- Nous allons devoir nous débarbouiller un peu, ma chérie, dit son père, qui pressentait l'existence d'une rivière ou d'un cours d'eau en haut des collines, un peu plus loin. Il hissa Isabelle sur ses épaules et, après une petite marche, ils aboutirent à une vallée traversée par un petit ruisseau. L'eau semblait propre et ils en burent un peu. Puis, ils ôtèrent leurs souliers et plongèrent leurs pieds dans l'eau claire. Après avoir nettoyé leur visage, Michel donna à sa fille un morceau de pain qu'il avait sortit du sac, lequel renfermait également une petite fortune. Plus de cent francs ; la dot des De Vaudemont.
Cette somme devrait nous aider à tenir durant les années qui viennent, évalua-t-il, et il commença à envisager une stratégie pour l'avenir.
Revenir à Agen est exclu. Il nous faut avant tout quitter la région à pied, puis, avec un peu de chance, nous trouverons une voiture qui nous emmènera à Saint Remy. Ce plan semblait assez convenable. Un peu plus loin poussaient quelques pruniers dont les fruits mûrs se détachaient avec facilité. Après avoir mangé leur content, ils commencèrent à récupérer quelques forces depuis leur course épuisante. Isabelle pépiait déjà avec enthousiasme après un papillon qui voletait au-dessus d'eux.
Décidemment, la vie doit continuer, songeait son père avec nostalgie. Il est probable que cette petite redonnera véritablement un sens à mon existence… Ce jour-là, ils vadrouillèrent à travers les collines et les vallons et, à la tombée de la nuit, ils découvrirent une petite maison délabrée en pierres, camouflée dans la végétation. La masure était apparemment abandonnée, et ils choisirent un endroit dans cet abri. Ici, ils pourraient passer la nuit en toute sécurité. Les restes de charbon dispersés au sol leur indiquaient qu'on y avait allumé des feux ; probablement des chasseurs. Après avoir mangé un peu de viande séchée et encore quelques prunes, il fut l'heure de se coucher. Le père se blottit contre sa fille afin de la protéger contre le vent, qui soufflait allégrement entre les murs en ruines. Au milieu de la nuit, le vent s'intensifia et se mit à mugir à travers la pauvre cahute. Nostradamus s'en trouva éveillé et vérifia si sa fille était toujours allongée contre lui avant de se rendormir.
Il était tard le lendemain matin lorsque les cris rauques d'une pie, qui était perchée sur le toit, le tirèrent du sommeil. Sa fille, en revanche, n'avait pas encore émis le moindre son.
- Isabelle, murmura-t-il en la touchant. Pourquoi est-elle si silencieuse ? Et il se pencha, glacé par un terrible pressentiment.
- Oh, mon Dieu, non ! cria-t-il lorsqu'il reconnut avec horreur les tâches noires sur le visage de son enfant. Son cri éveilla Isabelle, qui ouvrit les yeux et annonça qu'elle ne se sentait pas très bien. Ce combat avec la peste était trop éprouvant pour lui. Quelque chose à l'intérieur de lui se rompit brusquement, et, hébété, il s'assit et prit sa fille dans ses bras en la berçant, doucement. Le jour suivant, elle était morte, et avec elle s'était évanouie son unique motivation de rester en vie. Il restait simplement là, les yeux fixés sur un point imaginaire, tandis qu'une scène commençait à hanter son esprit.


Tu peux les laisser tous les deux ; ils ne peuvent pas survivre l'un sans l'autre, ordonna l'officier français. Bruno et Yves, le duo inséparable, étaient en train de traîner le lourd canon sur la face avant de son support, dans la boue et à grand peine. La pluie battante avait transformé le sol poussiéreux en une fange brune et leurs uniformes bleus commençaient à en être barbouillés à mesure qu'ils travaillaient.
- Tire à gauche, espèce de lourdaud ! lança Bruno à son compagnon.
- Je croyais que tu te chargeais du boulot par la seule force de ton esprit, soupira Yves. Ils finirent par placer le canon à l'endroit approprié et Bruno commença à le bourrer de poudre tandis qu'Yves plaçait le boulet sur l'avant du canon. Il fallait lancer le missile afin qu'il exerce un contre-feu sur le sol, juste devant l'ennemi, de sorte qu'il puisse ensuite pénétrer les lignes à hauteur d'homme. L'ensemble de l'artillerie était en position et le Général Ney se tenait prêt à donner le signal pour attaquer.
- Feu ! somma-t-il. Les canons français tonnèrent et la brigade alliée perdit apparemment beaucoup de recrues. Les artilleurs regardèrent alors la bataille de Waterloo (1815) faire rage, tandis que quatre de leurs divisions progressaient vers le Mont Saint Jean. Deux cavaleries de brigades ennemies se dirigèrent soudain vers les soldats français qui étaient en route, les forçant à battre une prompte retraite. Tous sur le pont ! Les canons furent rechargés aussi rapidement que possible.
- Dépêche-toi, Yves, mets le boulet ! La totalité du stock à munitions était utilisée en rien de temps, mais les Anglais avaient été réduits en bouillie. Lorsque les trompettes annoncèrent l'attaque, les cavaliers français galopèrent dans la neige fondue afin d'assener le coup de grâce aux alliés. Mais brusquement, d'une façon totalement inattendue, des milliers de Prussiens émergèrent de la forêt pour aider les autres et piétinèrent littéralement les fanfarons. Pour sauver leur peau, Bruno et Yves rampèrent sous le canon et, en plein milieu du chaos, mirent leurs armes en joue.
- Ce que j'aimerais être resté en Provence, dit Yves rêveusement, alors que certains de leurs officiers passaient l'arme à gauche juste devant leurs yeux, le sabre encore au poing. Bruno n'eut pas le temps de répondre, car il fut touché par un boulet de canon au même moment. Ses bras et ses jambes furent projetés dans les airs, et seule sa tête était restée près de son compagnon.


En un sursaut, Nostradamus fut ramené à la réalité. Après toutes ces horribles visions oniriques, il vit le corps partiellement décomposé de sa fille, étendu près de lui, entouré par une nuée de mouches.
- Allez, dégagez ! vociférait-il comme un aliéné, en agitant les bras pour les éloigner. Le père avait sombré dans un état primaire ; il ignorait depuis combien de temps il était assis ici. Il se redressa, récupéra la dépouille de sa fille et la brûla en plein champ.
- Repose en paix, ma petite fille, dit-il, en se calmant un peu. Tu n'as eu qu'une courte existence. Maintenant, je dois partir et te dire adieu. La vie doit continuer. Après avoir déposé sur la petite tombe une croix qu'il avait façonnée à l'aide de quelques branches, il ramassa son sac et commença à s'éloigner. Après quelques pas, il se retourna et jeta un dernier regard à la sépulture. Puis, à partir de ce moment là, le médecin déchu devint vagabond.







Chapitre 4



Pau, Nay, Loron, plus feu qu'à sang sera
Nageant dans les louanges, le renommé fuira à travers les flots
Aux pies l'entrée refusera
Pampon et Durance les tiendront enserrées.



Tard, durant la nuit, quelqu'un frappa soudain de grands coups à la porte d'une auberge située dans les hauteurs des Pyrénées. Le propriétaire alla l'ouvrir avec réticence et fut stupéfié à la vue de l'allure terrifiante de la personne qui se tenait sur le perron. L'inquiétant visiteur portait une cape noire sale et son visage disparaissait derrière une capuche et une barbe hirsute. Son regard était mauvais et sa figure avait l'aspect du cuir tanné.
- Heu, désolé, nous sommes fermés, dit l'aubergiste, effrayé.
- Alors pourquoi est-ce que la porte est ouverte ? objecta l'étranger, après quoi il lui glissa un franc dans la main et s'imposa dans la pièce.
- Je désire demeurer ici pour quelques jours, poursuivit le voyageur. Il semblait inutile de le contredire.
- Je suppose que nous avons une chambre de libre, balbutia le propriétaire, mais puis-je vous demander votre nom ?
- Vous pouvez m'appeler Sermo, répondit-il, et l'aubergiste le mena à sa chambre.
- J'aimerais avoir quelque chose à manger et à boire avant de me coucher, avertit l'invité, qui lui redonna d'autorité un franc dans la main.
En tout cas, il n'est pas avare de son argent, songea son hôte avec cupidité, et il posa prestement un pichet de bière sous son nez avant de retourner à la hâte dans la cuisine afin de préparer à manger. Quelques minutes plus tard, il servit une bouillie chaude à ce drôle d'oiseau. Mal à l'aise, l'aubergiste voulait aller au lit, mais il pensa qu'il valait mieux rester vigilant pour le moment.
- Monsieur Sermo, avez-vous vu quelle nuit splendide nous avons ce soir ? Même dans ces montagnes, il est rare de voir autant d'étoiles dans le ciel.
- Non, je n'ai pas fait attention, répondit son invité, qui continua à manger, imperturbable.
- On peut même voir la planète Mars, poursuivit le propriétaire.
- A l'œil nu ?
- Oui, évidemment, avec quoi d'autre ?
- Des lunettes à longue vue, pardi ! déclara l'étranger, puis il s'essuya la bouche et but sa bière en une gorgée.
- Je n'ai jamais entendu parler de cela, bredouilla son hôte.
- J'en ai eu une, une fois, annonça son invité, qui avait à présent terminé son assiette et se préparait à aller se coucher.
- Et bien, bonne nuit, alors, et je vous prie de m'excuser pour vous avoir refusé l'accueil tout à l'heure, dit l'hôtelier, pressentant qu'il pouvait à présent le laisser en toute sécurité. Le visiteur pénétra dans sa chambre et suspendit sa cape à un crochet. Puis, il s'approcha de la fenêtre fermée d'une démarche lourde, ouvrit les volets et leva les yeux vers le ciel, qui était d'une clarté inhabituelle. Mars était effectivement visible à l'œil nu.
Les gens passent et trépassent, mais les étoiles et les planètes restent toujours là, songea-t-il en regardant la scintillante Spica. Cela fait tellement longtemps, grand-père, que nous regardions le ciel tous les deux.
Michel sortit son portefeuille de son étui, le fourra soigneusement sous son oreiller et s'allongea dans le lit, qui sentait le moisi.
Demain, je ferai un petit tour dans les montagnes.
Puis, il regarda par la fenêtre. Peu de temps après, la Lune, en pleine phase de croissance, fut visible, et le médecin errant admira la planète, symbole de la maternité et de l'incertitude. La Lune ne cessait de croître, comme si elle désirait devenir le centre de son attention. Puis, progressivement, Michel tomba en transe. Peu à peu, tout était devenu blanc autour de lui, et la Lune se trouvait à chaque endroit où ses yeux se portaient. Il s'aperçut soudain qu'il n'était plus allongé dans son lit, mais en train de flotter dans les airs. Il se retourna et se mit à la recherche de cette bonne vieille Terre, mais elle était bien trop loin. Il commença à paniquer face à cet immense néant qui l'entourait, après quoi il se retrouva sur son lit en un éclair. Couvert d'une sueur glacée, il se rendit compte qu'il venait de vivre une expérience extracorporelle. Une expérience très désagréable.
Je crois que je vais traîner sur la Terre encore un petit bout de temps, pensa-t-il. Le lendemain matin, tandis qu'il se promenait dehors dans l'air raréfié de la montagne, il découvrit que ses œillères avaient disparues. Le monde entier s'était soudainement ouvert, et l'air rare des hauteurs foisonnait à présent d'une myriade d'idées, qui formaient le monde matériel. Les idées étaient issues de la matière stagnante dans les deux atmosphères ; le temps était devenu un phénomène tridimensionnel. Cette création était merveilleusement réciproque. Un nombre incalculable de causes et d'effets lui furent également révélés et, étourdi par ces stimulations à répétition, il se mit à tituber tel un ivrogne sur le chemin de montagne. Tout semblait porter à croire que son corps causal était devenu fonctionnel.
Jusqu'à ce que la Lune parvienne à maturité, tes connaissances latentes seront mises en éveil, mais la Mort Noire te guidera au repentir, il se souvenait à présent des mots d'Hermès.
Mais cela signifie que ma famille a été menée au sacrifice pour moi, réalisa-t-il. Est-ce ceci que l'on entend par l'expression vérité crue : une vérité qui n'est pas soutenable pour un être humain ?
Puis, il se recroquevilla sous l'effet de la douleur que lui inspirait cette abominable prise de conscience.
Dieu n'aurait-il aucune pitié ? gémit-il. Et si ma famille n'avait été qu'un simple gage dans ce petit jeu, alors qui suis-je, moi ? Nous ne sommes tous donc que des marionnettes dans une pièce.
Ces révélations le brisaient, et pendant un moment, il ressentit une profonde rancœur à l'encontre du Créateur Tout Puissant.
Mais qui suis-je pour le détester ? se ravisa-t-il rapidement. Je ne suis qu'un maillon insignifiant dans la chaîne, et il laissa retomber sa colère.
Je jouerai mon rôle et laisserai l'ivraie se séparer de mon blé, décida-t-il, et avec détermination, le prophète, renaissant de ses cendres, grimpa jusqu'au sommet de la montagne. Les petits filets d'information, qui changeaient sans cesse de nature, étaient trop accablants pour son sixième sens, et il ne parvenait pas encore à les appréhender. Il poursuivit sa route et une fois parvenu sur une falaise en saillie, il se retourna pour admirer le magnifique paysage, qui s'étendait jusqu'au nord de la ville de Pau, mais il fut de nouveau saisi par un lambeau d'information : Pau, Nay, Loron, plus feu qu'à sang sera. Pampon et Durance tiendront la puissance enserrée. L'énigme fut malheureusement interrompue par de nouveaux symboles et de nouvelles images, qui le firent chanceler.
Il va falloir que je réapprenne à marcher, résolu-t-il, pantois.
Le jour suivant, Nostradamus quitta les Pyrénées et se rendit jusqu'à la ville de Pau afin de se renseigner à propos des noms Pampon et Durance auprès de la mairie. Un fonctionnaire du gouvernement local qui le reçut dans son bureau et le visiteur barbu lui présenta son titre de médecin, afin d'éviter toute confusion.
- Je suis désolé, mais je ne peux pas vous aider dans vos recherches, lui dit le fonctionnaire. Le maire a probablement entendu parler de ces noms. Asseyez-vous ici pour un moment. Michel prit place dans la salle de réception, où une personne était en train de réaliser une statue avec de la glaise. Il observa le travail créatif depuis l'endroit où il était assis, mais s'approcha bientôt de l'artiste à pas feutrés pour discuter.
- Qu'est-ce-que votre statue va représenter ? demanda-t-il.
- La Sainte Vierge Marie, répondit l'homme, sans passion.
- Et dans quel matériau allez-vous la couler ?
- Dans du bronze.
Michel s'assit sur un banc réservé aux visiteurs et, après un moment, commença à être ennuyé par cette exécution passive de la statue de la Vierge Marie. Il finit par se lever et se dirigea à nouveau vers l'artiste.
- Si vous continuez comme ça, votre statue ressemblera davantage à un démon plutôt qu'à la Sainte Vierge Marie, le talonna-t-il. Le travailleur se montra très offensé.
- Je vais devoir dénoncer votre remarque, aboya-t-il, mais son courroux laissa Michel de glace. Le maire finit par se montrer et invita le savant inconnu dans son bureau.
- Pampon et Durance, répéta-t-il en se concentrant. Le second porte le même nom que la rivière. Mais je vais devoir vérifier dans nos archives. Revenez dans une semaine, et j'aurai probablement plus d'informations pour vous.
Lors de sa visite suivante, l'étranger se trouva brusquement saisit par le col dans la mairie, les autorités l'accusant de blasphème. Nostradamus dut se rendre au tribunal. Dans la salle d'audience, il admit avoir proféré cette critique à l'encontre de l'ouvrier, mais il défendit sa cause en ajoutant que son commentaire n'avait été dirigé qu'envers l'ignorance de l'artiste, et non pas de la Vierge Marie elle-même.
- Avez-vous un témoin ? demanda le juge.
- Malheureusement pas.
- Alors, votre argument n'est pas probant. Je vous condamne dès lors à une semaine de détention à la prison de Nay. Et je me montre très clément.
Michel fut emmené avec les menottes. Il s'avéra que la maison de détention de Nay était en rénovation, et le condamné fut donc transféré à la prison de Loron.
- Je n'ai jamais enfermé de scientifique ici auparavant, dit le gardien.
- Vous feriez mieux de me donner un peu de pain et d'eau, avant que je m'évade, répondit sèchement Michel. Le gardien se mit à rire.
- Dans trois jours, Pampon viendra prendre ma relève. Votre humour me manquera beaucoup.
- L'humour n'est pas vraiment ma plus grande qualité, mais puis-je vous demander votre nom ?
- Durance.


Après avoir été libéré, le paria se retrouva en train de se promener le long d'un sentier forestier, quelque part en Charente, réfléchissant à propos du symbolisme des messages qu'il avait reçus de l'au-delà.
Et si je combinais ces informations avec l'astrologie, songea-t-il. Alors, je devrai être à même d'apporter une date précise à ces prédictions d'ici un ou deux jours.
Il s'apprêtait à se pencher pour remonter son large pantalon lorsqu'un hêtre lui chuchota que l'un de ses pairs allait bientôt s'effondrer. Sur ses gardes, il s'avança à pas comptés, lorsqu'un châtaignier s'écrasa en travers du sentier, juste devant lui.
- Est-ce que tu essaies de me guider ? demanda bêtement l'excentrique. Après avoir enjambé l'obstacle, il médita sur la réalisation de cette prédiction, s'interrogeant sur son authenticité et la compara aux précédents oracles.
Les prophéties à court terme sont empreintes d'une énergie plus vivace, réalisa-t-il, mais afin de percer le symbolisme, je devrai en apprendre davantage sur le sujet. C'est dommage que je n'aie pas consigné tous les rêves lucides que j'ai eus pendant mon enfance.
Il résolu qu'il recueillerait désormais toutes ses prédictions dans un journal et qu'il en déduirait occasionnellement des connections.
Après avoir erré quelque temps, il apprit par un marchand ambulant qu'il trouverait une maison d'hôtes accueillante au monastère de la ville côtière de Fécamp, en Normandie. Les moines faisaient preuve d'une grande compassion, et il était particulièrement séduit par l'idée de choisir cet endroit pour se retirer quelques jours. Il décida de suivre ces recommandations et rejoignit le monastère, situé au pied des falaises crayeuses. C'est l'ordre des Bénédictins qui régissait l'endroit, suivant les principes de leur guide spirituel du quatrième siècle après Jésus Christ. Nostradamus jeta son sac de voyageur au sol avec ostentation et le frère Mabillon s'approcha de lui pour lui demander quelle aide il pourrait lui apporter.
- J'aimerais rester ici pour quelque temps, indiqua le visiteur, alors qu'une troupe de moines vêtus de robes noires le dépassaient à une vitesse très réduite.
- Très bien. Nous nous attendons à ce que nos hôtes soient très attentifs à nos règles. En d'autres mots, ils doivent dormir, manger et travailler à nos côtés.
- C'est parfait en ce qui me concerne, car je suis désespérément en quête d'une certaine régularité, répondit Michel d'un ton dégagé.
- N'imaginez pas que ce sera si facile, commenta le moine. Chacun de nous est censé travailler dur de sept heures le matin jusqu'à sept heures et demi le soir. Après cela, chacun doit encore assister au sermon. Et une prière est prononcée à chaque heure. Toutes ces activités sont assurées sept jours sur sept. Ah, oui, et le déjeuner est servi à six heures.
- Parfait !
- A certaines heures de la journée, vous pourrez vous-même choisir vos propres activités, poursuivit le moine. Benoît Mabillon lui attribua alors une chambre, à la suite de quoi ils se réunirent tous pour célébrer la messe de douze heures. Tard cette nuit-là, il y eut une heure de détente, durant laquelle Michel put découvrir l'autre facette de Mabillon. Benoît se révéla être un moine cocasse aux tendances séditieuses.
- Notre guide, Benedictus, fuyait toutes les richesses et les tentations, lui confia-t-il. Nous faisons de même, bien sûr, mais vous devrez vraiment goûter à mon thé aux herbes. J'y ai ajouté une bonne dose d'alcool.
- Je trépigne d'impatience…
Quelques minutes plus tard, une fois parvenus à ses quartiers, le Bénédictin jovial lui versa un peu de cette boisson artisanale.
- C'est excellent, dit l'invité après avoir bu d'une rasade.
- C'est bien mon avis. J'y ai incorporé un mélange de vingt-sept plantes et d'herbes rares provenant des quatre coins du monde, déclara Benoît avec fierté.
- C'est une infusion plutôt riche ; j'aimerais beaucoup que vous m'enseigniez vos lumières. J'aurai probablement besoin de vos connaissances sur les herbes plus tard, pour guérir les maux.
- Sans problème. Demain, après les vêpres, vous pourrez venir jeter un œil à ma cuisine. Nous adressons nos prières au monde entier, et pas seulement à nous-mêmes. De la même façon, nous devons partager nos connaissances.
Petit à petit, Benoît apprit à son ami comment reconnaître et préparer les herbes, tandis que Michel l'aidait à déchiffrer les anciennes graphies.
- Regardez, voici un texte sur l'astrologie, ta spécialité, dit Benoît alors qu'ils farfouillaient ensemble dans une collection d'ouvrages. Sa relation avec le chaleureux moine s'était produite précisément au bon moment. Après une sinistre période de sa vie, le cœur du médecin commençait quelque peu à se réchauffer. Il choisit de rester et de se conformer aux règles strictes du monastère jusqu'à la fin de l'hiver.
Un après-midi, durant une heure de relâche, Michel était assis en haut des falaises, les yeux dirigés vers l'horizon formé par l'Océan Atlantique. La côte britannique n'était pas très loin.
La ville fascinante de Londres doit être quelque part par là, savait-il. Mais on ne pouvait voir que les vagues, qui roulaient inlassablement vers le Pas-de-Calais. Le cri des mouettes attira son attention. Les oiseaux suivaient les bateaux de pêcheurs qui avaient remonté leurs filets. Soudain, une prédiction parvint à l'observateur, depuis l'Angleterre. Un triste événement allait se produire sur l'île. Mais quel événement ? Il l'ignorait encore. Dans un document emprunté à Benoît, il jeta un œil aux tables astrologiques pour se renseigner sur cet oracle.
La position actuelle des étoiles et des planètes ne se répèterait pas avant 1666, calcula-t-il, alors que le vent faisait tourner les pages. Le stylo à la main, il médita de nouveau sur le désastre à venir, qu'il avait encore du mal à démêler.
Je vais devoir m'acheter les instruments de mesure adéquats, parce que les calculs temporels sont plutôt vastes.
Puis, il se mit à rédiger les concepts et plaça les calculs juste à côté, en code.
Si ces documents venaient à tomber tels quels entre les mains de ces satanés juges religieux, j'aurais de gros ennuis. J'ai déjà appris la leçon.
Cette nuit-là, il alla se coucher le cœur léger. Bien avant le début des louanges, il fut brutalement tiré de son sommeil. Enfin, du moins, c'est ce qu'il pensait.
« Au feu ! » criait quelqu'un, et d'épaisses volutes de fumée envahirent sa chambre. Michel, stupéfait, tomba de son lit, puis il décampa en courant dans les escaliers. Le rez-de-chaussée était dévoré par les flammes, et il semblait impossible d'éteindre le feu.
- Isabelle, où es-tu ? se mit-il à crier, désorienté, puis il lui revint lentement à l'esprit que sa fille n'était plus de ce monde. Au rez-de-chaussée, il pouvait apercevoir un four en pierre craquelée à travers la densité de la fumée. Il était chauffé à blanc. Il pouvait également voir des sacs de farine éventrés disposés un peu partout.
Ce n'est pas un monastère, mais une boulangerie, réalisa-t-il. Je suis en train de rêver !
De grandes flammes arrivèrent alors jusqu'à lui, interrompant ses pensées. Pendant qu'il s'enfuyait en courant, il prit conscience de l'automatisme de sa réaction et se demanda si son corps onirique pouvait brûler. Courageusement, il fit volte-face et avança sa main dans les flammes.
- Aïe ! cria-t-il de douleur, puis il s'enfuit à l'extérieur.
Je suis pourtant toujours certain que c'est un rêve, s'obstina-t-il. L'énorme océan de flammes se propageait jusqu'aux autres bâtiments et Nostradamus observait la scène depuis l'endroit où il était. Il était curieux de savoir dans quelle ville il avait atterri. De l'autre côté de la boulangerie, il pouvait distinguer un pont imposant, qu'il crut reconnaître depuis certaines images qu'il avait vues. C'était le Pont de la Tour de Londres.
- Ne restez pas planté là, venez donc nous aider ! l'apostropha soudain un Anglais.
Je n'ai aucune difficulté à le comprendre, songea Michel, surpris. Je suppose que dans les rêves, c'est le langage du cœur que l'on entend.
Mais l'observateur français n'avait aucune idée de la façon dont il pourrait se rendre utile. Il était un voyageur temporel, pas un Londonien. L'incendie dévora bientôt les maisons en bois accolées les unes aux autres le long des quais, foyers qui abritaient des objets vaguement inflammables. Les pompiers accouraient à présent sur les lieux, mais la destruction préalable de la roue hydraulique située près du célèbre pont avait coupé l'approvisionnement en eau. Ils ne parviendraient pas à venir à bout des flammes. Le vent incessant poussa l'incendie plus avant dans la ville, et les quais, ainsi que les nombreux quartiers qui s'égrenaient dans sa longueur, commençaient à être complètement dévorés. Le rêveur errait derrière le mur des flammes, suivant leur progression jusqu'au centre de la ville où elles menaçaient les quartiers riches. Les pompiers, à cours d'eau, entreprirent de démolir les maisons attenantes afin de contenir l'incendie. Finalement, plus de la moitié de la ville avait été détruite par les flammes et la magnifique cathédrale de Saint Paul fut terrassée. Puis, le vent tomba et le plus grand incendie de l'histoire de l'humanité s'éteignit peu à peu. Le vieux centre de Londres était parti en fumée.


Un an plus tard, à Strasbourg. Il pleuvait des cordes et Nostradamus, qui battait toujours le pavé, pénétra dans un établissement où des gens étaient en train de chanter des chansons populaires. Les ouvriers brandissaient leur broc de bière au son de la musique et braillaient à tue-tête : « Bois, mon godichon, j'ai croqué dans ma bière, j'ai bu une pinte avec Nicolas, j'ai bu un tonneau avec Guy ». Le veuf ténébreux ne put réprimer un sourire face à autant de visages euphoriques, quoique bien éméchés. Les musiciens jouaient de plusieurs instruments. Il y avait un orgue portable, une flûte et un trombone. La chanson de bataille qui suivit était cadencée par le son d'un tambourin.
- Amis, buvons, fanfaronna quelqu'un. Michel pris place à une table où étaient attablés des gens en train de boire de bon cœur et, par solidarité, il commanda une belle pinte. On annonça une nouvelle chanson : « Les trente sons ». Après une heure environ, l'ambiance musicale changea. Une viole transporta progressivement les auditeurs à l'extase et les sons se firent bientôt lourds. Puis, quelques femmes de petite vertu entrèrent et commencèrent à séduire les hommes. Les clients les dévoraient des yeux, mais Michel, bien qu'étant assis parmi eux, était aussi impassible, calme et placide que les autres étaient agités. Ces femmes ne l'intéressaient pas. De l'autre côté du bar, il aperçut un gentilhomme qu'il crut reconnaître. Le vieil homme aux cheveux grisonnants et coiffé d'un béret discutait avec son voisin, un jeune homme de bonne famille. Malheureusement, la lumière blafarde l'empêchait de bien distinguer leur visage et, curieux, il décida d'aller les voir de plus près. Tandis qu'il s'approchait, il ne parvenait toujours pas à identifier le vieil homme, jusqu'à ce que ce dernier pose soudain les yeux sur lui. Alors, il se souvint.
- Vous désirez quelque chose ? demanda l'homme. Des boucles soignées dépassaient de son béret.
- Je pense que vous êtes Erasmus ! répondit Michel. Le savant hollandais était agréablement surpris.
- Cela fait toujours plaisir que l'on vous reconnaisse. Et qui êtes-vous ?
- Je suis le docteur Nostradamus. C'est amusant, pensa-t-il au même moment, le grand penseur a une petite voix aigüe.
Erasmus le dévisagea en réfléchissant, mais son nom ne lui disait rien.
- Voici le marquis De Florenville, et il lui présenta son camarade.
- Asseyez-vous, l'invita le marquis. Michel le remercia et s'assit.
- Ah, oui, maintenant je me souviens, s'écria Erasmus. Je crois que j'ai entendu parler de vous pendant l'un de mes séjours en Italie. N'êtes-vous pas le docteur qui a sauvé la vie du Pape en lui recommandant de s'enfermer dans sa maison pendant une épidémie de peste ?
- Oui, c'est moi. Et j'ai eu l'occasion d'admirer votre portrait chez Julius Scaliger.
- Oh, Scaliger, soupira Erasmus. Je n'ai pas encore répondu à sa lettre.
La conversation entre les deux savants commençait à peine de s'engager lorsque deux femmes de plaisir s'installèrent à leur table. Elles avaient remarqué l'air maussade de Nostradamus et tentaient à présent de le séduire. Les libertines s'assirent avec impudence sur ses genoux et se mirent à lui caresser la barbe. Les gens autour d'eux étaient hébétés devant une telle démonstration. Les compagnons de table de Michel étaient eux aussi curieux de voir comment il allait réagir.
- De toute évidence, vous êtes très séduisant, plaisanta De Florenville, mais l'ancien combattant de la peste, inflexible, regardait droit devant lui. Les femmes embrassaient à présent son front, en avançant leur poitrine sous son nez, avec provocation. Seule la viole animait encore la pièce, et chacun était assis au bord de sa chaise. Toutefois, l'ascète averti n'avait aucune intention de succomber à la moindre tentation charnelle et leur murmura quelque chose à l'oreille. Après cela, elles s'enfuirent en poussant des cris. Tout le monde était sans voix, et un silence pesant succéda aux cris et aux rires qui remplissaient préalablement la pièce. Le propriétaire savait cependant comment régler le problème. Il demanda aux musiciens de s'en donner à cœur joie et la fête battit de nouveau son plein.
- Que diable avez-vous murmuré à l'oreille de ces dames ? demandèrent Erasmus et De Florenville, dévorés par la curiosité.
- Qu'elles mourraient d'une maladie professionnelle d'ici une semaine, répondit nonchalamment leur compagnon de table. Erasmus éclata de rire.
- Rien n'est plus hilarant que d'annoncer des choses aussi légères avec un visage aussi sérieux que le vôtre, de sorte que personne ne s'imagine qu'il ne s'agit là que d'une plaisanterie.
- Ce n'était pas une plaisanterie, expliqua Michel. Le marquis fut choqué d'entendre cela et digéra la remarque avec un air profondément troublé.
- Vous n'avez décemment pas le droit d'agir ainsi en tant que médecin. Ce que vous avez dit n'était pas un diagnostic, mais un mauvais sort.
- Ce n'était pas un mauvais sort, mais une prédiction qui se réalisera. Je ne dis que la vérité, répondit le prophète.
- Ah oui ? La doctrine chrétienne interdit ce genre de pratique, répliqua De Florenville en ricanant.
- Alors j'aimerais vous citer quelques passages de la Bible, Monsieur le marquis. Dans Joël, il est écrit que Dieu croit que l'homme reçoit le don de la prophétie et de discernement de l'esprit. Dans Amos, il est établi que Dieu expose ses décisions aux prophètes. Dans Deutéronome, il est noté que Dieu condamne toute forme de pratique occulte, hormis l'astrologie. Dans la lettre aux Hébreux, il est dit que chaque chose est nue et ouverte. Voulez-vous que je continue, Monsieur le marquis ?
L'insolent fut alors réduit au silence.
- J'ai des visions depuis mon plus jeune âge. J'ai également étudié l'astrologie, insista Michel. Devant un tel coup de bravache, le marquis attendait quelque critique de la part de son ami érudit, mais ce dernier restait impassible.
- Je ne connais rien à tout cela, leur dit-il. Je n'ai pas le don de prédire l'avenir et je ne peux parler que de mes propres expériences.
De Florenville regardait devant lui, avec un regard acide.
- Enfin quelqu'un ouvert d'esprit, marmonna le médecin.
- Les femmes ont un penchant pour l'ordre religieux, poursuivit Erasmus, car elles peuvent trouver une oreille compatissante parmi les gens civilisés et leur confier toutes leurs tracasseries conjugales.
- Ah oui ? Et bien je n'ai pas l'intention de m'insinuer dans les bonnes grâces des femmes, déclara Michel, tous ces commérages !
- Les femmes vous ont mal jugé. Vous êtes l'exception à la règle, mais pas la pire. Où sont donc passées ces demoiselles, à propos ? demanda Erasmus. Les deux femmes repoussées étaient revenues et s'amusaient beaucoup, mais e. lles ne se risquaient plus à revenir à leur table.
- L'ignorance est un don du ciel, déclara l'humaniste. Il suffit d'une simple remarque pour les rendre heureuses et pour que leur richesse soit partagée à la profusion.
La conversation porta sur un autre sujet. Le penseur de Rotterdam s'avéra être âgé de soixante-dix ans, un âge incroyablement avancé pour une époque où l'espérance de vie était de trente-cinq ans. Il confia également au médecin qu'il était en route pour Bazel.
- Alors comme ça, vous n'êtes venu à Strasbourg que pour faire une halte, supposa Michel.
- En partie, oui. Je vais recevoir une distinction demain à la mairie de la ville en l'honneur de l'ensemble de mon travail humaniste. Ainsi, j'ai connu Monsieur De Florenville au cercle de savants humanistes de Jacob Wimpfeling, au sein duquel j'ai eu le plaisir d'échanger de nombreuses discussions.
- Strasbourg est devenu une plateforme importante pour les Arts littéraires grâce à Wimpfeling, précisa De Florenville, qui était sorti de son trouble.
- Tout à fait, et c'est ainsi que nous nous sommes rencontrés, confirma Erasmus. Nous avons gardé contact depuis, et Monsieur De Florenville me gratifie de son accueil à chaque fois que je viens visiter la ville.
Les trois compagnons de table conversèrent jusqu'à une heure avancée de la nuit. Finalement, le propriétaire annonça à ses hôtes qu'il allait bientôt fermer, et les trois hommes prirent un dernier verre de bière. Une fois dehors, ils se dirent au-revoir sous un ciel devenu sec. Le patriarche Hollandais signala qu'il aimerait revoir le brillant médecin par la suite.
- Je crains que nous n'en aurons pas l'occasion, dit Michel. Il présagea qu'Erasmus allait mourir l'été prochain. Le vieil humaniste compris son allusion et fut soudain confronté à sa propre mort, à la suite de quoi ils se serrèrent tous chaleureusement la main. Curieusement, De Florenville invita sa nouvelle connaissance à séjourner dans son château pendant quelque temps. Nostradamus, qui n'avait aucune sorte d'engagement, accepta l'invitation. Après tout, il avait été mis sur cette Terre pour tirer des expériences de la vie.


Une semaine plus tard, le prophète, installé dans une voiture très élégante, était en route pour le château De Florenville situé en Lorraine, une région proche de Strasbourg. Le cocher mit un certain temps à le trouver. Le château était caché dans une forêt isolée et sombre. A l'entrée de la vaste propriété se trouvait un corps-de-garde, où il annonça son arrivée. Le gardien ouvrit la haute barrière sans poser la moindre question et laissa la voiture s'engager dans l'avant-cour, avec l'invité assis à l'intérieur. Quelques minutes plus tard, le château commença à se détacher des arbres. Il était situé sur une île cernée de douves. La voiture traversa un pont-levis et s'arrêta en face des escaliers qui menaient au château. De Florenville vint aussitôt à sa rencontre.
- Docteur Nostradamus, quel plaisir de voir recevoir, s'exclama-t-il avec affectation. Le marquis lui tenait apparemment toujours rancœur d'avoir été humilié devant Erasmus.
- Puis-je vous proposer une petite ballade dans le jardin du château, pour commencer, suggéra-t-il. Son invité, qui avait justement besoin de se dégourdir les jambes, acquiesça. De Florenville, pendant ce temps, se comportait comme si tout était normal et l'emmena dans un dédale de haies de hêtres.
- Votre domaine est tout bonnement superbe, dit Michel. Alors que le marquis le remerciait, une petite idée sournoise le frappa et son raisonnement se laissa porter par le vent.
Je vais m'amuser un peu avec sa prétendue clairvoyance, résolu-t-il avec ruse. Je vais le mettre à nu devant tous mes invités. Les deux hommes déambulèrent dans le labyrinthe, au centre duquel se dressait une statue de Marco Polo, qui représentait également la fin du dédale. Puis, ils se dirigèrent vers un tourniquet placé dans le verger, où poussaient plusieurs variétés d'arbres fruitiers. De Florenville lui montra ensuite le potager, garni de toutes sortes de plantes exotiques. A côté de celui-ci se trouvaient plusieurs cabanes, dont l'une enfermait des cochons ; un noir et un blanc.
- Docteur Nostradamus, dit soudain l'hôte d'un ton suffisant, vous prétendez être clairvoyant. Pouvez-vous me prédire lequel de ces deux cochons constituera notre dîner de ce soir ? Je vous donne ma parole de ne pas en piper mot à mon cuisinier.
Pressentant la supercherie, Michel répondit tout de même sans hésitation :
- Nous aurons le porc noir pour le dîner de ce soir, car un loup va dévorer le blanc.
De retour au château, De Florenville se rendit directement aux cuisines où il rompit immédiatement sa promesse ; il ordonna au cuisinier de tuer le cochon blanc pour le dîner. Le cuisinier exécuta le porc désigné et l'embrocha. Alors qu'il était occupé à préparer le repas, il appela son garçon de cuisine : « Grenouille, tu peux aller me chercher des herbes dans le jardin ? » et, comme il ne recevait pas de réponse, il se mit à sa recherche. Mais Grenouille était introuvable et le cuisinier se chargea d'aller cueillir les herbes lui-même. A ce moment précis, un loup attentif qui passait dans le coin pénétra furtivement dans la cuisine dont la porte était restée ouverte, s'empara du porc blanc et fila avec la bête. Lorsque le cuisinier revint et vit ce qui s'était passé, il fut très contrarié et décida de ne pas avertir son maître. Il se contenta d'aller chercher le cochon noir, le tua et réussit à le préparer à temps. Pendant ce temps là, les éminents invités discutaient dans le salon.
- Avez-vous déjà lu l'une des œuvres de Wimpfeling ? demanda un gentilhomme.
- Non, j'ai été principalement occupé à lire des exposés scientifiques, répondit Michel.
- Et bien je vous le recommande chaudement…
- Merci, je prends votre conseil très à cœur, répondit-il poliment. Le marquis accueillit ses invités et les convia à prendre place à table. Pendant que les premiers plats étaient servis, ils abordèrent tous les sujets de conversation, jusqu'à ce que le maître des lieux réclame l'attention de chacun, juste avant le plat principal.
- Afin d'accéder à la profondeur requise à l'occasion de cette magnifique soirée, j'aimerais citer mon ami Erasmus : « Le bonheur véritable n'existe qu'au sein des illusions que nous nourrissons à son propos. » Bien que je consacre la plus profonde estime à l'égard de sa devise, j'aimerais y apporter une réserve plutôt cocasse. Ce soir, laissons-nous emporter encore un moment par le rêve, car d'ici un petit instant, vous pourrez déguster un délicieux repas, qui ravira vos papilles. Vous pourrez alors atteindre le bonheur véritable. En parlant des rêves, j'aimerais attirer votre attention sur le fait que ce soir, nous avons parmi nous un prophète.
Les invités se regardèrent les uns les autres avec surprise, en se demandant à qui le marquis faisait référence. Michel restait tranquillement assis ; il comprit immédiatement le petit manège de De Florenville : il cherchait à le faire passer pour un imbécile.
- C'est Monsieur Nostradamus, annonça le marquis. Ces messieurs étaient tous aux aguets, ayant perçu le sarcasme dans sa voix, et dévisagèrent le médecin avec perplexité.
- Et cet après midi, mon invité a fait une prédiction à propos de notre plat principal. Bon, personnellement, je ne crois pas vraiment à ce genre d'inepties, mais nous allons découvrir s'il était dans le vrai. Je vous réitère donc la fameuse question, Monsieur Nostradamus : est-ce un cochon noir ou blanc qui sera servi pour le dîner de ce soir ?
- Ce sera le noir, persista-t-il. Le marquis fit alors signe au cuisinier d'apporter le plat couvert sur la table, et, au moment critique, il souleva la cloche. A sa grande consternation, il vit que c'était le cochon noir.
- Ne serait-ce pas un cygne blanc trop cuit ? demanda-t-il avec désespoir, mais le cuisinier fit preuve d'honnêteté et avoua son erreur, en disant que c'était effectivement le cochon noir, car le blanc avait été emporté par un loup. Les convives éclatèrent alors de rire en comprenant que le mauvais tour du marquis s'était finalement retourné contre lui. Ce dernier ne jeta pas un regard en direction de son invité invulnérable, qui fut l'objet des éloges de toute la tablée pendant le reste de la soirée.
Le médecin renommé ne fut pas gêné outre mesure de rester se reposer dans le domaine pendant plusieurs semaines, profitant de toute cette opulence, jusqu'à ce que son hôte en ait assez et lui ordonne de prendre congé. Le jour suivant, le savant tournait le dos au château sans aucun regret.


Après tout ce déballage de luxe et d'extravagance, il était temps de se livrer à la purification, et Nostradamus décida d'explorer les montagnes. Il se rendit dans les Alpes afin de profiter de l'air pur de la montagne. La nature majestueuse de la Confédération Suisse était une expérience unique, et il sentit son cœur s'épanouir de plus en plus. Son discernement s'en trouva également développé. Ce phénomène était à la fois douloureux et pénible, du fait que la souffrance et la joie sont des sentiments extrêmement proches.
« Pourquoi est-ce qu'on doit souffrir avant de connaître le bonheur ? » se demanda Michel à voix haute, tout en traversant seul un paisible lac de montagne. Mais le lac gardait son voile de silence, tandis qu'il ramait tranquillement à sa surface.
Oh, très bien, je crois que je sais pourquoi. C'est parce que l'on a gaspillé nos talents pendant notre jeunesse, et que nous devons à présent nous battre pour reprendre possession de ces qualités, se convainquit-il.
« Dieux des montagnes, dites-moi pourquoi est-ce qu'un nouveau-né possède la plénitude, seulement pour être rejeté du paradis ensuite ? ». Mais les montagnes ne révèleraient pas leur secret et il ne pouvait que s'en remettre à lui seul pour percer les mystères de la vie. Il enviait vaguement les plantes et des animaux, qui sont plus à même de servir le Créateur en restant tout simplement égaux à eux-mêmes. Mais il se rasséréna en se disant qu'une qualité ne reste qu'une simple qualité dans la mesure où elle a été créée par soi-même, et il espérait ardemment être un jour capable de découvrir la vérité nue par la force de son propre pouvoir. Petit à petit, il se mit à reprendre goût à la vie et, à chaque fois qu'il entreprenait une ascension, il chantait ses louanges. Sa récompense, une fois parvenu au sommet de chaque montagne, était de retrouver un esprit pur et de pouvoir admirer un paysage sublime. A un certain point, il traversa le Rhône à Wallis.
« A présent, je sais où je suis guidé », se dit-il en mettant sa quête spirituelle en perspective. « En Italie ! ». Puis, avec sa propre solitude comme unique et agréable compagne, il poursuivit sa route dans les terres de la grande Eglise. Quelques semaines après, dans les environs de Pérouse, il tomba sur un groupe de moines sur un sentier de montagne. Leur apparence misérable lui indiqua qu'ils étaient Franciscains. Les moines, vêtus de robes grises, étaient les disciples de Saint François d'Assises, qui prêchait la pauvreté comme moyen de se rapprocher de Dieu. Alors qu'ils se rapprochaient, le Français s'écarta afin de les laisser passer et inclina respectueusement la tête. Du coin de l'œil, il aperçut l'un des Franciscains et une exclamation d'admiration s'échappa spontanément de sa bouche. Il s'agenouilla et pencha la tête sur les pieds du moine surpris. Michel fut décontenancé par sa propre dévotion et compris immédiatement qu'il avait rencontré là son maître.
- Allons, je suis bien peu de chose, répondit le moine, mais le savant avait une vision claire et nette des choses, et dit : « Je ne peux que m'incliner devant votre Sagesse. Vous n'étiez auparavant qu'un pauvre gardeur de cochons, vous n'êtes aujourd'hui qu'un simple moine, mais un beau jour, votre nom brillera en lettres dorées sur la plus haute place du dôme de Saint Pierre, à Rome. Vous êtes le prochain Pape, Sixtus V ». Surpris, le moine interrogea ses frères du regard, mais ils ne semblaient pas non plus savoir que penser de cette déclaration.
- Toute les routes mènent à Rome, mon cher ami. Et puisse le Seigneur être avec nous tous, dit-il, et les Franciscains poursuivirent leur route. Après ce long chemin de croix qu'il s'était lui-même imposé, le voyageur trouva refuge dans l'opulente ville de Venise, pensant qu'un changement de décor ne lui ferait pas de mal. La ville était sortie de son Âge d'Or et perdait de plus en plus de terres qu'elle avait conquises. Il était toutefois curieux de voir le plus grand port du monde occidental. C'était la ville qui avait vu grandir les célèbres Marco Polo et Christophe Colomb, qui venait juste de découvrir les Amériques. Un petit bateau de pêche amena Michel jusqu'à un port gigantesque, où des dizaines de bateaux étaient amarrés ou avaient jeté l'ancre. Certains des chargements exotiques de soie, d'épices ou d'étranges bijoux avaient voyagé en mer des années durant. Il sauta sur le quai avec ses bagages et dépassa les hautes piles de sacs et de caisses couverts de caractères chinois et arabes.
- On dirait qu'il y a pas mal d'action ici, se dit-il en étouffant un petit rire. Venise était noyée dans une couche de brouillard épais et les nombreux palaces, églises et canaux étaient à peine visibles. Michel trouva bientôt un logement, où il put déposer ses affaires. Il décida de visiter la ville et descendit les marches usées de la maison d'hôtes.
- Monsieur, vous oubliez votre clé, l'interpella le propriétaire.
- Je n'en ai pas besoin, lui répondit le scientifique dans un bon italien, car j'ai confiance. Mais pouvez-vous me dire où je peux trouver une gondole ?
L'Italien lui suggéra que son neveu aimerait probablement lui faire visiter la ville. Un peu plus tard, Michel se trouvait à bord d'une gondole et circulait par les nombreux canaux qui étaient reliés par tout autant de ponts.
- Vous êtes de passage ? demanda le neveu.
- Oui et non. Je compte rester quelque temps, répondit le Français.
- Alors vous devez être très privilégié. Il y a peu de gens qui peuvent disposer à loisir de leur temps, de leur argent et de leur indépendance.
- Vous avez raison, mais la décadence est une perspective assez lointaine…
Alors qu'ils passaient sous le Pont des Soupirs, le gondolier commença à se plaindre.
- Mes rêves ne se réalisent toujours pas. La nuit dernière, j'ai encore fait un cauchemar…
Mais son client ne se sentait pas d'humeur à écouter ses jérémiades et dirigea son attention vers le trafic maritime perturbé.
- ça, c'est le canal principal : le Canal Grande, lui expliqua son guide, en retournant à sa tâche, et là-bas, c'est le Pont Rialto.
Après quelque temps, Michel avait pu admirer les endroits les plus magnifiques et demanda à ce que son guide le dépose au Palace Ducal.
- Il va bientôt y avoir un carnaval, vous aimerez peut être y aller, suggéra le gondolier alors qu'ils se séparaient.
- Non, cela ne m'intéresse pas, répondit le sobre voyageur alors qu'il glissait une pièce dans le sac avant de disparaître derrière le palace depuis lequel les Doges dirigeaient la ville.


La musique qui animait les rues poussa Nostradamus à poser son livre.
Je crois que je vais m'autoriser une petite distraction, songea-t-il, et il quitta sa chambre de l'étage pour observer le festival de plus près. A l'extérieur, des nuées de Vénitiens, parés de déguisements festifs, défilaient dans un brouhaha énorme. Leurs visages étaient cachés derrière des masques raffinés, qui représentaient différents personnages, parodiant dans l'ensemble le savant, le marchand bourgeois, l'arlequin et la jeune vierge provocante.
Et demain, ils viendront se plaindre d'avoir des cauchemars : tout cela ne va certainement pas les aider à s'éclaircir les idées, marmonna le prophète. Sur la Plaza de San Marco, le spectacle onirique battait son plein. La grande place était bourrée de joyeux lurons et remplie de musique. Afin de se soustraire aux bousculades, Michel longea le front de mer en traînant des pieds et, après avoir évité un grand pilier décoré d'un lion, il arriva à la Piazetta, où il y avait moins de monde et où il aperçut une femme plutôt singulière. Elle portait une étoile de David autour du cou et était entourée de petits enfants, qui s'amusaient autour d'un papillon composé de morceaux de verre colorés. C'était le papillon gnostique. L'intérêt en éveil, il se rapprocha d'elle.
- Quel splendide papillon ! les apostropha-t-il, mais il y avait trop de bruit pour que sa voix se fasse entendre. La femme le vit s'approcher et, sans dire un mot, elle lui tendit un masque représentant le diable. Il interpréta ce geste comme une invitation à se joindre aux fêtards et il mit le masque de bonne grâce. Mais juste au moment où il allait lui demander si elle trouvait que le masque lui allait bien, la femme mystérieuse et tous les enfants avaient disparus, comme par magie. Il regarda dans toutes les directions, mais les nombreux noceurs bloquaient sa vue. Il fut surpris de la retrouver près d'une bibliothèque archaïque, d'où elle lui fit signe de se rapprocher. Sans voix, il se faufila à travers la foule, mais une fois arrivé à la bibliothèque, elle avait de nouveau disparu et il se sentit troublé. Il la vit à nouveau, accompagné des enfants. Ils dansaient devant la Porte du Papier et il joua des coudes pour rejoindre le bâtiment central. Mais lorsqu'il parvint à la cour intérieure, tout ce qu'il put voir était les statues de Mars et de Neptune. Il se mit vivement à regarder partout autour de lui. Elle était là, en train de gravir l'escalier des Géants en courant ; elle cherchait apparemment à jouer avec lui.
- Est-ce une sorte de rituel pour le carnaval ? lui cria-t-il, mais sa voix se noya dans le bruit qui l'entourait. Il décida de se livrer à ce mystère, se laissa entraîner dans plusieurs allées et se retrouva dans un quartier plus calme. La femme étrange était à présent en train de danser avec ses enfants sur un escalier en bois et disparut dans l'une des vieilles maisons, dont le soleil couchant allongeait les ombres au sol. Il entra dans une cour envahie de végétation et garnie d'un puits à eau, mais il n'y avait aucun signe de la présence de la femme ni des enfants.
- Il y a quelqu'un ? demanda-t-il, mais personne ne lui répondit. Derrière la cour, il distingua une porte. Il l'ouvrit et traversa un petit passage menant à une autre cour, qui était entourée de plusieurs portes.
Où me guide-t-on ? se demanda-t-il. A la première entrée, il put lire le mot Shalom, et il ouvrit la porte. Dans la pièce trônait une table au centre de laquelle était posé un chandelier à sept branches. Il se souvint alors de la Menora de son enfance.
- Bonjour, il y a quelqu'un ? demanda-t-il, mais il n'obtint aucune réponse. La femme et les enfants s'étaient envolés. Soudain, il perçut une forte sonnerie de trompette depuis la ville et, sans se douter de quoi que ce soit, il sortit pour voir ce qui se passait. Dans le petit passage qu'il venait d'emprunter, il n'y avait rien à voir. La trompette nasillarde se refit entendre. Le son semblait provenir de la Plaza San Marco, et il décida d'y retourner. Sur la route, il remarqua que toutes les rues étaient étonnamment désertes. La ville avait l'air abandonnée, hormis quelques citadins déguisés, qui s'enfuyaient, apeurés. Il arrêta l'un d'eux et lui demanda pourquoi ils couraient tous.
- Le carnaval a été interdit par un décret, lui annonça le bonhomme en lambinant.
- Par les Doges ?
- Non, ils n'existent plus, et le Vénitien s'éloigna. Le savant se dépêcha et arriva à la Plaza San Marco, où il ne demeurait que les traces du carnaval. Inquiet, il regarda autour de lui. Même le pilier avec le lion avait disparu. A sa place trônait une nouvelle statue, un cheval cabré portant un personnage héroïque sur son dos. Son nom était Napoléon Bonaparte.
- Attrapez cet homme avec le masque ! s'écria soudain quelqu'un. Michel se retourna et aperçut un groupe de soldats français qui se dirigeait vers lui. Leur compatriote prit instinctivement son élan et s'élança dans les airs, évitant de justesse l'un des gardes. En très peu de temps, il y eut des soldats partout et ils se mirent à faire des signes vers le présumé fêtard, qui était resté juste au niveau des toits.
- Il ne pourra pas rester là bien longtemps, dit un officier, qui fit bloquer plusieurs rues du quartier. Nostradamus sentit l'imminence du danger et tenta de s'échapper en direction de la mer, mais, de façon inattendue, la gravité reprit le dessus et il commença à redescendre. Une compagnie de soldats se précipita vers le quai pour saisir le criminel par le col. La situation commençait à tourner au vinaigre et Michel se mit à chuter en grinçant des dents. Juste à temps, il parvint à convertir sa chute en un vol plané, qui aboutit en un plongeon dans les eaux du port. Les soldats tentèrent de l'attraper, mais il s'immergea plus profondément dans la mer et se cacha parmi les bateaux amarrés.


Le matin suivant, dans le parc luxuriant de Zan Zanipolo, le voyageur s'interrogeait sur les drôles de situations dans lesquelles ses rêves l'entraînaient. Cette fois, il avait totalement perdu contact avec la réalité, et il ignorait même depuis quand. La ville éblouissante l'avait totalement désorienté.
Napoléon, se souvint-il. Mais il se passerait encore plusieurs centaines d'années avant que cet empereur ne prenne vraiment le pouvoir, calcula-t-il, et il prit des notes sur son journal.
C'est véritablement miraculeux de penser que chaque chose et chaque personne existait déjà, attendant l'occasion de se manifester. Et cette drôle de femme : essayait-elle de me donner quelque sorte de révélation, ou tentait-elle de me protéger de la menace française ?
Quoi qu'il en soit, il était à présent en sécurité. La fuite était un phénomène récurrent dans les rêves de Michel, mais il ne l'avait jamais expérimenté dans une perspective à venir. Quel dommage qu'il ait toujours un aussi gros ego. Aux moments les plus cruciaux, il s'en débarrassait pour s'y enliser davantage.
- Demain, c'est le premier jour du carnaval, Monsieur, s'entendit-il soudain dire par un jardinier. Le savant hocha amicalement la tête.
Et si ces soldats de Napoléon avaient réussi à m'attraper ? songea-t-il alors que des branches sectionnées venaient atterrir à ses pieds. Je me demande ce qu'il se serait passé. Si je veux être en sécurité à l'avenir, je devrais être plus conscient dans mes rêves, car plus j'irai haut et plus dure sera la chute.
Le jardinier, qui était dans l'arbre en train de tailler les branches, lui cria alors de faire attention à une grosse branche qui tombait.
A quel moment est-ce que la réalité s'était-elle immiscée dans ce rêve ? continua-t-il à rêvasser, et il décida que désormais, il s'envolerait dans les airs à chaque fois, afin de mettre la gravité à l'épreuve. Il savait que dans les mondes supérieurs, la gravité existait à peine. Plus le monde est supérieur, moins il y a de gravité. Le savant se leva, ôta quelques feuilles de ses vêtements et sortit du parc. Jusqu'à présent, c'était le lieu où il se trouvait qui provoquait ses prophéties, mais il envisagea qu'il serait un jour capable d'explorer le monde entier depuis un seul endroit.


Après un mois passé à Venise, Michel commença à avoir besoin de changement ; il désirait repartir en voyage. Il s'était enregistré auprès d'une compagnie de navigation et partirait à bord du premier bateau qui quitterait le port. Trois jours plus tard, il fit ses bagages et se rendit vers le trois-mâts qui venait d'arriver et qui était amarré près du chantier naval. Le navire commercial hollandais, commandé par le Capitaine Pelsaert, était généralement réservé au commerce, mais cette fois, la cargaison était limitée et les passagers qui payaient étaient les bienvenus. Michel zigzagua parmi un groupe de charpentiers jusqu'au schooner, où un marin montait la garde sur le pont. Le Providence avait l'air svelte par rapport à l'allure grotesque et grossière des bateaux du siècle précédent. La fièvre de partir à la découverte du monde avait dévoré les Portugais et les Espagnols, et l'industrie de la construction navale avait fait de rapides progrès.
- Ohé du bateau, je suis le passager Nostradamus, salua-t-il le marin. Ce dernier le dévisagea d'un air bourru, passa en revue une longue liste de noms et se mit à parler en hollandais. Michel lui indiqua qu'il ne comprenait pas, à quoi le membre de l'équipage répondit : « Pas de Nostradamus ». Michel demanda à voir la liste.
- Vous voyez, c'est moi, dit-il, en lui indiquant son nom du doigt et en en prononçant chaque lettre. Le Hollandais renifla vigoureusement et lui fit signe de payer : « Blijckende penning, ping ping ». Le Français lui paya le prix du voyage en avance et s'engagea sur le pont du navire.
- Voilà un trésorier plutôt roublard, ronchonna-t-il en grimpant à bord et en se dirigeant vers un petit groupe de passagers qui attendaient les instructions près du grand mât.
- Vous rendez-vous aussi à Malte pour les affaires ? lui demanda un type aux airs ambitieux, à quoi le savant secoua la tête avec mélancolie. Le Vénitien comprit qu'il ne tirerait pas grand chose de cet individu et entreprit d'aller bavarder avec une femme qui était seule.
- Joli navire, n'est-ce-pas, Madame ? Cela a pris trois mois pour le construire.
- Cela a pris aussi longtemps ? demanda-t-elle. Puis, le type se lança dans une explication élaborée portant sur le ponçage du bois, jusqu'à ce que le Capitaine Pelsaert réclame l'attention de tout le monde. Il accueillit les passagers en italien et leur annonça qu'ils venaient de décharger une cargaison de porcelaine de Delft à quai et qu'ils allaient à présent embarquer un chargement d'épices pour la Sicile. Le bateau provenait d'Amsterdam, ville qui commençait à devenir très populaire. Les Hollandais faisaient commerce avec le poivre, la muscade, les clous de girofle, le thé chinois, le café, le sucre et, bien sûr, le fromage. Durant son discours, le capitaine fut appelé par un membre de l'équipage et s'éloigna. Mais d'où pouvait bien provenir cette odeur de pourriture qui venait de leur parvenir aux narines ? Apparemment, la marée était parfaite pour le départ. Ils larguèrent les amarres et le schooner fut soigneusement acheminé hors du port par quelques bateaux à rames. De l'autre côté, à l'entrée de la mer, on hissa le foc à la grand voile et le bateau entra en pleine mer, poussé par une légère brise. Nostradamus déposa ses affaires dans sa cabine et perçut de nouveau l'odeur nauséabonde. L'un des membres de l'équipage lui avait indiqué que le navire avait jadis transporté des esclaves. L'odeur de la déchéance était intolérable sous le pont, et Michel retourna vite dehors pour respirer l'air frais de la mer, où les passagers disaient au-revoir à leur chère Venise, qui s'évanouissait au loin.
Je préfère faire face à l'avenir, songea-t-il avec satisfaction, et il se dirigea vers l'avant du navire en flânant. A la proue, il se délecta de la magnifique vue, tandis que l'étrave fouettait l'eau de mer jusqu'à ce qu'elle ne fut plus que de la mousse.
Cela donne l'impression d'être un oiseau qui survole l'océan, imagina-t-il. Après s'être décontracté un moment, il retourna à la poupe. Il aperçut Pelsaert qui se tenait sur le pont d'arrière, où le timonier le relayait justement à la barre.
Le moment parfait pour rencontrer le capitaine, devina Michel, et il se dirigea vers lui à pas feutrés.
- Venez-vous vérifier si nous gardons le cap ? demanda Pelsaert.
- Absolument. Nous allons bientôt croiser une île peuplée de sirènes, et je suis curieux de voir si vous pourrez leur résister.
- Vous avez lu l'Odyssée d'Homère ? avança le capitaine.
- Oui, mais seulement en grec!
- Bien, bien, je vois que nous avons un savant à bord. Je sais lire aussi, vous savez, mais je n'ai pas vraiment le temps pour ça. Par contre, lire des cartes est une activité à laquelle je me livre régulièrement. Aimeriez-vous venir dans ma cabine pour voir ma collection de cartes ?
Michel accepta l'invitation et ils discutèrent tout en se promenant dans les quartiers plus spacieux à bord. Pelsaert avait une haleine incroyablement fétide et sa cabine entière était imprégnée de cette odeur. Le médecin s'apprêtait à lui conseiller de se rincer la bouche avec de l'alcool, mais il résolu de se taire.
Peut être lors de notre prochaine entrevue, pensa-t-il. Le capitaine étala une carte de la mer Adriatique sur la table, en face de lui.
- Vous voyez, c'est ainsi que nous contournons la botte que forme l'Italie, et il lui traça le trajet. C'est à cet endroit que nous aurons à nous méfier des pirates.
- Jolie carte, commenta son invité.
- Elaborée par le cartographe flamand, Gerardus Mercator. J'en ai d'autres comme celle-ci, et il lui apporta fièrement plusieurs cartes terrestres et maritimes qu'il sortit d'un coffre.
- Celles-ci sont les meilleures cartes qui existent, poursuivit-il. Elles ont été mises au point avec une nouvelle méthode de projection. Les anciennes cartes sont bourrées d'erreurs, et il paraît que c'est la raison pour laquelle Christophe Colomb s'est trompé de chemin en cherchant une autre route pour les Indes.
- Oui, ces cartes m'ont l'air très pratiques, concéda Michel, mais la position du navire peut être mesurée avec plus de précision si l'on utilise les étoiles.
Pelsaert éclata d'un rire confiant :
- Absolument, sans le Jacobstaf, nous serions perdus, et il sortit d'un tiroir un drôle d'instrument qui pouvait lire la position des étoiles.
- Vous voyez, on peut lire les degrés de latitude dans cette inclinaison, expliqua-t-il.
- On doit diriger l'appareil vers l'étoile polaire ? proposa son invité.
- Alors il semble que vous vous y connaissiez également en étoiles, dit Pelsaert en rangeant le « Jacobstaf ».
- Un peu, oui, j'ai étudié l'astrologie pendant plusieurs années.
- Et qu'est-ce que vous pensez de ça ? demanda le capitaine en posant sur la table une tasse représentant un homme barbu. Le visage sur la tasse était censé lui ressembler, mais ce n'était pas vraiment le cas.
- Et bien, je ne suis pas très friand de ce genre d'objets, répondit Michel en toute honnêteté. Pelsaert ronchonna et lui fit comprendre qu'il était temps pour lui de se remettre au travail, mais pas avant d'avoir essayé d'impressionner son invité avec une collection de pennies en argent. Les pièces étaient effectivement magnifiques. Le savant le remercia pour cette intéressante visite et retourna encore un moment dehors, dans le vent. Lorsque le jour commença à tomber, chacun se rendit à sa couchette, tandis que le bateau tanguait doucement de bas en haut. Pendant la nuit, les vagues se firent plus fortes et le schooner se mit à chanceler violemment. Michel n'arrivait pas à dormir. Au bout d'un moment, il eut le mal de mer et s'en prit à lui-même et à ses caprices. Après quatre jours, ils finirent par contourner la botte de l'Italie et purent voir se découper la Sicile à l'horizon.
Je devrais peut être débarquer ici, envisagea Michel. Je n'aurai jamais le pied marin.
Cette nuit-là, on servit aux passagers une étrange bouillie pour le dîner ; on appelait cela du « hutspot ».
- C'est bon pour éloigner les monstres marins, dit le cuisinier du bateau, en en servant à chacun une généreuse portion.
- Il y a des monstres marins dans le coin ? demanda un homme effrayé, du nom de Giuseppe.
- Bien sûr. Il y a un mois, nous avons dû fuir le Cracken ; un monstre marin gigantesque capable de faire chavirer le bateau entier.
- Et le hutspot nous en protège ?
- Les monstres marins n'aiment pas le hutspot, expliqua le cuisinier, à la suite de quoi Giuseppe s'empressa de dévorer le plat.
- Inepties ! intervint un prêtre catholique, qui faisait route vers Malte pour y officier. L'avez-vous déjà vu, ce monstre qui est censé ne pas aimer le hutspot ?
- Et bien non, en fait, je me trouvais en cuisine, se défendit le cuisinier.
- Ce ne sont que des histoires, amplifiées par la peur et l'ignorance, poursuivit le prêtre, et la petite compagnie attablée poussa un soupir de soulagement.
- Le Cracken ne serait-il pas une sorte de pieuvre géante avec des tentacules d'une longueur prodigieuse ? reprit alors Nostradamus.
- Oui, tout à fait, vous voyez, j'avais raison : même notre savant le dit, répondit joyeusement le cuisinier.
- Je crois que je n'irai peut être pas jusqu'à Malte demain, annonça promptement Michel, et le petit groupe de passagers se remit à s'agiter.
- Mais vous savez, il y a bien plus de chances pour que nous soyons attaqués par des pirates, indiqua le cuisinier.
- Très bien, nous avons entendu assez d'histoires effrayantes pour ce soir, le réprimanda le prêtre, nous avons une dame parmi nous.
Bien après le dîner, dans le silence de la nuit, le navire jeta l'ancre dans la baie de Syracuse. Michel somnolait dans son lit avec une forte fièvre et s'interrogeait sur les causes de son malaise. Est-ce le mal de mer, ou bien est-ce le hutspot ? se demandait-il. Le mets hollandais pesait telle une pierre dans son estomac. Un voyageur qui se trouvait dans sa cabine l'entendit gémir et alla prévenir le médecin de bord. Ce dernier arriva en se dandinant, les yeux bouffis, afin de voir ce qu'il se passait. Le capitaine, qui ne parvenait pas à dormir, était venu lui aussi, et son haleine infecte avait déjà envahi tout l'air qui entourait le patient.
- Rincez votre bouche trois fois par jour, se mit soudain à dire Michel, en pleine divagation.
- Il délire, observa tristement le médecin du bateau. Nous devrons le débarquer dès que possible. Il vaudrait mieux qu'il suive un traitement sur la terre ferme.
Très tôt le lendemain matin, le patient fut descendu à quai sur un sloop et amené dans un hôpital à Syracuse. Le Providence reprit la route vers Malte le même jour.
Après quelques jours de maladie, le médecin sicilien ne parvenait toujours pas à comprendre ce qui n'allait pas avec son patient français, qui tremblait comme une feuille.
Il vaudrait mieux pratiquer une petite saignée, pour évacuer les fluides malins, pensa-t-il.
- Non ! Nostradamus protesta haut et fort lorsqu'il sentit que l'on prenait son bras. Le Sicilien, interloqué, se trouva contraint à ne pas pratiquer le traitement. Mis à part quelques instants de lucidité, Michel avait beaucoup de mal à garder les idées claires. Cela lui demandait des efforts incroyables et il s'évanouissait sans cesse. La forte fièvre se poursuivit et le médecin de l'hôpital décida de nouveau d'avoir recours à la saignée, avant que, de façon inattendue, un Arabe vienne lui taper sur l'épaule.
- Je veux que cet homme vienne chez moi pour sa convalescence, parce que c'est bien trop bruyant pour lui ici. Je m'engage à prendre toutes les responsabilités.
- Oh, Monsieur Al-Ghazali ! s'exclama le médecin, l'attention en éveil. Le patient fut transporté vers une maison splendide donnant sur la mer, où une femme le soigna avec une grande dévotion et un calme à toute épreuve. Les soins, l'eau de mer et la tranquillité des lieux firent des merveilles sur lui, et la fièvre finit enfin par tomber. Quelques jours plus tard, il pouvait tenir sur ses jambes et son mystérieux bienfaiteur vint le rejoindre.
- Je vois que vous avez fait des progrès, lui dit l'homme aux yeux bruns.
- Oui, absolument, mais qui dois-je remercier pour avoir pris soin de moi avec une telle bonté ?
- Je m'appelle Abu Hamid Al-Ghazali, mais c'est ma femme Fatima qui a fait tout le travail. Je n'ai fait que vous amener ici.
- Et bien, vous m'avez sauvé la vie, le gratifia Michel. Son sauveur garda un silence doucereux, tandis que le ressac se faisait agréablement entendre en fond sonore.
- Nous sommes tous deux d'origine non Sicilienne, remarqua alors Abu.
- Oui, tout à fait, je viens de France. Et vous ?
- Bagdad, en Perse, lui répondit l'Arabe, qui était vêtu de laine de la tête aux pieds.
- Comment êtes-vous arrivé sur cette île ?
- Ma femme et moi nous sommes installés ici car nous trouvons que cet endroit favorise en quelque sorte la liberté d'esprit. Mais je vais devoir vous laisser à présent, car c'est l'heure de la prière. Nous nous reverrons bientôt.
Le Musulman quitta la pièce et le patient dirigea toute son attention sur la mer et sur le mouvement des vagues. Le jour suivant, il avait récupéré assez de forces pour pouvoir déjeuner avec Al-Ghazali et sa femme.
- Ce qui est fantastique à propos de la Sicile, c'est que c'est un endroit où les cultures arabe et chrétienne peuvent se réconcilier, dit Abu, pour faire la conversation. Son invité hocha la tête tandis que Fatima déposait humblement quelques coupes sur la table.
- La Provence vous manque-t-elle ? poursuivit le Musulman.
- Non, pas vraiment. Je l'ai quittée il y a de nombreuses années et depuis, je voyage de part et d'autre.
- Je pense que vous suivez la voie de votre cœur…
- Vous avez vite compris, répondit Michel, étonné. Et qu'est-ce qui vous occupe autant ?
- J'essaie de vivre en accord avec les concepts du Soufisme, un mouvement mystique qui fait partie de l'Islam. Je publie également des ouvrages rédigés dans ma langue maternelle.
- C'est dommage que je ne parle pas l'arabe, j'aurais adoré étudier vos écrits. Mais vous pourriez peut être me parler un peu de vos œuvres.
Abu réfléchit quelques instants, alors que sa femme apportait un plat chaud.
- Le titre de mon dernier livre est L'Elixir du bonheur, proposa-t-il alors pour lui donner un exemple.
- Oh, je pensais que l'Islam reposait sur la soumission, dit Michel.
- Non, pas du tout. Bon nombre de Musulmans pensent probablement la même chose que vous, mais le Coran et les règles strictes de la Sharia ne constituent qu'une façade extérieure. Le véritable message d'Allah est l'amour.
- Alors c'est ce message qui m'a sauvé d'un destin précaire.
- Vous devez être béni des Dieux, mon cher ami.
- Je n'en ai pas vraiment eu l'impression durant ces dernières années, grommela son invité.
- Eh bien, la vie n'est pas vraiment ce qu'elle paraît et nous soumet toujours à des épreuves difficiles. Mais une femme apparaîtra peut être bientôt dans votre vie et rendra votre parcours plus agréable, en quelque sorte.
Pendant ce temps, Fatima servit la soupe et le couple commença à manger en silence. Leur présence reposante n'imposait aucun besoin de poursuivre la conversation et leur invité savoura paisiblement son repas en leur compagnie. Après une semaine, il se sentait en pleine forme et il était temps de reprendre la route.
- L'aigle s'apprête-t-il à s'élancer de nouveau dans les airs ? demanda Abu lorsqu'une fois guéri, le médecin demanda à le voir. Ce dernier lui sourit doucement.
- Comment pourrais je vous remercier ?
- Vivez, c'est bien suffisant, répondit le Musulman avec sincérité. Michel l'étreignit et lui offrit un peu d'argent, qu'Abu refusa vigoureusement. Le Français remercia aussi sa femme, puis il se remit en route, de nouveau seul.


La région sud de la Sicile était composée de plaines pittoresques, mais si l'on se dirigeait vers le nord, on pouvait voir l'Etna, le plus grand volcan d'Europe, qui se dressait dans le paysage, menaçant. Dans la ville de Syracuse, Nostradamus découvrit que le volcan avait de nouveau été l'objet de séismes. L'année d'avant, une épaisse volute de fumée s'était déjà dégagée de son sommet, qui était à présent recouvert de neige. L'intérêt piqué, il se mit au défi d'escalader la montagne. Il soumit sa condition physique à un test rigoureux avant de se lancer dans cette tentative risquée.
Terminant ses étirements par son deuxième genou, il décréta que tout semblait fonctionner correctement et acheta un vieux chapeau d'officier pour se protéger du soleil brûlant. Durant sa route vers le volcan, il passa ses nuits dans des fermes où on lui offrait l'hospitalité. Après avoir traversé de nombreuses plaines, la déclivité du sol commença sérieusement à augmenter. La marche se faisait de plus en plus difficile à mesure que l'Etna grossissait. Le terrain qui entourait le pied du volcan devenait fertile. Les Siciliens y cultivaient des agrumes, des olives, des figues, du blé et de l'orge. Apparemment, le volcan donnait la vie tout comme il la prenait. Dans la dernière ferme, Michel se renseigna sur l'Etna.
- Vous devez être fou pour vouloir escalader cette montagne pour le plaisir, dit le fermier en fronçant les sourcils.
- J'ai besoin de me mettre en danger.
- Eh bien, c'est votre vie après tout, et le fermier lui indiqua le meilleur chemin pour atteindre la montagne. Le jour suivant, le savant excentrique laissa la civilisation derrière lui. Il arriva bientôt à quelques pins poussant autour du géant rocheux. Il essaya de s'orienter, mangea une orange et reprit sa route dans la forêt, qui se mua rapidement en une façade rocailleuse. Le sol commençait à devenir très escarpé et l'aventurier dû s'arrêter pour reprendre son souffle. Au loin, il distinguait la baie de Syracuse. Les bateaux étaient minuscules.
Ils sont si petits et si fragiles ; ils me font penser à l'être humain, médita-t-il, et il s'apprêta à remettre son sac sur son dos.
Je suis tellement seul, se lamenta-t-il soudain. Ma famille et même mon pays me manquent.
Puis, brusquement saisi par le mal du pays, il baissa la tête.
Allez, ce n'est pas le moment de devenir sentimental, juché sur le flanc d'une montagne.
Et, déterminé, il poursuivit sa route. A sa gauche, il pouvait voir une crevasse qui laissait échapper de la lave et de la vapeur d'eau.
Le feu, la terre, l'eau et l'air. C'est peut être la raison pour laquelle je suis là ; pour expérimenter la matière première de la vie.
L'Etna semblait plutôt sûre. Selon le fermier qu'il avait vu en dernier, il n'y avait pas eu d'éruption pendant des années. Quoi qu'il en soit, le volcan dégageait beaucoup de fumée, et elle envahissait tout l'espace.
« Tu vas rester calme, hein ? » Michel continua son ascension, mais le sang reflua de son visage lorsqu'il entendit un énorme fracas tandis qu'un nuage de poussière se trouvait éjecté. La poussière du volcan jaillit sur l'une des façades rocheuses, mais il ne s'agissait pas là d'une éruption du cône central.
Tout va bien, c'est une fausse alarme ! Après beaucoup d'efforts, il parvint à la partie enneigée, où rien ne poussait, hormis de drôles de buissons pleins d'épines. Le solitaire sonda les profondeurs et aperçut des rivières de magma qui s'échappaient de plusieurs flancs.
C'est plutôt effrayant. Est-ce que je ne serais qu'un casse-cou finalement ? se demanda-t-il. Mais il faisait beau temps et l'ascension devait être possible à réaliser. Il finit par atteindre le sommet et vit émerger le majestueux cratère. Une fois parvenu sur son flanc, il se sentit glacé par la terreur. Il perdit l'équilibre et faillit tomber dans la crevasse. Il planta son pied juste à temps et s'accrocha au sol. Son chapeau d'officier s'était envolé dans l'abysse.
- J'ai eu chaud ! bredouilla-t-il, soulagé, alors que son chapeau était tombé à une centaine de mètres en-dessous de lui, au fond du cratère.
Pourquoi est-ce que la peur m'a envahie ? J'ai eu la chair de poule. Est-ce le vertige, ou bien l'air raréfié, ou encore la vapeur de soufre ?
Il n'en avait pas la moindre idée. Reprenant ses esprits, il poursuivit prudemment sa route et parvint à savourer la beauté somptueuse de la nature. Après avoir passé un certain temps au sommet, le grimpeur recommença à frissonner et entama la descente. Une fois parvenu sain et sauf au pied du volcan, il décida de se diriger vers le nord. Cette décision lui coûterait cher, car ce chemin se révéla être très laborieux, longeant des rangées de montagnes ciselées. Il lui fallut des semaines pour parvenir, totalement fourbu, à la ville portuaire de Palerme, où il resta à broyer du noir pendant un certain temps.
Ce long voyage ne me réchauffe pas vraiment le cœur, songea-t-il, découragé. Et lorsqu'il tomba sur une cathédrale normande, où il assista à la messe, il fut fixé : il voulait retourner en France.


Michel trouva un bateau portugais qui l'emmènerait à Marseille. Après trois jours de voyage en mer, l'imposante falaise calcaire de la ville navale française apparut, ainsi que les forts majestueux de Saint Jean et de Saint Nicolas, qui protégeaient toujours les terres. Le bateau s'engagea doucement dans le port, dont une partie du quai était immergé à cause de la marée, inhabituellement élevée.
Cela pourrait être problématique pour le Rhône, raisonna le scientifique en regardant par-dessus le garde-fou. Après le débarquement, il trouva un endroit où séjourner dans la Canebière, un quartier situé au cœur de Marseille. Puis, il décida de célébrer son retour dans son pays natal en se rendant dans l'un des nombreux restaurants de fruits de mer autour du port.
J'irai bientôt rendre visite à ma famille, se réjouit-il tout en s'installant sur une terrasse située sur une partie du quai restée sèche. Un serveur vint prendre sa commande.
- Bonjour. Que puis-je vous servir ?
- Avez-vous de la sole au menu ?
- Pas de problème, comme vous pouvez le voir, elles nagent juste ici, plaisanta le serveur.
- Très bien, j'en aimerais une au beurre, s'il vous plaît. Je meurs de faim.
- Quelque chose à boire ?
- Oui, je prendrais une bière, décida le client solitaire, se sentant d'humeur festive.
- Dites-moi si je me trompe, mais n'êtes-vous pas ce célèbre médecin d'autrefois ? Euh, Notre, ou Nostre…
- Nostradamus ! Oui, c'est moi. Cela fait plaisir que l'on me reconnaisse après tout ce temps. Cela fait des années et des années que je suis parti à l'étranger et je viens de rentrer aujourd'hui.
- Alors vous revenez juste au bon moment, répondit le serveur, soudainement grave.
- Que se passe-t-il ?
- Eh bien, les pires fléaux de notre Histoire viennent de s'abattre sur nous. Le delta du Rhône a été complètement inondé en raison de la pluie qui est tombée pendant des semaines dans les Alpes, et la crue de la rivière n'a nulle part où s'écouler à cause du niveau de la mer, qui est extrêmement élevé. Et pour empirer encore les choses, on vient d'identifier un cas de peste.
- Wow ! La combinaison de tous ces phénomènes pourrait être désastreuse, compris Michel, et il pensa immédiatement à sa famille à Saint-Rémy, où passait le Rhône.
- Beaucoup de personnes se sont déjà noyées, ajouta le serveur. Les survivants ont été pillés et presque tout le monde se retrouve sans domicile. Les rues sont complètement inondées et les rivières regorgent des cadavres de notre bétail.
- Est-ce que Saint-Rémy a été touché ?
- Certainement. La Camargue entière a débordé et la région n'est plus vraiment accessible, voire plus du tout.
- Mais cela signifie que les gens n'ont plus accès à l'eau potable...
- Je n'en sais rien, mais c'est le gouvernement provincial qui s'occupe de la catastrophe maintenant, et ils recherchent des gens ayant une expérience médicale. Ils ont désespérément besoin d'un médecin de votre calibre.
- Oui, je vais remonter mes manches, dit Michel. Apportez-moi seulement un simple repas au lieu de la sole, car je ne me sens plus vraiment d'humeur à célébrer quoi que ce soit.
Un peu plus tard, il se présenta aux autorités locales et se retrouva bientôt assisté de deux aides. Après que le niveau d'eau ait baissé, les trois hommes se rendirent à cheval aux lieux sinistrés afin d'évaluer la situation et de donner les premiers soins.
- Les gars, pour vous rafraîchir la mémoire, je vais vous répéter mon plan d'attaque, leur dit Nostradamus. La seule chose que nous pouvons faire pour ces personnes maintenant, c'est de convaincre tout le monde que l'eau courante n'est pas appropriée pour la consommation, même pour se laver. Pour obtenir de l'eau potable, il leur faut faire bouillir de l'eau ou récupérer l'eau de pluie dans des seaux propres. Lorsque nous reviendrons, nous confectionnerons des pilules à partir de pétales de rose et nous les distribuerons à autant de victimes possibles.
Les deux hommes l'écoutaient attentivement. Ils atteignirent le Rhône avant midi et pouvaient déjà apercevoir des macchabées flottant dans l'eau, et les chevaux commencèrent à devenir têtus. Ils descendirent donc de leur monture et les attachèrent à un arbre.
- Allons voir ce qui a tué ces pauvres âmes, dit le médecin, et ils se dirigèrent tous trois vers la berge, où ils prirent un bâton pour palper un cadavre qui flottait le long de la berge.
- Essayez de le retourner, je pourrai mieux l'examiner, demanda leur meneur. Après quelques efforts laborieux, ses aides réussirent à retourner le corps et ils purent voir son visage, recouvert d'horribles abcès.
- La Mort Noire ! s'exclamèrent-ils en frissonnant.
- Nous ferions mieux de poursuivre notre route, les chevaux s'habitueront, dit Michel d'un air lugubre. Le premier village inondé qu'ils traversèrent, avec beaucoup de difficultés, se révéla avoir été également envahi par la peste. Les rues étaient inondées et les cadavres d'êtres humains et d'animaux flottaient dans les flaques. Les calamités décrites dans les nouvelles commençaient à prendre forme et Nostradamus se mit à craindre que ce fut là la pire catastrophe qu'il n'ait jamais expérimenté dans toute son existence. Il leur était douloureux d'examiner les villageois anéantis, mais après leur avoir donné quelques conseils à propos de l'eau, ils ne pouvaient rien faire d'autre pour les aider, et ils poursuivaient leur chemin. Entre le Grand et le Petit Rhône s'étendaient des fleuves de mort et les chevaux continuaient à rechigner à avancer. Dans tous les villages qu'ils traversèrent, la situation s'avéra être la même. La Faucheuse avait fait son travail et la seule alternative qui se présentait était de mourir noyé ou infecté par la peste. Dans le village d'Ulain, la peur était reine et le désespoir poussait les quelques survivants à s'accrocher aux trois cavaliers. Michel eut les plus grandes difficultés à maîtriser sa monture et leur ordonna de les laisser partir.
- Mais qu'est-ce que vous êtes venus faire ici tous les trois ? criaient-ils, désespérés.
- On est venus vous donner des conseils sur la façon d'utiliser l'eau ! répondit le docteur.
- Vous ne nous distribuez que des paroles ?
- Oui, mais si vous suivez mes conseils, alors vous aurez de fortes chances de rester en vie.
- Fichez le camp ! railla un autre villageois, et ils se mirent soudain à leur lancer des cailloux et des bâtons. Le trio partit au galop. Après avoir passé des dizaines de villages, ils finirent par atteindre la fourche où le Petit Rhône se sépare de son grand frère. Michel connaissait cet endroit comme sa poche et ils arrivèrent bientôt à Saint-Rémy, sa ville natale. La population s'avéra avoir été décimée.
Je me demande si je pourrai revoir un membre de ma famille en vie, songea-t-il tristement, et il laissa ses hommes derrière pour se précipiter au galop dans la rue des Remparts, où il retrouva la maison de ses parents, qui semblait abandonnée. Il sauta tout de même de son cheval, espérant apercevoir un signe de vie. Mais il ne trouva personne et décida de se rendre à la mairie afin d'obtenir des informations. Le seul fonctionnaire qu'il trouva là-bas lui annonça que l'un de ses frères se trouvait aux limites de la ville et tentait d'empêcher une maison de s'effondrer. Nostradamus sauta aussitôt sur le dos de son cheval et se précipita à l'endroit indiqué. Un moment plus tard, il y aperçut Bertrand, qui tenait dans ses bras une perche en bois.
- Michel tu es en vie ! cria son frère, reconnaissant immédiatement le cavalier, et il jeta sa perche au sol. Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre et se laissèrent aller à sangloter.
- Papa et Maman ? demanda précipitamment Michel.
- Cela fait un moment qu'ils ne sont plus en vie, soupira Bertrand.
- Et les autres frères ?
- Hector s'est noyé et j'ai perdu toute trace de Julien. Il vit à Aix-en-Provence. Antoine est toujours en vie et travaille pour la municipalité d'Arles. Nous avons donc relativement bien survécu aux inondations. Mais comment se fait-il que nous ayons été si longtemps sans nouvelles ?
- Oh, il s'est passé tellement de choses que je ne pourrai pas tout te raconter maintenant. Mais pour te résumer un peu toute l'histoire, je dirais qu'après la mort de ma famille, j'ai erré dans la folie pendant une année, répondit Michel.
- Nous avions appris la terrible nouvelle par la municipalité d'Agen.
- Je me sens toujours coupable, Bertrand : la famille du combattant de la peste tuée par l'épidémie, dit-il, se laissant brièvement transporter dans cette autre époque. Alors, tu répares des maisons qui s'effondrent ?
- Oui, et il y a pas mal de boulot, comme tu peux le voir.
- Bon, alors nous ferions mieux de nous remettre au travail ; j'ai aussi quelques montagnes à déplacer pour ma part. Mais je reviendrai te rendre visite bientôt, et chacun repartit de son côté.
Lorsque les pires moments de la peste et des inondations furent passés, Nostradamus s'installa dans la ville de Salon de Provence, où la population entière l'accueillit à bras ouverts. Il décida de rester ici. Après une année, il avait établi une nouvelle pratique à la Place de la poissonnerie. Par ailleurs, il se remit à confectionner des huiles éthérées et des médicaments domestiques et à commença à publier des brochures sur les soins cosmétiques et l'hygiène. C'étaient les prémisses d'une époque prospère. La seule chose qu'il lui manquait était une femme.







Chapitre 5



Seul, dans la nuit, à l'heure de l'étude secrète,
Reposant sur un trépied de cuivre,
La flamme issue du vide déclenche cette prouesse
Où la frivolité est un péché



Une horde de chevaux blancs caracolait tandis qu'une bande de flamands prenait son envol, pour redescendre un peu plus loin, au gré du vent. Le docteur, assis sur sa jument, galopait à travers la Camargue, cet espace sauvage où il allait pendant son temps libre afin de retrouver la force et la paix. C'était si agréable de pouvoir faire du cheval dans ces paysages splendides, remplis de lacs et de lagons ; l'endroit rêvé pour les oiseaux d'eau. Il laissa la lande marécageuse derrière lui et dirigea son cheval vers les dunes. Un oiseau noir ressemblant à une cigogne décolla fébrilement. Il s'arrêta en haut de la dune et regarda un moment l'horizon formé par la mer. La Camargue était comme une île, divisée par la mer Méditerranée et les bras du Rhône. Les dépôts séculaires transportés par l'eau du fleuve et ses marées avaient donné un certain caractère au paysage. Il était en changement constant, et à chaque fois qu'il venait, Michel découvrait de nouvelles choses. Les seules marques que l'homme avait réussi à imposer sur cette plaine ensevelie par les eaux étaient ces lignes nettes et droites, qui remontaient à la lointaine époque Romane. Il mena sa monture à une vaste plage de sable et laissa le vent effacer toutes les traces laissées par ses patients. Au loin, il pouvait voir la sombre silhouette d'un taureau disparaître derrière une colline. Dans l'espoir de découvrir davantage de taureaux, il poussa sa jument à accélérer lorsqu'il entendit le trot d'un cheval dans son dos. Il se retourna et vit une femme montant un étalon d'un noir d'encre. La cavalière, qui portait un foulard rouge, le dépassa sans un mot et disparut dans les dunes.
On dirait qu'elle suit quelque chose. Je veux en savoir plus, pensa-t-il et il talonna son cheval pour qu'il la suive. La curiosité en éveil, il observa depuis le sommet d'une dune ce que la gaillarde était en train de faire. Elle avait l'air de faire une course effrénée avec un groupe de chevaux sauvages, laissant d'épais nuages de poussière derrière elle. Mouettes, cormorans, oiseaux de proie et autres se dispersèrent tous d'un même élan.
Elle garde les chevaux sauvages, comprit-il, étonné. Je ferais mieux d'aller lui donner un coup de main, et il descendit la colline et poussa son cheval au galop. Plusieurs flamands, avec du plancton dans le bec, furent surpris par le visiteur inattendu et s'arrêtèrent immédiatement de nourrir leurs petits.
- Excusez-moi, salua-il aimablement. Après avoir traversé une zone humide, le sol redevint sec et il put entraîner sa monture à galoper à sa vitesse maximum. Pendant ce temps, le garçon manqué était en train de crier après les chevaux sauvages et cavalait derrière eux comme une possédée. Au-dessus de sa tête, des volées de hérons jaunâtres volaient en formation dans le ciel bleu, à une distance sûre de la scène bruyante. Michel réussit à la rattraper en évaluant la direction prise par les chevaux non dressés, qu'elle parvenait, à force d'acharnement, à concentrer en un groupe compact. Certaines des bêtes menaçaient de partir sur la droite et il leur barra la route rapidement. Elle le remarqua, mais poursuivit ses activités sans relever sa présence.
Je n'ai jamais vu de femme aussi prétentieuse, se dit-il. Elle galopait sur son étalon, en totale maîtrise d'elle-même et, malgré ses allures masculines, elle avait un corps parfaitement proportionné.
Mais quel genre de femme pouvait porter un pantalon ?
Pendant ce temps, Michel faisait ce qu'il pouvait pour maintenir les bêtes en groupe, mais il n'était pas un cavalier très expérimenté et ne cessait de trébucher. Elle l'ignorait toujours. Certains des chevaux tentaient à présent de s'échapper par les zones boisées, plus restreintes, mais ils n'en eurent pas la chance et furent ramenés par les deux cavaliers. Ce petit jeu continua jusqu'à ce qu'il réessaie de maîtriser les chevaux sur des terrains accidentés, et il dû abandonner. Sa jument trébucha et il tomba au sol en se cognant. Il se fit plutôt mal et la femme-dragon vint à sa rencontre pour voir s'il avait fait une mauvaise chute. Les bêtes s'étaient dispersées.
- Je suis désolé d'avoir gâché vos efforts, dit-il.
- Vous l'avez dit, ronchonna-t-elle tout en descendant de son cheval. Elle n'essaya pas de cacher son chagrin.
- Vous êtes entier ? demanda-t-elle alors, un peu plus douce.
- Je crois, oui, et il se tâta le corps. Mais où devez-vous emmener ces chevaux ?
- Nulle part !
- Comment ça nulle part ? Alors pourquoi s'est-on donné autant de peine ?
- On ? Je ne vous ai jamais demandé de m'aider.
Elle avait raison, et il se présenta.
- Je m'appelle Michel de Nostredame. Puis-je savoir qui vous êtes ?
- Anne Ponsart Gemelle. Mais laissez-moi vous relever, et elle saisit fermement sa main.
- Vous êtes très forte, lui lança-il en guise de compliment alors qu'elle l'aidait à se lever.
- Oui, je fais parfois peur aux hommes.
- Pour être honnête, je n'ai jamais rencontré de femme aussi robuste que vous. Vous gardez ces chevaux pour le plaisir ?
- Oui, j'adore passer du temps ici.
- C'est exceptionnel pour une femme, quel que soit son rang. J'habite à Salon de Provence, où je suis médecin. Et vous, d'où êtes vous ?
- D'Istres, près du lagon de Berre, et je dois vous avouer que j'ai déjà entendu parler de vous, Docteur Nostradamus.
- Appelez-moi Michel, je vous prie. Voulez-vous faire un petit tour en cheval ?
- Très bien ! Et ils montèrent leurs chevaux. Alors qu'ils traversaient un paysage verdoyant, Anne perdit un peu de sa froideur et parla des environs.
- Parfois, on trouve des ours dans ces bois.
- Des ours ? Je n'en ai jamais vu ici, et il examina furtivement sa silhouette. A part ses larges épaules, son corps était en fait plutôt féminin, remarquait-il à présent. Elle avait également un très joli visage, aux traits réguliers, et son épaisse chevelure dorée dépassait de sous son foulard. Alors qu'ils traversaient la plaine salée, Anne, à présent détendue, lui parla des oiseaux d'eau, et lui en indiqua quelques spécimens. Ils appréciaient la compagnie l'un de l'autre et il voulut en savoir davantage sur elle.
- Avez-vous un amour dans votre vie ? demanda-t-il, en décidant d'être direct. Mais il s'était montré un peu trop abrupt avec elle.
- Cet endroit a de grandes réserves de sel, dit-elle, évitant de répondre à sa question. Il insista.
- Une jeune femme en bonne santé comme vous doit certainement être mariée ?
- Je suis veuve, expliqua-t-elle, agacée, et il décida de ne rien ajouter pendant quelques minutes. Ils parvinrent à la plage et longèrent tranquillement la côte, en direction d'Istres.
- Cela fait longtemps que vous êtes veuve ? lui demanda-t-il prudemment au bout d'un moment.
- Cela va faire trois ans. Drôle de coïncidence, songea-t-il, et lorsqu'ils furent arrivés à sa maison, il décida de l'inviter à dîner. Elle accepta son invitation et ils fixèrent une date.


Sa domestique avait rigoureusement fait le ménage dans la maison et Michel était en train de préparer le dîner dans la cuisine. Une fois que tout fut près pour l'après-midi, il se para de ses plus beaux vêtements et attendit l'arrivée de la jeune femme. Elle finit par frapper à la porte et, nerveux, il alla ouvrir la porte.
- Bonjour, Mme Ponsart Gemelle.
- Je croyais qu'on s'appelait par nos prénoms, répondit-elle, contrariante, tout en restant maladroitement dans l'encadrement de la porte. La gaillarde d'Istres portait les mêmes vêtements que la dernière fois.
Pas particulièrement élégante, songea-t-il, légèrement déçu, et il se sentit un peu mal à l'aise.
- Je crains d'avoir un peu forcé sur l'élégance pour l'occasion, mais je vous en prie, entrez.
Anne pénétra dans le salon et il put sentir son parfum. Elle sentait bon, toutefois, et ses habits avaient au moins été lavés.
- Ah bien, Michel, j'espère que vos talents de cuisinier seront acceptables.
- Si vous n'avez pas confiance, vous êtes la bienvenue pour venir m'assister momentanément dans la cuisine. De toute façon, je vois que vous portez encore votre tenue de travail, dit-il sèchement. Anne fut étonnée de voir que son hôte savait comment la remettre à sa place.
- Je vais me changer et mettre quelque chose de plus confortable. Allez-y, vous pouvez jeter un œil à ce que j'ai préparé jusqu'à présent, poursuivit-il, puis il monta les escaliers. Elle se dirigea vers la cuisine et regarda un peu partout. Elle vit toute une variété de légumes émincés, du fromage, du poisson, des œufs et des carrés de pâte étalés sur le comptoir. Juste au dessus, elle aperçut une étagère avec une dizaine de bocaux à épices. Dans un tiroir, elle trouva des boîtes contenant des champignons séchés. A côté étaient disposées des rangées de pots de confiture, dont les étiquettes assuraient que chacun avait été composé de fruits différents. Les tôles de fer disposées au-dessus de la cheminée rougeoyaient de chaleur et étaient prêts à être utilisés.
Eh bien, il s'est vraiment donné du mal, s'aperçut-elle. Je crois que je l'ai sous-estimé.
Michel revint, vêtu de façon plus ordinaire et avec une pile de papiers dans la main.
- Regardez, c'est mon livre de recettes, La Traite. C'est un livre indispensable si l'on désire connaître de délicieuses recettes.
- Vous avez écrit un livre de recettes ?
- Oui, mais il n'a pas encore été publié. Mais relevez vos manches maintenant. Vous voyez ces bouts de pâte là ? Vous pouvez les tartiner d'œuf battu, et ensuite les saupoudrer de graines de sésame. Je vais m'occuper de beurrer le moule.
Et, tout en travaillant, ils parlèrent de leur vie.
- Est-ce que votre défunte épouse vous manque toujours ? demanda-t-elle un peu plus tard.
- Oui, parfois. Elle sera toujours dans mon cœur. Remuez doucement ce fromage blanc, Anne, et ajoutez-y un peu de câpres hachées.
- C'est ça, les câpres ?
- Vous n'êtes pas vraiment une fée des fourneaux, hein ?
Pendant ce temps, il mit la pâte feuilletée à cuire et y versa la sauce au fromage blanc, sur laquelle il ajouta les légumes. Son invitée était épatée, en le regardant disposer quelques dés de saumon fumé sur le tout et recouvrir l'ensemble avec des carrés croustillants de pâte feuilletée cuite.
- Voilà le travail. Allons-nous asseoir.
- Je n'ai jamais rien vu de tel, dit-elle, les yeux écarquillés.
- C'est surnaturel, répondit-il en souriant et, tout en amenant les assiettes, ils se dirigèrent vers la salle à manger, où il leur versa à chacun un verre de vin rouge.
- C'est vraiment fabuleux, déclara-t-elle. Je m'excuse de vous avoir sous-estimé.
- Merci. Vous êtes une très bonne cavalière. Vous avez d'ailleurs un cheval superbe ; vous devez être riche.
- Mon mari avait une usine à sel.
- Ah, voilà pourquoi vous m'avez parlé du sel pendant que nous cavalions dans la Camargue. Les affaires ont dû être florissantes.
- Oui, tout à fait. Le sel est exporté dans de nombreux pays. La Camargue est la plus grande zone d'extraction de sel d'Europe. Mon mari, Jacques, a eu un accident mortel dans sa propre usine et il m'a semblé que je devais revendre l'entreprise.
- C'est triste, dit-il.
- C'est quoi cet appareil ? demanda Anne, les yeux rivés sur un objet étrange situé dans le coin de la pièce. Il se leva et alla chercher le trépied en cuivre.
- C'est un instrument occulte que j'utilise pour la méditation.
- Vous êtes un drôle de type, rit-elle. Soudain, une flamme s'embrasa tout d'un coup, pour s'éteindre tout aussi rapidement, dans le même coin de la pièce.
- Bon sang ! s'exclama-t-il.
- Mon Dieu, qu'est-ce que c'était que ça ? demanda Anne, abasourdie.
- Je ne sais pas. Ca ressemblait à de la magie...
Ils réfléchirent un moment à ce phénomène, puis se remirent à manger.
- Vous voulez venir avec moi ? Allons faire les pommes dauphines, dit-il après l'apéritif, et ils retournèrent dans la cuisine. Une demi-heure plus tard, le plat principal était sur la table.
- Cuisiniez-vous souvent pour votre mari ? demanda-t-il tout en saupoudrant l'entrée de noix de muscade.
- Non, pas vraiment. Je crois que je ne suis pas assez soigneuse pour ça. Mais cela ne signifie pas que je ne peux pas apprendre.
- Si vous le désirez, je pourrai vous montrer les ficelles un jour, suggéra-t-il. Lorsqu'ils eurent terminé le plat de pommes de terre, le chef avait encore un fabuleux dessert à proposer : des quartiers de pêches à la crème fouettée et parsemées d'amandes pilées.
- Si vous cherchez à m'impressionner, alors c'est réussi, le félicita Anne après avoir goûté le dessert. Après le repas, ils débarrassèrent la table et firent ensemble la vaisselle dans la cuisine dans la bonne humeur.
- Ils sont très jolis, ces pots de marmelade, dit-elle tout en rangeant les verres.
- C'est de la confiture. La marmelade contient des petits zestes de fruits, mais pas la confiture, expliqua-t-il.
- Oh, je l'ignorais. Comment vous faites ?
- Lavez, séchez, faites cuire et ajoutez du sucre.
- C'est vraiment si simple ?
Michel hocha la tête.
- Eh bien, je devrais probablement développer ma part de féminité, dit Anne.
- Vous êtes très bien ainsi, et ils quittèrent la cuisine, propre et rangée.
- J'ai passé une très bonne soirée, mais je vais devoir rentrer à présent, dit-elle enfin.
- Vous êtes la bienvenue pour rester cette nuit, si vous le désirez. C'est loin jusqu'à chez vous, et il va faire sombre dans moins d'une heure.
Anne le remercia en lui disant que son pur-sang ne mettrait qu'une demi-heure à la ramener chez elle. A la porte, elle l'embrassa inopinément sur la bouche et elle était partie avant qu'il n'ait eu le temps de réaliser son geste. En souriant, il retourna dans le salon, jeta un œil à l'endroit où la mystérieuse flamme était apparue et resta un moment à savourer le souvenir de ces charmants instants passés en la compagnie de son invitée. Puis, il se dandina jusqu'au premier étage et se glissa sous les draps, la joie au cœur.


La silhouette d'une haute et étroite montagne apparut, dont le sommet ressemblait à un calice ouvert. Un château était perché sur son flanc, taillé comme un navire prêt à mettre les voiles. Un peu plus bas, quelqu'un était en train de gravir un sentier rocheux en direction de la forteresse, qui semblait être une passerelle entre le ciel et la terre. Il s'approcha des quelques soldats qui faisaient la garde à l'entrée.
- Nostradamus, c'est enfin vous ? l'apostropha un jeune homme coiffé d'une auréole, qui venait de rejoindre les soldats. Le rêveur ne savait que répondre, et l'homme s'aperçut de son malaise.
- Vous avez atteint un niveau élevé de conscience. La femme que vous avez rencontrée est la bonne, expliqua-t-il.
- Comment ça ? demanda Michel.
- Elle vous a éveillé !
Le visiteur laissa s'écouler un petit moment pour le laisser appréhender cette information.
- Mais comment me connaissez-vous ? demanda-t-il alors.
- Cela fait quelque temps que nous vous observons évoluer sur la Terre, répondit l'homme nommé Tristan.
- Une fois que votre esprit a sondé ces régions supérieures, vous devenez automatiquement un membre des Frères de la Lumière. Hosanna au plus haut des cieux ! Mais ne nous attardons pas. Venez avec moi. Nous sommes en train de préparer la Manisola et je vais vous montrer ce que nous faisons.
Ils pénétrèrent dans le château, regorgeant de pièces et de couloirs, et qui était bâti en fonction des positions solaires. Ils croisèrent quelques groupes de personnes transparentes, occupées à faire les préparatifs pour le festival prévu.
- Regardez, c'est la chambre des Druides, elle est remplie de fleurs, dit Tristan, tout en parcourant la foule du regard. Je voudrais vous présenter à mes amis, mais je ne les vois pas pour l'instant.
- Est-ce que toutes ces personnes ont atteint l'éveil, comme moi ? demanda Michel.
- Non, ce sont des serviteurs. Très rares sont les gens tels que vous et moi, et il arrêta quelqu'un. Où est Isola ?
- Je ne sais pas, répondit le passant.
- Si tu la vois, dis-lui que j'ai un invité spécial. Oh, et ils ont besoin de ton aide au banquet.
Puis, les deux hommes se dirigèrent vers la pièce principale, où l'on avait disposé diverses boissons et collations sur une grande table ronde décorée d'arrangements floraux. Les prêtres faisaient en sorte que tout se déroule correctement.
- Tout ceci me rappelle la dernière forteresse cathare, à Montségur, commenta Michel.
- Vous avez raison, reconnu Tristan.
- Mais cela signifie que tout le monde ici va bientôt être assassiné par les armées catholiques, déduisit Michel.
- Non, pas du tout, vous n'êtes pas arrivé au douzième siècle après Jésus Christ. Le temps n'existe pas ici, et notre festival et nos initiations rituelles se poursuivent éternellement. Vous n'avez vraiment rien à craindre ici. Ah, voilà Isola !
Une femme ressemblant à un ange, aux cheveux longs et blonds, et aux yeux bleus, apparut au milieu des activités. Elle possédait une aura divine et incarnait la pureté.
- Isola, je voudrais te présenter Nostradamus.
- C'est fantastique de rencontrer un autre esprit pur, dit-elle. Après les présentations, ils montrèrent un peu les environs au nouveau-venu et lui firent visiter la chambre occitane, garnie d'une mosaïque florale impressionnante. Au centre de la pièce trônait une image de Marie Madeleine surplombée d'une colombe posée sur un croissant de lune, et avec, à ses pieds, un serpent entortillé avec une pomme dans la bouche. Tandis que Michel s'imprégnait de l'image, certains fidèles, portant des plateaux de framboises, de mûres, de groseilles et d'autres variétés de fruits, les dépassèrent. Alors, le couple sortit dehors afin d'attendre l'ouverture du festival sur l'une des terrasses voisines. En attendant, ils observaient les collines situées au pied des Pyrénées.
- J'ai vu des personnes originaires de tous les continents, dit Michel. Appartiennent-ils tous à la communauté cathare ?
- Nous tenons davantage de la société gnostique, précisa Tristan, laquelle accueille les Catholiques, les Protestants, les Juifs, les Musulmans et d'autres croyants. Les Athées convertis sont également reçus ici à bras ouverts.
- On dirait que cela ne pose aucun problème…
- Non, pas ici, mais notre conception de la liberté et de la spiritualité est souvent considérée comme une menace ailleurs, et c'est pourquoi les derniers Gnostiques ayant vécu sans cacher leur croyance ont été assassinés en masse. Mais ils n'ont laissé qu'une carapace physique derrière eux.
- Pourquoi n'ont-ils pas fui ? demanda encore Michel.
- Nos prédécesseurs ont, il y a longtemps déjà, émis un vœu des plus pieux, permettant aux armées catholiques de les assassiner après avoir conquis la montagne, tout en sachant que leurs âmes atteindraient les mondes supérieurs, où Dieu manifeste sa présence sous la forme la plus pure.
- J'aurais choisi de vivre.
- Nous ne sommes pas tous pareils. Leur sacrifice avait pour but de créer cet endroit éternel. Un endroit où nous pouvons poursuivre notre tâche sacrée en secret. Sans eux, cela n'aurait pas été possible.
- N'est-ce pas un peu trop demander que d'exiger le sacrifice ?
- C'était un libre choix. J'ai me suis également fait la promesse de ne pas me laisser séduire par les choses terrestres. Mais venez, je vois que le festival est sur le point de commencer.
Ils retournèrent à la pièce principale, où des centaines d'initiés et de disciples attendaient déjà.
- Voyez-vous cet homme là-bas ? demanda Tristan. C'est Perceval, un être exceptionnel. Je vais vous le présenter.
Ils s'avancèrent vers l'homme à l'allure héroïque.
- C'est la première fois que vous venez au château du Graal ? demanda Perceval.
- Oui, et c'est plutôt une révélation pour moi, admit Michel.
- Au début, quand je suis arrivé, j'avais tendance à quitter ce château dans le même état d'ignorance que lorsque j'y étais entré, le prévint-t-il.
- Je suppose que vous avez développé la bonne méthode depuis.
- Certainement, mais j'ai d'abord dû mener une existence faite de souffrance et de privation.
- Vous venez de l'époque des chevaliers, poursuivit le nouveau-venu. A cette époque, tout le monde cherchait le Saint-Graal. Est-ce qu'on l'a trouvé ?
- Ils sont nombreux à l'avoir trouvé. En fait, le Graal est un symbole de l'endroit où Dieu a mélangé les matières de la Création avec la lumière du soleil. L'âme en quête doit affronter tous ces paradoxes pour atteindre la vie éternelle.
- Je voulais savoir si le Graal, l'objet matériel, avait jamais existé…
- Attendez, et vous verrez, répondit Perceval, en souriant. Puis, l'un des grands prêtres se tenant à la table ronde réclama l'attention de chacun et se leva afin de prendre la parole.
- Aujourd'hui, nous célébrons la Manisola, en l'honneur de Jésus Christ, le fils de Dieu et sa femme, Marie Madeleine, la prêtresse de la déesse Isis. Cette célébration représente l'occasion pour nous de commémorer le dernier souper, lors duquel Jésus a bu dans le calice de l'eau sacrée de la vie. Après sa crucifixion, Joseph d'Arimathie a recueilli son sang sacré dans cette même coupe. Le serviteur l'a ensuite passé à Marie Madeleine, qui l'a emmené avec elle pour son voyage. Elle portait l'enfant de Jésus et, afin d'assurer sa sécurité, elle est partie pour la France. C'est ici, à Montségur, qu'elle donna finalement naissance à l'enfant. Nous, les Cathares, sommes donc les descendants de Jésus. Nous sommes les gardiens de l'héritage culturel des Essenes, culture d'où proviennent Jésus et Marie Madeleine. Elle a ensuite fondé des Ecoles mystérieuses dans le Languedoc ; à chaque endroit où elle se rendait, des sources thérapeutiques sont spontanément apparues. Cela fait des siècles que nous célébrons la Manisola, mais cette fois, c'est une année particulière. Une âme nous est parvenue par sa seule force, et pour cette heureuse occasion, nous avons sorti le Saint Graal. Nous avons préparé une boisson, qui peut lui donner accès au Plus Grand.
Un serviteur tendit le Graal au prêtre. La coupe contenait un liquide.
- Nostradamus, voulez-vous vous avancer, je vous prie ? demanda-t-il alors. Déconcerté, le nouveau-venu marcha vers la table ronde.
- Vous êtes notre source de lumière sur Terre, et nous vous souhaitons tout le pouvoir et la sagesse nécessaires afin d'accomplir votre mission, poursuivit le prêtre, puis il lui tendit le calice. Michel prit une gorgée du Saint Graal et fut pénétré par une énergie étincelante.
- Longue vie à Nostradamus ! se mit à l'acclamer chacun dans la salle.
- Et à présent, place à un festival exceptionnel, conclut le prêtre. Les joueurs de harpe commencèrent à exécuter une musique céleste et les noceurs se déployèrent dans les pièces décorées, où ils profitèrent des mets présentés. Certains choisirent le silence et se rendirent aux terrasses voisines. Le temps était idoine et chacun passa un très bon moment.
Il était tard lorsque, soudain, les gardes sonnèrent l'alarme. Le château faisait l'objet d'un siège imprévu et les soldats en faction furent attaqués par une pluie de flèches. La panique s'installa et les disciples, à qui l'on n'avait donné aucune instruction, se mirent à courir dans toutes les directions. Certains trébuchèrent sur des prêtres qui s'étaient agenouillés, s'abandonnant à leur sort. Quelques grands prêtres, chaperonnés par une horde de gardes, se précipitèrent vers Perceval et Tristan.
- Nous voulons que vous assuriez la continuité de la religion. Dépêchez-vous, il y a une issue !
- Mais nous avons fait la promesse de rester ici éternellement, résistèrent-ils. Les grands prêtres leur firent rapidement comprendre à quel point il était important de préserver l'existence de leur religion. L'intérêt de la communauté passait avant toute chose, et soumis à la pression intense et au chaos de la situation, Perceval et Tristan cédèrent. Michel avait tout observé, jusqu'à se qu'il fut appelé à son tour.
- Je vous en prie, partez avec eux. Vous êtes très important. Vous allez leur servir de miroir pour l'humanité, afin qu'ils puissent voir ce qu'il leur arrivera, pour leur ouvrir les yeux et faire régner la lumière.
Il ne savait que faire, hormis acquiescer. Le chef de la garde reçut l'ordre de leur montrer le chemin et de dresser des barricades derrière eux, si nécessaire.
- Adieu, et gardez nos souvenirs en vie.
Les grands prêtres les saluèrent et les regardèrent partir, le cœur lourd.
- Venez, il n'y a pas de temps à perdre, commanda le garde, et il les amena dans un endroit reculé. Au même moment, un fracas assourdissant fit trembler le château sur ses fondations. Les armées ennemies avaient réussi à pénétrer dans les lieux et les soldats cathares durent sceller la pièce centrale en toute hâte. Les disciples qui étaient restés derrière, dans la zone conquise, furent massacrés jusqu'au dernier. Pendant ce temps, les trois élus furent conduits vers un palier, façonné avec du bois de cèdre superbement travaillé. Le garde fit halte et étudia minutieusement le panneau boisé, qui représentait des diamants de diverses formes. Il commença à tâter le long des soudures avec des doigts méticuleux. A un endroit précis, il garda sa main appuyée et, alors qu'il appuyait sur le diamant, ce dernier céda. Un passage secret s'ouvrit.
- Entrez, ordonna-t-il. Tristan, Perceval et Michel pénétrèrent dans l'endroit caché et exigu. Leur garde les suivit et referma le diamant boisé derrière eux, le rendant à nouveau invisible. Il alluma alors une lampe et un passage apparut sous leurs yeux.
- Dépêchez-vous, nous n'avons pas beaucoup de temps, les pressa-t-il, et le trio gagna de la vitesse.
- Au bout de ce passage, tournez à gauche, murmura-t-il quelques minutes plus tard. Le couloir suivant était une impasse, et une boule de la taille d'un homme et percé d'un trou devint visible. Les batailles qui faisaient rage à l'intérieur et à l'extérieur du château étaient perceptibles ici, et Tristan envisagea de rester en dessous un petit moment.
- Rampez par là, exigea le garde, voyant son hésitation. Les trois hommes se hissèrent avec obéissance dans le dispositif de secours, mais n'avaient aucune idée de ce qui allait se produire. L'engin, façonné à partir de brindilles et de peaux d'animaux pouvait exactement contenir trois adultes, et ils trouvèrent chacun un endroit où s'asseoir.
- Il y a des prises pour les mains et les pieds auxquelles vous pouvez vous accrocher, dit le garde. Ils s'étaient à peine installés lorsqu'il mit doucement la capsule en marche. Mue par sa propre puissance, la boule commença à rouler et le tunnel souterrain devint rapidement une voie verticale. Le véhicule finit par une chute libre et ses occupants tombèrent de plusieurs centaines de mètres en quelques secondes, jusqu'à ce que la boule atterrisse sur une sorte de sol, puis commence à rouler très vite. Nostradamus s'évanouit et ne reprit pas conscience. Dans la zone d'ombre, le temps passait à la vitesse de la lumière et toute chose se trouvait là. Ou bien, était ce que le temps restait au point mort et qu'il n'y avait rien ? Au bout du tunnel, il y eut une lumière. Avec un nombre incroyable de formes et au moins autant de couleurs.
- Je suis avec toi, entendit-il quelqu'un dire. Il ouvrit mollement les yeux et, à sa grande surprise, il vit le visage d'Anne. A l'envers, avec ses cheveux dorés qui lui chatouillaient le nez.
- Je t'ai tenu contre moi pendant des heures, poursuivit-elle, inquiète. Tu étais glacé et j'ai cru que tu étais mort.
Michel se pinça pour être en être sûr : oui, il était de retour sur Terre.
- Comment as-tu…
Mais il était trop faible pour finir sa phrase. Elle comprit et lui expliqua.
- A la maison, je me suis soudain réveillée en plein milieu de la nuit et quelque chose m'a dit que tu avais désespérément besoin de moi. J'ai tout de suite sorti mon cheval de l'écurie et je suis venue ici. Quand je suis arrivée dans ta chambre et que je t'ai vu étendu, inerte, à côté de ton lit, j'ai eu peur d'être arrivée trop tard. Mais heureusement, tu es toujours en vie. J'ai alors essayé de te remettre dans ton lit et je t'ai réchauffé, jusqu'à ce que ta température revienne à la normale.
- Oh, ma chère Anne, merci…
Mais elle l'interrompit en posant ses doigts sur ses lèvres.
- Tu n'as pas besoin de me remercier, et elle l'embrassa.
C'est sûr, cette femme est la bonne, songea-t-il, profondément ému, et ses yeux se remplirent de larmes de joie. Lorsqu'il la toucha avec tendresse, la carapace d'acier qui ceignait son cœur se mit soudain à fondre. La douleur qui l'avait accompagné pendant toutes ces années disparut en un éclair et son âme se trouva en extase.
- Veux-tu m'épouser ? demanda-t-il, rayonnant. Un sourire vint s'épanouir jusqu'aux oreilles d'Anne, qui répondit immédiatement oui.
L'amour entre un homme et une femme, l'amour le plus magnifique qui soit, se répandit dans son corps et ils s'endormirent dans les bras l'un de l'autre.


Michel se réveilla tard dans la matinée et s'aperçut qu'il était seul dans son lit. Il se leva, mit un linge autour de sa taille et se précipita en bas des escaliers.
- Anne, tu es encore là ?
- Oui, je suis là !
Il se rendit dans la cuisine et, à son grand étonnement, il vit que tous les tiroirs étaient ouverts et qu'il y avait des bocaux un peu partout.
- J'avais envie de manger quelque chose, expliqua-t-elle, avec un plateau dans les mains. Tu peux laisser tomber ton espèce de linceul, à propos, tu n'es pas le premier homme que je vois tout nu, et elle continua à manger. Il regardait droit devant lui.
- Je vois que tu manges aussi ma truffe, finit-il par dire.
- Tu veux dire cette chose noire, qui sent un peu le moisi ?
- Oui. Cette chose noire, comme tu dis, vaut en fait son pesant d'or, et est très difficile à trouver.
- Oh, désolée, je ne savais pas.
- Ce n'est pas grave. J'en trouverai une autre.
Cette femme était-elle vraiment la bonne ? Une femme qui se gavait de la sorte ! pensa-t-il avec dédain.
- Tu as dit quelque chose ?
- Non, rien, et il évalua le reste des dégâts.







Chapitre 6



Un capitaine de la formidable Allemagne
S'élève au rang de roi des rois
Grâce à l'aide spécieuse de la Pannonie
Sa révolte soulève des rivières de sang



Après une modeste cérémonie de mariage, Anne déménagea d'Istres pour Salon de Provence pour vivre avec Michel, qui habitait dans une maison qui fuyait de partout, décatie après des années de gloire. Elle décida de se charger de l'entretien de la maison, négligé depuis trop longtemps, et son étalon, Salé, fut logé dans l'étable d'un voisin sympathique. Le premier jour de leur vie ensemble, et après avoir rangé ses affaires, elle sauta lascivement sur le dos de son mari sans prévenir.
- Hé, attention ! Je suis un scientifique délicat, pas un commis de boucherie ! dit-il, alors qu'elle le maintenait entre ses jambes.
- Mon défunt mari ne s'est jamais plaint de ça, répondit-elle, surprise.
- Je ne suis pas ton défunt mari. Viens là… Et chacun déshabilla l'autre. Petit à petit, le couple s'habitua l'un à l'autre, jusqu'à ce qu'un jour, Anne annonce qu'elle était enceinte. C'était la première fois pour elle. Leur existence commença à prendre un bon rythme et, quelques mois plus tard, lorsqu'Anne était en train de vendre quelques produits cosmétiques élaborés par son mari, Paul vint au monde. D'une nature robuste, sa mère commença davantage à renouer avec son énergie féminine, ce qui était visiblement bon pour elle ; son comportement s'adoucit considérablement. Après sept années difficiles, il semblait clair que les beaux jours étaient à présent devant eux, et chaque année de Vénus allait les combler d'une nouvelle naissance.


Un jour, après que leur troisième enfant soit né, Nostradamus était assis dans la véranda derrière la maison, profitant du printemps. Partout, les fleurs étaient en pleine éclosion, répandant leur douce fragrance, et les arbres étaient remplis du gazouillement des oiseaux. Une fille du voisinage était en train de traverser les jardins adjacents, qui étaient animés du bourdonnement des abeilles. Le panier qu'elle portait lui indiquait qu'elle se rendait à la forêt avoisinante pour y ramasser du bois.
- Bonjour, fillette ! l'apostropha-t-il. La demoiselle le connaissait bien et lui retourna son bonjour. Pendant ce temps-là, Anne se trouvait dans le grenier en compagnie de quelques ouvriers, qui étaient en train de changer l'endroit en bureau. Elle avait fini par convaincre son compagnon de ne se concentrer que sur des sujets qui lui tenaient vraiment à cœur ; prédire l'avenir et l'astrologie. Sa fortune personnelle lui permettait de s'y consacrer sans se préoccuper de l'état de leurs finances. Traiter des patients à la seule fin de s'assurer un revenu était une activité qu'il avait finalement abandonnée, sous son insistance. Michel était penché sur ses ouvrages traitant de l'occultisme, tandis que le soleil réchauffait doucement son dos. Il travaillait sur des prédictions qui allaient se réaliser l'année à venir. Soudain, un petit pois rebondit sur son front, avant d'atterrir sur la page ouverte sous ses yeux, en émettant un « splof ».
- Très bien, ça suffit Paul, prévint-il son fils, qui était en train de jouer avec une catapulte qu'il avait lui-même construite. Tout comme son mariage fécond, ses efforts créatifs commençaient à porter leurs fruits. Récemment, le conseil municipal lui avait demandé de faire une inscription en latin sur la fontaine publique au château de l'Empéri. De plus, son livre de recettes, La traite des fardemens et confitures, avait fini par être publié par Volant, à Lyon. Ce matin-là, il se concentrait sur son premier almanach contenant des prophéties touchant toute l'Europe et rédigées sous forme poétique. L'ouvrage devait comporter douze quatrains. Cet après-midi, son frère Antoine, qui avait survécu aux terribles inondations qui avaient eu lieu plusieurs années auparavant, allait venir discuter avec lui. Antoine avait récemment trouvé l'emploi de collecteur fiscal dans leur ville natale de Satin Rémy, qui n'était pas loin de Salon de Provence.
- Michel ! appela Anne depuis la fenêtre du dessus, tu peux venir jeter un œil, s'il te plaît ? Son mari se précipita dans la maison, mais en traversant le salon, il dût faire attention à ne pas trébucher sur sa progéniture. César était étendu sur le sol et était retenu au corps-à-corps par son frère et sa sœur, qui s'amusaient à le chatouiller jusqu'à le faire mourir de rire. Leur père contourna l'obstacle et monta à l'étage supérieur, où il jeta un regard à la bibliothèque faite sur mesure, dans laquelle ils avaient placé ses flacons verts, rouges, jaunes et bleus afin de les protéger. Le nouveau bureau, somptueux, faisait face à la fenêtre, qu'ils avaient agrandie, afin que le scientifique puisse avoir beaucoup d'air frais. Ils s'étaient aussi spécialement procuré des coffres pour y ranger son matériel de géométrie et le miroir qu'ils avaient acheté à Marseille était placé juste sous les traditionnelles lucarnes.
- Ah, ma première impression, c'est que je n'ai pas à me plaindre. Je vois que mes verres gradués ont tous survécu, répondit joyeusement Michel, et il commença à examiner le travail de menuiserie.
- J'ai cependant quelques commentaires à faire, dit-il un peu plus tard à sa femme, et il expliqua exactement aux ouvriers quelles modifications il désirait apporter à la pièce. Pendant ce temps, les cloches de l'église sonnaient midi, et ils entendirent Antoine les appeler. Il était arrivé en avance, afin qu'ils puissent partager ensemble le déjeuner. Les deux frères s'étaient souvent revus depuis les inondations. Anne se précipita en bas pour mettre la table dans la véranda, avant que la servante n'arrive avec les plats principaux.
- Assieds-toi, Antoine, le pria Michel, tandis qu'il lui apportait une chaise supplémentaire. Madeleine et César durent s'asseoir à côté de leur oncle et leur mère servit les saucisses de porc.
- Ce ne sont pas des saucisses cascher, remarqua Antoine.
- Je ne le suis pas non plus, répondit son grand frère.
- Paul, on mange ! appela Anne pour la troisième fois. Paul ne voulait pas les rejoindre et observait l'intrus depuis l'arbre en haut duquel il était grimpé. Il surveillait attentivement le collecteur fiscal. Tout en savourant les saucisses et les légumes, les frères s'échangèrent les nouvelles du coin.
- Tout va bien avec Bertrand ? demanda Michel.
- Oui, tout va pour le mieux ; Bertrand a lancé sa propre petite entreprise de construction.
- C'est merveilleux. C'est dommage qu'Anne vienne de faire rénover le grenier. Autrement, il aurait pu s'en charger. Antoine avait envie d'éclater de rire, mais il se contrôla.
- Quel genre de femme se lance dans les rénovations ? souffla-t-il à l'oreille de son frère.
- Je ne suis pas sourde, dit subitement Anne. Tu veux une claque maintenant, ou après ?
- Excuse-moi Anne, je ne voulais pas te vexer.
- On se complète parfaitement tous les deux, confessa Michel. Elle est l'homme, et je suis la femme.
- Vous êtes un couple exceptionnel tous les deux, murmura Antoine, quelque peu embarrassé.
- Mon mari parle pour lui, parce que je me sens femme à cent pour cent. Madeleine, arrête de grappiller des choses sur la table! se mit-elle soudain à crier. Après ce comportement quelque peu rustique vis-à-vis de leur fille, Michel ne put s'empêcher de rire à son tour.
- Tu as raison Antoine. Ne t'avise jamais de chercher la bagarre avec ma femme. Je vais encore devoir la dégrossir un peu.
- Attends un peu, Môssieur l'étudiant professionnel, protesta-t-elle. C'est grâce à moi que tu peux te pavaner. Alors, qui est-ce qui dégrossit l'autre ? et elle quitta la table en fulminant.
- Tu vas avoir du mal à le dresser, ton petit cheval, présagea Antoine. Il devait partir. Après avoir conduit son frère à la porte, Michel s'installa dans son fauteuil et se replongea dans son livre d'écriture. En fin d'après-midi, la même jeune fille que celle qu'il avait aperçue le matin rentrait chez elle avec le panier rempli de bois.
C'est drôle, songea-t-il, elle a l'air plus mature que ce matin.
- Bonjour, jeune dame, la héla-t-il. Elle lui fit un signe de la main et pouffa de rire en entendant le mot « dame », car le matin-même, il l'avait appelée « fillette ». L'air commençait à se rafraîchir et il décida de retourner jeter un œil à son nouveau bureau. En rentrant dans la maison, il tomba sur sa femme. Elle était toujours furieuse à propos du commentaire qu'il avait eu à son égard plus tôt dans l'après-midi. Les excuses n'eurent aucun effet sur elle et ce soir-là, les assiettes et les casseroles volèrent dans toute la maison, lancées par la main d'Anne.


Une nuit, le scientifique découvrit un groupe d'étoiles filantes grâce à son nouveau miroir. Dans les cercles d'astrologues, on savait déjà depuis un moment que certains morceaux de pierre ou de fer pénétraient parfois l'atmosphère terrestre, en prenant partiellement feu durant le procédé, mais ces découvertes n'étaient pas reconnues par la société. Michel avait lu une fois que dans un passé lointain et mythique, des météorites de plusieurs kilomètres de diamètre avaient créé d'énormes cratères sur le globe terrestre, ce qui avait radicalement changé le climat de la Terre. Il comptait écrire une lettre à ce propos au gouverneur de Provence, qui était connu pour son ouverture d'esprit et son intérêt pour la science.
Le gouverneur accepterait certainement de lire un essai rédigé par un astrologue réputé, supposa-t-il, et les connaissances devaient être partagées. Mais au fond de lui, il espérait que le vice-roi consentirait peut être à l'aider. Il avait raison. Le gouverneur répondit par une lettre le remerciant pour ses découvertes scientifiques. Il indiqua également qu'il lui était très reconnaissant pour la rédaction de son almanach qui avait récemment été publié à Lyon, et qui contenait des prédictions pour l'année à venir, soit l'année 1555. Il avait fait l'éloge de ces prédictions dans les plus hauts cercles et ses travaux se vendaient très bien, partout en France. Le succès lui avait ouvert ses portes et Michel décida de publier un almanach tous les ans. Il songea également à un autre projet : découvrir de quoi serait fait l'avenir de l'humanité pour le prochain millénaire. Cette œuvre porterait le nom idoine de Les Prophéties. Ravi du déroulement de ses affaires, il descendit au salon où il vit sa femme hardiment juchée sur la table à manger. Surpris, il regarda autour de lui pour voir ce qu'il se passait. Madeleine était perchée sur un placard ; Paul, quant à lui, était accroché au plafond, tandis que César était à quatre-pattes.
- C'est une conspiration ? demanda-t-il.
- Non, on joue à un jeu. Viens jouer avec nous ! l'enjoignit Anne, toute excitée.
- C'est quoi ce jeu ?
- On joue à chat-perché.
- Je préfère être perché sur le sol.
- Oh, tu es toujours si sérieux, soupira-t-elle. Cette réflexion blessa quelque peu son époux, qui fit demi-tour et retourna dans son bureau. Il avait toujours quelque chose à y faire, ne serait-ce que faire un peu de rangement dans ses affaires. D'humeur un peu nostalgique, il pensait à son grand-père Jean, qui le comprenait si bien, lorsqu'Anne rentra dans la pièce.
- Mon cher mari, je t'aime, même si on se dispute si souvent l'un avec l'autre. Mon amour pour toi ne change jamais vraiment. Mais tu pourrais peut être m'expliquer ce qui se passe dans ta tête, et elle s'assit.
- Je ne sais pas si tu arriveras à me croire, commença-t-il avec hésitation, mais j'ai une mission. L'œuvre de ma vie est de montrer à l'humanité les désastres qui vont se produire, au cas où elle n'arriverait pas à les percevoir ou à voir la vérité. Et mon fardeau me pèse terriblement.
- Hmm, je suppose que cela explique ce décalage entre nous, mais bon, c'est comme ça, répondit-elle avec compassion. En fait, je n'avais pas conscience de l'importance de ton travail ; ça explique donc pourquoi tu ne peux pas jouer avec les enfants.
- Je reçois des images sombres en permanence, poursuivit-il.
- Ca doit être terrible. Mais est-ce-que cette mission est plus importante que ta famille ? et, avec cette phrase, elle avait touché un point sensible. Il la dévisagea, quelque peu honteux.
- Peut être. Une fois que ma tâche sera accomplie, j'espère à nouveau ne faire qu'un avec Dieu, confessa-t-il.
- Je pense que c'est ce que nous voulons tous, et elle lui caressa la joue avant de le laisser tranquille.


Nostradamus eut bientôt fini la première partie de ses Prophéties en utilisant les rêves et les visions qu'il avait recueillis pendant des années dans son journal. Il avait collecté les prédictions les plus importantes et les avait datées, classées et réinterprétées par le biais de l'astrologie. Chaque chapitre portait le titre de siècle ; non pas pour désigner un siècle réel, mais parce que chaque chapitre comprenait cent quatrains. Les strophes de quatre vers étaient pratiquement incompréhensibles pour qui que ce soit d'autre, à cause de leur style sibyllin et de son mélange du français, du provençal, du grec et du latin. Il devait masquer ses messages de la sorte à cause de la puissance accrue de l'Inquisition. Et il ne désirait à aucun prix se retrouver accusé de blasphème ou de pratiques magiques alors qu'il était père de famille. A la seule fin de se protéger, il décida qu'il mélangerait également l'ordre des quatrains, et il étala les pages noircies sur son bureau.
Mes secrets ne pourront être révélés que par un prosélyte et n'être levés qu'après la réalisation de la prédiction, et il mélangea le tout. Une fois qu'il ait eût changé l'ordre des informations, il mit son travail de côté. Après un petit moment de nombrilisme, il soupira, se passant les doigts dans les cheveux. Il pensait souvent à son initiation dans les mondes supérieurs avec Tristan et Perceval, et il aurait aimé savoir s'ils avaient survécu à la chute de Montségur. Sa perception avait de nouveau échoué. Aucune réponse ne lui parvenait de la source et ses rêves n'étaient d'aucune aide non plus. Quelques semaines plus tard, cependant, les planètes se trouvèrent dans une position unique et il était probable qu'elles lui procurent un apaisement à ce moment-là. Dans le grenier, le fervent mystique sortit l'appareil de cuivre, assorti de ses mystérieux pouvoirs. S'il était placé à un angle précis, l'instrument métrique se connectait aux corps célestes. Après avoir calculé la position correcte, il posa un récipient d'eau à côté de l'appareil, sur le sol. Assis en tailleur par terre, il humidifia les pieds et le siège du trépied et posa sa tête sur l'instrument. Il ferma les yeux et se concentra sur les anges déchus qui avaient manqué à leur promesse de ne pas voler. Puis, enfin, il sembla que le temps était venu et, par à-coups, il quitta son corps.


Il flottait dans une pièce appartenant à une résidence, au plafond de laquelle pendait un magnifique lustre, qui n'aurait pas pu exister à son époque ; les bougies qui l'agrémentaient n'étaient pas en cire, mais se trouvaient être de petits bulbes en verre qui s'allumaient d'eux-mêmes. La pièce, haute de plafond, était meublée de canapés en peluche rouge, de tables à café en acajou, de quelques autres lampes ingénieuses et d'un miroir gigantesque au cadre doré. Il entendait la musique produite par un grand orchestre, accompagnée de chœurs, mais, étonnamment, il n'y avait aucun musicien à la ronde. La musique semblait provenir d'une boîte, dans laquelle un disque rond et noir tournait tout seul. Dans un coin de la pièce trônait une statue grandeur nature représentant quelque admirable personnage héroïque. La statue de marbre était confectionnée avec une technique parfaite et illustrait un demi-dieu musclé brandissant fièrement une épée et rayonnant de victoire.
L'artiste doit être obsédé par le triomphe ; cette statue transpire le pathos, songea Michel. Un Allemand en uniforme, les cheveux coupés au ras du crâne, pénétra dans la pièce et se dirigea vers la boîte parée d'un pavillon. La mélodie ampoulée recommença et, tandis que l'homme, ému, savourait la symphonie, il appela quelqu'un.
- Magda, où es-tu ? Sans réponse, il appela de nouveau, plus fort, et on lui répondit.
- Je suis là ! résonna une voix lointaine, et quelques instants plus tard, sa femme entra dans la pièce.
- C'est la sixième fois que tu écoutes le Perceval de Wagner, se plaint-elle, et son mari arrêta prestement la musique. Pendant ce temps, l'intrus s'aperçut que cette apologie à l'époque des chevaliers expliquait sa présence ici et, qu'encore une fois, il n'y avait pas de barrière linguistique.
- Helga a mal au ventre, poursuivit Magda, mais pourquoi tu m'as appelée ?
- Je serai très occupé dans les semaines à venir. C'est la raison pour laquelle je n'ai pas de temps à accorder aux enfants ; et j'ai besoin que tu m'aides pour mon discours pour la presse étrangère, et Joseph saisit une chemise de documents.
- D'accord, chéri. Tiens, à propos, savais-tu qu'il y a quatre cents ans, quelqu'un avait prédit qu'en 1939, nous serions en guerre contre les Français et les Anglais en Pologne ?
- Ah, je vois que tu as lu le livre de Kritzinger, Mysterien von Sonne und Seele, supposa-t-il. Elle approuva.
- Quoi qu'il en soit, des membres du parti m'en ont parlé, mais je ne l'ai pas encore lu. Comme par magie, sa femme fit apparaître le livre controversé de 1922 et le feuilleta pour y trouver un passage précis.
- Regarde, ce quatrain semble prédire à la fois la cause et la date de la guerre. Tu peux vérifier par rapport à l'original en français ; il est présenté en dessous, dit-elle.
- En français ? Nous sommes sur le point d'attaquer la France ! Tu ne t'imagines tout de même pas que je vais me plonger dans cette langue ? Mais Joseph la laissa le convaincre de lire la version allemande et le couple se pencha sur le livre, tandis que l'auteur les observait au-dessus de leur tête.
Cela doit être mon œuvre, conclut ce dernier, surpris. C'est incroyable que je tombe sur mes vers dans une perspective future ; un futur dont je ne connais rien, et il observa, abasourdi.
- Tiens, voilà une strophe saisissante que tu vas sûrement pouvoir utiliser pour ton discours sur la Reichstag (les bâtiments parlementaires), suggéra Magda, et son époux la lut à voix haute : « Quelque part du plus profond de l'Europe, un enfant naîtra de pauvres gens qui, par sa langue, séduira les grandes masses. La croissance de l'Allemagne il entraînera. »
- Le Führer va adorer, dit-elle.
- On ferait mieux d'y réfléchir à deux fois, chérie. Peut être si je dis que c'est Kritzinger qui en est la source. Le Führer et les Allemands ne voudront pas écouter les prophéties d'un Français du Moyen-âge.
- De la Renaissance, corrigea-t-elle.
- Oh, ne sois pas si perfectionniste. Un message ne doit pas forcément dire la vérité. Il faut que ce soit simple, dit haut et fort et répété assez souvent. La vérité, c'est ce que moi j'aurai décrété comme étant vrai, Magda, mais je te remercie pour ton intéressante contribution. Qui sait, ça aura peut être de la valeur pour la propagande (1940, les Allemands répandent de fausses prophéties de guerre en France). Mais est-ce que tu veux bien écouter ma réponse à la Nuit de cristal pour la conférence de presse à présent ? et il commença, mais fut interrompu par une sorte de tintement. Joseph saisit un pavillon depuis un appareil et écouta une personne parler à l'intérieur pendant un moment, avant de le reposer.
- Magda, la gouvernante veut que tu ailles chercher Helmut et Hilde, et sa femme quitta immédiatement la pièce. Son mari se dirigea vers le grand miroir et commença à répéter son discours pour les journalistes.
- Toutes les histoires que vous avez entendues à propos de prétendus pillages et autres destructions des biens juifs sont de vils mensonges ; aucune atteinte, quelle qu'elle soit, n'a été portée au peuple juif. Il renforçait chaque mot avec de grands gestes, jusqu'à ce qu'il trouve que sa déclaration soit exactement telle qu'il la voulait. Il arpenta la pièce un moment et retourna se placer devant le miroir afin de se convaincre une dernière fois.
- La vérité suprême et absolue, c'est que le parti et le Führer ont raison. Ils ont toujours raison. Soudain, il se retourna et demanda à quelqu'un : As-tu quelque chose à redire à ça ? Michel examina la pièce pour voir la personne à qui l'homme s'adressait, mais il n'y avait personne d'autre.
- Hein ? Tu trouverais à y redire ? répéta l'Allemand d'une voix dure.
A qui parlait-il ?
- Tu crois que je ne te vois pas ? dit Joseph, regardant à présent juste au-dessus de sa tête.
Mince ! Il m'a trouvé !... Pendant un instant, le temps s'arrêta.
- Je vois souvent des choses que les autres ne peuvent pas voir, poursuivit-il, et je n'en parle jamais avec le parti, sinon, ils me prendraient pour un fou. Mais qu'est-ce-que tu fais là, fantôme ? Tu es venu pour m'aider ou pour me mettre des bâtons dans les roues ? Michel était stupéfait et ne savait que répondre.
Cet homme doit être incroyablement doué, pensa-t-il, il voit des fantômes et il n'éprouve pas la moindre crainte à leur égard. Joseph se mit à répéter son discours devant son auditeur unique.
- Nous, les nationalistes-socialistes, n'agiront que pour nos électeurs. Nous entrons dans la Reichstag pour profiter des armes offertes par la salle d'armements de la démocratie, qui a été créée par le modèle gouvernemental à disposition. Nous n'entrons pas en tant qu'amis, ni en étant neutres, mais en tant qu'ennemis. Alors ? Tu trouves ça comment ? demanda-t-il avec vigueur. Un autre silence s'ensuivit et Michel se sentit très gêné.
- Je suis navré, mais je n'arrive pas à vous suivre, finit-il par dire.
- Oh, Seigneur, un petit esprit sous-développé. Permets-moi de t'enseigner quelque chose. J'ignore d'où tu viens, mais tu es arrivé au Troisième Reich. L'empire est dirigé par mon Führer Hitler, mi-plébéien, mi-dieu. C'est probablement la réincarnation du Christ, ou, au moins, saint Jean-Baptiste. Il a tout ce qu'il faut pour être roi, il est le tribun-né du peuple et sera bientôt dictateur. Mon amour pour lui est sans bornes. Et je ne me montrerai pas faussement modeste, fantôme, car je joue un rôle des plus importants dans ce royaume, qui est l'un des plus puissants sur Terre. Je suis l'illustre ministre de la propagande, Herr Doctor Joseph Goebbels, docteur en philosophie et en littérature allemande. As-tu idée de la fine fleur sur laquelle tu es tombée ici ?
- Je crois que je comprends ce que vous voulez dire, répondit Michel. Il ne pouvait tout simplement pas ignorer l'énergie que Goebbels dégageait.
- Mon boulot, poursuivit Joseph, c'est de vendre une idée aux masses de sorte qu'elle les pénètre d'une telle façon et qu'elle soit si globalisante qu'ils accepteront complètement cet ordre d'idées et qu'ils ne pourront jamais s'en échapper. Je fais tout cela pour satisfaire mon Führer. Généralement, je suis plus adroit dans l'art de choisir mes mots, mais tu n'es qu'un fantôme. De toute évidence, tu n'es pas quelqu'un qui divulguera mes discours au monde entier, ce qui me donne donc la chance de soulager mon cœur.
- Est-ce qu'il y a beaucoup de monde qui est captivé par ce dirigeant dont vous parlez avec tant d'admiration ? demanda Michel, en flottant autour du lustre.
- Ah, ah ! Vous êtes sûrement un fantôme qui voyage dans le temps. Oui, il est adulé par des millions de compatriotes. Ma femme l'adore aussi. Elle désirait même devenir sa femme, mais elle n'a pas réussi, alors elle m'a épousé, moi, l'homme le plus proche du Führer.
- Cet Hister doit être quelqu'un de très impressionnant, devina le visiteur.
- Hitler ! Oui, absolument. Ce que notre dirigeant convoite, c'est d'atteindre la pureté et l'idéalisation de la race arienne. De cette façon, il encourage la notion de la famille allemande modèle : blanche et blonde. Ein Kind für den Führer. Mes sept enfants, Helga, Hilde, Harald, Helmut, Holde, Hedda et Heide ont tous les cheveux blonds et les yeux bleus et ils sont parfaits pour notre propagande. Regardez, voilà un portrait du Führer, et il tendit la photo d'un homme avec une petite moustache. Michel commençait à être lassé de l'attitude « je-sais-tout » du ministre. L'orateur professionnel n'arrêtait pas d'essayer de l'endoctriner, en dépit même de leur différence de hauteur.
- Comment pourrais-je me représenter la pureté et l'idéalisation de la race arienne ? demanda le prophète. Il mourait d'envie de le moucher.
- Bonté divine, mais le fantôme qui hante nos murs aurait donc un cerveau. Que c'est charmant ! Eh bien, je vais t'expliquer : dans la vie, il y a les gens très brillants et les gens inférieurs. Tout ce qui fait que les gitans, que les homosexuels ou encore que les malades mentaux sont ce qu'ils sont est dans le sang ou dans les gènes. ça va, tu suis ?
- Oui, bien sûr, mentit-il.
- Très bien. La diversité des gens a donc une cause biologique. Maintenant, nous avons remarqué que les gens inférieurs se multiplient plus vite que les classes supérieures. Par conséquent, il est nécessaire de mettre l'espèce inférieure à part, de les stériliser ou, encore mieux, de s'en débarrasser complètement. Autrement, ce déséquilibre de croissance entraînerait inévitablement la destruction de notre culture.
Ce Goebbels fait partie des Frères noirs, comprenait maintenant Michel, et il résolut de ne pas de se laisser intimider par lui.
- Est-ce que la Nuit de cristal est liée à cela aussi ? demanda-t-il.
- Tu devrais avoir honte; tu m'écoutais avant, mais tu es plus fin que je ne le pensais, dit Goebbels. La Nuit de cristal est un pas vers l'anéantissement total des Juifs. Les membres de notre parti ont récemment ridiculisé ces pingres d'Untermenschen en détruisant tous leurs biens, leurs synagogues, leurs commerces et leurs entreprises.
- Je viens de vous entendre dire qu'il n'avait été porté aucune atteinte à ces personnes.
- Est-ce que tu m'accuses ? Je te l'ai déjà dit : je déforme la vérité lorsque cela me semble approprié. La dextérité et l'à propos sont très importants pour atteindre notre but et le mensonge peut être judicieux dans des occasions comme celle-ci. Le Führer et moi-même voulons donner au peuple allemand ce dont il a besoin : un royaume vaste, pur et arien. Il n'y a rien que les masses détestent plus que d'envisager un sujet sous ses deux facettes. Goebbels avait réussi à se dépêtrer en se tortillant tel un serpent.
- Ne craignez-vous pas que les gens ne découvrent la vérité derrière votre supercherie ? demanda Michel. Il commençait tout juste à se rendre compte de l'ampleur du mal qu'il était en train d'affronter.
- Non, pas du tout, mais comme simple précaution, le Parti a déjà fait brûler 20 000 livres écrits par des écrivains, des philosophes et des scientifiques réputés. Des livres scandaleux, qui mènent à la décadence morale. Des livres qui n'ont rien à voir avec le Geist allemand. Notre projet sera une bénédiction pour nos concitoyens et nos descendants. Nous serons enfin débarrassés des homosexuels, des gitans, et asociaux, des schizophrènes et des fous. On a déjà stérilisé entre 350 000 et 450 000 personnes. Le ministre était intarissable.
- Et afin de résoudre l'énorme problème des Juifs, nous sommes en train de créer des camps d'extermination spéciaux, où nos docteurs auront l'opportunité de mener des expériences sur ces espèces impures, pour le bien-être de la race arienne.
Ce n'est même pas la peine de discuter avec ce type, songea Michel, que l'épouvante commençait à gagner.
- Vous devriez vous faire stériliser, pour répondre à vos propres principes ; vous êtes fou, explosa-t-il soudain.
- Je vois que vous n'êtes pas d'accord avec moi. Dommage, ainsi, voilà votre vrai visage. Mais tout ce qui est vrai n'est pas forcément bon pour notre Parti, continuait Joseph avec acharnement. Si cela coïncide réellement avec la vérité, tant mieux, mais autrement, on devra juste faire un ajustement. Michel était en train de fulminer à présent ; ce cinglé d'allemand lui drainait toute son énergie.
- Que penserais-tu d'une affiche faisant la publicité d'une nouvelle marque de savon ? revenait-il à la charge. Est-ce que ce serait mieux de souligner les hautes qualités d'une marque rivale ? Non, même toi tu serais d'accord. Envisage mon argument comme une forme de campagne politique.
Son visiteur cherchait à présent une issue. Son énergie était tellement à plat qu'il devait sortir d'ici aussi vite que possible. Il ne pouvait pas écouter le propagandiste une minute de plus.
- Si la vérité ne te sert pas, on doit l'adapter, répéta Goebbels, puis il éteignit toutes les lumières de la pièce en appuyant sur un seul bouton. Michel fut pris par surprise par ce brusque changement de jour en nuit, et se mit à tomber. Il essaya de se retenir au lustre, mais il continua à chuter et s'écroula sur le sol.
Mon Dieu, j'ai rencontré le diable en personne, et, étourdi, il tenta de se relever.
- Ce petit stratagème fonctionne toujours quand je cherche à déstabiliser des petits fantômes comme toi, ricana Goebbels, puis, il ralluma des dizaines de lumières. Cette fois, Nostradamus ressentit une énorme décharge électrique et son corps mental s'évanouit. Il était étendu là, aux pieds du héros en marbre à l'épée brandie, et se mit à chercher le salut.
- Soumets-toi à notre idéal, ou je devrai te détruire, rugit l'Allemand.
- Attendez, je peux vous prédire l'avenir du troisième Reich, dit le prophète afin de gagner du temps.
- Unseres schönes Reich, so weiss, so weiss et wunderschön ! se mit à entonner Goebbels, pris d'une folie furieuse, et il remit un nouvel air de Wagner.
- Tristan und Isolde, précisa-t-il, et il éteignit à nouveau les lumières. Ce nouveau choc paralysa la moitié du corps de Michel et ses pouvoirs de perception commencèrent à décliner. Le téléphone sonna pour la deuxième fois, ce qui lui donna un peu de répit. Le ministre éteignit la musique et se saisit du pavillon.
- Non, tout va bien, je joue juste avec les lumières, répondit-il, et il raccrocha.
- Bon, où en étions-nous ? Ah, oui, tu voulais me prédire l'avenir du troisième Reich. Je ne tomberai pas dans le panneau, évidemment, mais je peux te prédire que ton avenir à toi n'est pas bien brillant, et il fit de nouveau apparaître une pluie de lumières. A cause de ces attaques violentes, Michel n'était plus capable de penser, son corps volatile tremblait dangereusement et était sur le point de s'évaporer. Un choc supplémentaire aurait été fatal. A ce moment là, la porte s'ouvrit et Magda entra.
- J'ai été chercher les enfants et ils sont au lit maintenant. Tu t'es bien tenu pendant mon absence ? demanda-t-elle.
- Bien sûr, chérie, j'ai répété mon discours, répondit-il d'un air affecté. Sa femme le dévisagea.
- Je veux que tu arrêtes de voir Irène. Tu nuis à l'image du Führer, dit-elle.
- Il n'y a rien entre elle et moi ; elle est seulement une très grande actrice dont je suis le parcours de façon très rapprochée.
- On sait tous les deux que ce n'est pas vrai, Joseph. Tu veux incarner la famille modèle, non ? Alors contrôle tes pulsions sexuelles, ou je devrai en informer le Führer. Il s'assit soudain sur le canapé et son regard traversa sa femme.
- Je vais me coucher maintenant, et arrête de jouer avec les lumières, lui ordonna-t-elle, puis elle quitta la pièce. Son mari ne perdit pas une seconde et se retourna avec empressement pour se remettre à son petit jeu. Mais il n'y avait plus rien près de la sculpture grandeur nature ; le fantôme avait disparu. Juste à temps, il avait retrouvé son corps matériel, qui attendait docilement le retour de son maître.
- C'était moins une, gémit-il, avec l'image de Goebbels qui brûlait encore sur ses rétines. Il se ressaisit et rangea le trépied. Puis, il s'assit à son bureau afin de coucher sur papier son aventure périlleuse.
C'est seulement en braquant ma lumière sur les ténèbres que le mal peut être vaincu, médita-t-il, tout en plongeant sa plume dans l'encre.


Anne fut enceinte pour la quatrième fois et dans quelques mois, leur nouvel enfant allait voir le jour.
- Ce sera une fille, augura son mari, tout en travaillant sur son deuxième almanach.
- Je ne veux pas savoir ! cria-t-elle, et elle se couvrit les oreilles.
- Ne fais pas tant de bruit, tu vas effrayer le bébé, la prévint-il, mais elle n'écoutait pas. Quelqu'un frappa soudain à la porte et Michel partit répondre. Il retourna dans la salle de séjour, le visage défait.
- Emmène les enfants en haut et reste avec eux, ordonna-t-il.
- Que se passe-t-il ? répondit Anne avec indignation. Pourquoi me traites-tu comme une espèce de bête de somme ?
- Je préfère ne pas rentrer dans cette conversation à présent ; je t'expliquerai plus tard, puis lorsqu'elle fut montée en haut avec les enfants, il revint à la porte d'entrée et laissa entrer les invités. Il s'agissait d'un couple de Sénas. La femme portait un nouveau-né repoussant, paré de deux têtes et de quatre bras. Ils avaient fait d'une traite le voyage depuis Toulon pour venir voir le médecin éclairé. Ce dernier se gratta derrière les oreilles lorsqu'il vit l'abomination, tandis que le couple affligé l'observait avec espoir.
Que diable vais-je bien pouvoir faire de ça ? se demanda-t-il, mais il n'eut pas le cœur de les renvoyer et, par simple formalité, il examina les siamois.
- Comment m'avez-vous trouvé ? demanda-t-il, tout en regardant le dos de l'abominable créature.
- Vous nous avez été recommandé par les autorités de Toulon, répondit le jeune père. Ils nous ont dit que vous pourriez peut être nous aider. Le docteur leur offrit quelque chose à boire, puis il se concentra brièvement sur l'essence de l'enfant, qui ne semblait pas vraiment viable.
- Je suis désolé, mais votre enfant ne vivra pas longtemps, dit-il doucement, sur quoi la mère éclata en sanglots. Son mari la consola et ils partirent, anéantis par le chagrin. Anne descendit avec les enfants et lui demanda ce qu'il venait de se passer.
- Je voulais simplement t'épargner une chose si abominable qu'elle n'aurait pu que te donner des cauchemars, expliqua-t-il. Plus tard, alors que les petits étaient au lit, il leva le mystère à l'attention de sa femme à la grossesse avancée, mais en n'en dévoilant qu'une petite partie, ce qui la fit frissonner.


Quelques mois plus tard, leur quatrième enfant - qui était tout à fait normal, heureusement - vit le jour. C'était une fille, tout comme Michel l'avait prédit, et elle fut baptisée Pauline. Anne retomba de nouveau enceinte juste après. Son époux approuvait la situation, bien que la famille commençât à devenir plutôt nombreuse et que les pleurs et les cris perturbaient l'atmosphère paisible de son bureau. La solution était simple : une porte séparatrice fut placée dans la cage d'escalier et le savant put se remettre à travailler dans le calme. En plus de dénicher les événements qui se produiraient dans l'année à venir et d'établir des horoscopes pour toutes sortes de gens, Nostradamus avait tenté plusieurs fois d'en apprendre davantage sur le vingtième siècle, mais la technique qu'il avait développée à l'aide du trépied ne fonctionnait plus. Dans la boutique occulte de Marseille, il trouva un nouvel instrument, et une fois revenu à la maison, il se précipita en haut avec le paquet mystérieux. Il déballa précautionneusement la boule fragile et la déposa sur le sol. Puis, il redescendit les escaliers pour se rendre au jardin, où il prit un peu d'eau du tonneau de récupération d'eau de pluie.
- Et bien, on a soif, dit Anne, alors qu'elle étendait le linge.
- Oui, je meurs de soif, répondit son mari, peu désireux de s'engager dans une prise de bec, et il retourna à la hâte dans son bureau avec un seau plein. Aujourd'hui, il était convaincu qu'il parviendrait à rendre visite à Hister, le grand dirigeant allemand qui allait causer une guerre mondiale. Il arrosa légèrement la boule et y ajouta une huile aux propriétés hallucinogènes. Puis, il s'assit à côté de l'objet. Après avoir examiné la surface liquide pendant un petit moment, il commença à se détendre, et lorsque les légères vapeurs se mirent doucement mais sûrement à l'intoxiquer, il tomba dans une transe profonde. Soudain, il se trouva attaché par derrière ; quelqu'un lui sautait sur le dos. Il était trop tard pour qu'il puisse se défendre et il tomba en avant.
- Papa, on a quelque chose pour toi, s'écria César, se suspendant à son cou.
- Nom de Dieu ! s'emporta-t-il, effrayant son fils. Il n'avait jamais vu son père en colère. Son père était toujours le calme personnifié, mais à présent, ses yeux renvoyaient des flammes et des éclairs. Michel vit son fils qui était resté planté là, tout triste, et regretta immédiatement son éclat.
- Je m'excuse de m'être emporté, mais tu arrives vraiment au mauvais moment, et il avança la main vers lui. César hésita une seconde, mais il tendit alors la main, avec un peu de méfiance.
- Eh oui, fiston, le mal est en chacun de nous, et même chez ton père, et il est bon de savoir contrôler cette force, chose que je n'ai pas réussit à faire à l'instant. Heureusement que nous avons une conscience.
Tous les deux ébranlés, ils mirent un instant à s'en remettre.
- Michel, tu descends ? On a une surprise pour toi, se mit soudain à crier sa femme, deux étages plus bas.
- Quoi encore ? et, de mauvaise humeur, il dévala les escaliers et atterrit dans la salle de séjour, où il ne trouva personne.
- Joyeux anniversaire ! hurlèrent Anne et les enfants en sortant de la cuisine. Ton cadeau est près de la porte ! Michel, qui venait d'avoir cinquante ans, sentit approcher la migraine et se dirigea d'un air ronchon vers l'entrée. Mais il n'y avait aucun paquet, et il revint dans la salle de séjour, en haussant les épaules.
- Derrière la porte ! chantèrent-ils. Il retourna à l'entrée et, en grommelant, il ouvrit la porte.
- Tût-tût-tût ! Un cor retentit, tandis qu'une foule composée de gens du village se tenait juste devant lui.
- Docteur Nostradamus, commença le maire, nous avons le plaisir de vous féliciter en cette occasion de votre cinquantième anniversaire, qui représente la moitié d'un siècle. La seule chose que Michel désirait faire était de lui claquer la porte au nez, mais il ne pouvait décemment pas se permettre un tel geste face à tous ces concitoyens surexcités et à sa famille. Il devait donc se montrer tolérant.
- Vous êtes quelqu'un d'exceptionnel, poursuivit le maire, et vous nous êtes très précieux ici, à Salon de Provence. Par conséquent, le conseil municipal a décidé d'ériger une statue à votre effigie, et c'est avec humilité que nous vous invitons à venir dévoiler votre reproduction au parc municipal.
Il n'y avait aucun moyen de s'y soustraire, et le savant auréolé de gloire fut emmené sur le champ. La foule enjouée le porta même sur ses épaules et l'entraîna au parc, où trônait sa statue couverte.
- Bonnes gens, cria le maire, une fois qu'ils furent tous arrivés. Notre célèbre concitoyen fête ses cinquante ans aujourd'hui, et le conseil aimerait profiter de cette occasion pour lui rendre hommage en faisant de lui un citoyen d'honneur, et a érigé une statue le représentant. Le maire demanda à Nostradamus de retirer le voile de la statue et le personnage de bronze, qui était une bonne représentation de l'astrologue, fut révélée. Un orchestre de fanfare commença à jouer et les membres du conseil municipal se précipitèrent vers le savant pour le féliciter. Après ce déluge de louanges dithyrambiques, le docteur, éperdu, aperçut une issue et s'enfuit par derrière. Le maire échangea quelques mots avec l'épouse du prophète, tandis que les membres du conseil profitaient des collations offertes. Plus tard, Anne retourna à la maison, ravie, et laissa les enfants rester un peu plus longtemps au parc pour jouer au ballon. Son mari l'attendait au salon, dans une attitude sévère.
- Ne me fais plus jamais de surprise comme ça, dit-il avec violence. J'étais en pleine concentration lorsque tu as envoyé César me chercher. J'ai failli avoir une attaque.
Pauline, qui était enveloppée dans des langes, se mit à pleurer.
- Tout va bien, ma chérie, l'apaisa sa mère, nous devons toujours nous adapter à ton drôle de père. Il croit qu'il est le centre de l'univers.
Profondément vexé, il tourna le dos à son épouse entêtée et il monta l'escalier en pestant et en jurant.
- Tout ce que tu veux, c'est te plonger dans toutes sortes de malheurs, sans arrêt, cria-t-elle derrière lui. Et bien, pas nous ; nous, on aime s'amuser de temps en temps. Il savait qu'il avait épousé une femme non conventionnelle, mais cette fois, elle était allée trop loin, et il verrouilla la porte menant au grenier. Tout au long de la journée, il resta à bouder dans son bureau, mais une fois le soir venu, il s'était calmé. Il alla voir Anne dans la chambre et lui dit qu'il était désolé.
- Tu as raison, je suis bien trop sérieux et ma compagnie doit vous être pénible, à toi et aux enfants, mais je ne peux pas changer ma façon d'être…
- Ce n'est pas nouveau. Viens par là, et retire tes vêtements, dit-elle. Il rampa sur le lit, près d'elle, et ils s'enlacèrent amoureusement.
- Je sais que tu dois remplir ta mission, poursuivit-elle, et je te soutiendrai jusqu'au bout, mais en même temps, je veux avoir une vie aussi.
Sa compréhension l'apaisa et ils firent l'amour.
- J'ai tellement de chance de t'avoir, murmura-t-il après. Le matin suivant, il se sentait terriblement mal en se réveillant ; c'était comme si son corps était en train de brûler. Apparemment, la veille avait été une journée trop rude pour lui. Anne entendit son mari gémir et vit qu'il était gravement malade.
- Tu veux que j'aille chercher un docteur ? demanda-t-elle, inquiète.
- C'est moi le docteur, et tout ce dont j'ai besoin, c'est de repos. Et d'amour, ajouta-t-il. Il garda le lit pendant des jours et sa femme prit soin de lui, malgré son gros ventre.
C'est toujours la même chose avec mon érudit de mari, songeait-elle, tristement, tout en retirant la coquille d'un œuf dur qu'elle préparait pour lui. Je dois simplement lui accorder plus d'espace.


Noël était arrivé, les vacances les plus longues de l'année après celles de Pâques. La famille Nostradamus, qui s'était à présent élargie à cinq enfants, célébrait la naissance de Jésus Christ dans l'église Saint Laurent. C'était la première fois que l'on y représentait la scène de la nativité, avec des statues grandeur nature, et tout le monde voulait la voir. Les enfants se précipitèrent devant, et Paul et César réussirent à aller tout près de la crèche, où était installé le petit Jésus.
- Maman, André ressemble à Jésus ! cria Paul, décelant une ressemblance avec son frère nouveau-né.
- Je crois qu'André est plus beau, répondit-elle de derrière une rangée de personnes. Les spectateurs la regardèrent d'un drôle d'air.
- Vous blasphémez, l'accusa l'un d'entre eux. Anne ne lui accorda aucune importance et admira les autres poupées de Noël avec son époux. Marie, Joseph et les bergers étaient bien moins populaires, et un peu plus loin, les trois rois de l'Est attiraient l'attention la plus minime. Tous les fidèles furent alors appelés à s'asseoir sur les bancs en bois, où Nostradamus parla rapidement à ses enfants de François d'Assises, qui fut le premier à amorcer le recours à une étable. De cette façon, le moine désirait faire partager le message de Noël aux illettrés. Malheureusement, les petits ne se montrèrent pas aussi philosophes qu'il l'avait espéré ; ils étaient occupés à admirer les centaines de lumières qui ensorcelaient les lieux de leur magie. Il était l'heure du spectacle de Noël. Le vieil archevêque d'Arles se traîna jusqu'au lutrin, impatient de voir le spectacle commencer.
- Mesdames et Messieurs, Noël est la promesse d'une nouvelle vie offerte par Jésus, et ce magnifique thème va à présent vous être mis en scène. Profitez du spectacle!
Les acteurs arrivèrent sur scène et le public se pencha en avant avec avidité. Enfin, pas tous les spectateurs, car Michel émettait quelques doutes sur l'ensemble de la représentation. Avant l'essor des Protestants, il n'avait jamais été organisé de si somptueuse célébration de Noël, et l'évêque ne s'était jamais montré aussi amical ni n'avait été aussi bref dans ses discours. La Contre-réforme tentait apparemment de se rallier des âmes, mais il était hors de propos que son public paroissial ne se risque à la moindre critique. Ses enfants innocents avaient fait l'objet d'un lavage de cerveau très efficace. Il regarda la pièce de théâtre avec aversion, mais à mesure que l'excitation commençait à gagner la foule, il se mit à se joindre à la liesse générale. Pour conclure, il y eut des parades menées par les bergers et les trois rois, qui aboutirent au berceau. En dépit des motifs impurs de l'Eglise, la soirée avait été agréable et la famille revint à la maison après le spectacle. Cette nuit là fut conçu leur sixième enfant.







Chapitre 7



La flèche qui fend le ciel suit son chemin
La Mort parle ; une grande exécution
Pierre dans l'arbre ; une fière race humiliée
Monstre humain ; purification et pénitence



- Michel, appela Anne derrière la porte du grenier, je sors cet après-midi, et je ne serai pas de retour pas avant demain soir. On peut prendre le thé ensemble avant que je parte, si tu veux.
L'idée plut à son mari et il ouvrit la porte. Elle entra avec un plateau chargé de thé et de biscuits, qu'elle déposa sur son bureau.
- Où vas-tu ? demanda-t-il.
- Je vais faire du cheval en Camargue avec Jacqueline, et après, je vais dormir chez elle à Istres. Cela fait longtemps que j'ai vu ma sœur.
- J'ignorais qu'elle montait à cheval.
- Oui, elle a commencé récemment. Alors, tu vas devoir te débrouiller un peu sans moi. Mais la domestique surveillera les enfants, et elle versa le thé aux fleurs.
- Est-ce qu'elle travaille toujours à cet atelier de couture ? s'enquit son mari, en prenant une bouchée d'un biscuit aux raisins.
- Oui, et je lui ai demandé de te confectionner une longue robe brune.
- Merveilleux, merci, dit-il tout en essuyant les miettes qui étaient tombées dans sa barbe.
Ils finirent leur thé, puis Anne partit.
- Envoie mes meilleures pensées à ta sœur, dit-il alors qu'elle partait, et ils s'embrassèrent rapidement. Il verrouilla la porte, afin que cette fois aucun enfant ne puisse lui sauter sur le dos, et ferma également les fenêtres. Il faisait à présent presque totalement noir dans la pièce, et il s'installa à la chaise de son bureau et prit une boîte de pilules secrètes dans un tiroir. Dans cette petite boîte, il conservait une plante utilisée pour stimuler le troisième œil. Une nouvelle expérience ! Il parsema un peu de poudre de plante sur son plan de travail et l'inhala par la narine en reniflant un bon coup.
- Nom de Dieu, j'en ai pris un peu trop, de ce truc, grogna-t-il, et des larmes de douleur vinrent inonder ses yeux. La pièce commença soudain à tourner et il s'agrippa aux accoudoirs de la chaise, mais perdit le contrôle.
- Anne ! cria-t-il d'une petite voix aigüe, ses yeux roulant dans tous les sens dans leurs orbites, et son corps se mit doucement à glisser du siège.


Après quelques minutes, le mystique, étendu sur le sol, reprit conscience.
Ce n'est pas mon bureau, remarqua-t-il, en regardant tout autour de lui. Il se retrouva dans une pièce immense et s'assit afin de mieux l'observer. Le sol était orné d'une imposante mosaïque représentant un soleil noir ; l'image était composée de symboles issus de différentes religions. La pièce était agrémentée de reliques et n'était éclairée que par une petite fenêtre. Il se rendit immédiatement vers celle-ci et regarda dehors.
J'ai atterri dans un château, jugea-t-il. Il n'y avait rien d'intéressant dans la pièce et, dévoré par la curiosité, il se dirigea vers une sortie.
Je ressens une étrange atmosphère ici, qui me rappelle la magie noire.
Et, avec précaution, il descendit un escalier en pierre. A l'étage inférieur, il y avait plus de pièces et toutes les portes étaient grandes ouvertes. Sur la première était inscrit « Salle du Roi Arthur ». Dans cette pièce trônait une table ronde en bois entourée de douze chaises.
Un passionné de l'époque arthurienne, très certainement, songea-t-il. Le voyageur temporel arpenta les lieux, inspectant chaque objet, effleura les chaises, puis, partit visiter la pièce suivante, appelée « Salle du Roi Heinrich I ». Ici, le mobilier était composé de matériaux très modernes, datant probablement du dix-neuvième ou du vingtième siècle, supposa-t-il. Il y avait un bureau, des classeurs en métal et un coffre. Sur le mur était accroché un plan en haut duquel le mot Wewelsburg était inscrit en grosses lettres.
Ce doit être le plan du château, devina-t-il. Sur l'ébauche gigantesque figurait une ville entourée d'un arc de cercle représentant exactement mille mètres de diamètre, et l'ensemble avait la forme d'une flèche, pointée plein nord. Il fureta dans l'un des tiroirs ouverts du bureau, et découvrit qu'il était rempli de bagues à tête de mort.
Une collection plutôt macabre, songea-t-il. Dans les classeurs, tous les dossiers étaient soigneusement classés par ordre alphabétique. Seul un classeur où figuraient nettement les images d'un monastère tibétain était posé au petit bonheur sur les autres. Soudain, il entendit des voix et regarda attentivement par l'encadrement de la porte. Trois hommes en uniforme étaient péniblement en train de grimper les escaliers en pierre.
- Le peuple allemand aura un dirigeant exceptionnel tous les mille ans, entendit-il dire l'un d'entre eux.
- Tu parles de moi, bien sûr, répondit l'homme avec la petite moustache et une voix terrifiante.
Ce doit être Hister, réalisa instantanément Michel.
- Sans aucun doute, mon Führer, répondit son adjoint, Heinrich Himmler.
- Cela fait exactement mille ans qu'Heinrich I a gouverné sur les terres allemandes, et vous pourriez bien être sa réincarnation.
Les hommes étaient à présent tout près et s'apprêtaient à atteindre l'étage où se trouvait Michel.
- Comment se passe la rénovation du Wewelsburg ? demanda Hermann Göring.
- Le château est comme neuf. Venez, je vais vous montrer la salle du général, répondit Himmler, et ils continuèrent à monter les escaliers. Michel ne pouvait plus entendre les hommes discuter, mais leurs pas résonnaient dans tout le bâtiment. Après quelques minutes, les Allemands redescendirent et leurs voix redevinrent audibles.
- Et alors, grand maître du royaume teuton, dit Göring d'un air taquin, dans quel endroit séjournerez-vous de façon permanente ?
- Dans la salle du roi Arthur, répondit Himmler. C'est d'ailleurs là que nous nous retrouverons désormais.
Michel pouvait les entendre dans la pièce à côté, tandis qu'ils s'asseyaient autour de la table ronde. Il y avait une porte qui séparait les deux pièces et, sans un bruit, il y colla son oreille.
- Messieurs, je vous ai demandé de venir ici pour une raison particulière, commença Himmler. Je voudrais vous présenter mes magnifiques projets.
- Je n'attends que des projets magnifiques de votre part, maugréa Hitler, mais son adjoint ne se laissa pas perturber.
- Le Wewelsburg deviendra le lieu de pèlerinage de toute l'Europe, poursuivit-il. Le château doit devenir le cœur d'une nouvelle religion. Une religion avec des dieux et des mythes reconnaissables, et même avec son propre Vatican.
- Basé sur le modèle chrétien ? présuma Göring.
- Non, je veux que nos anciennes racines ariennes deviennent dominantes. C'est pourquoi je veux remplacer la Bible par Mein Kampf, et toutes les croix par des svastikas. Karl Wiligut avait fait preuve de clairvoyance en prédisant que cet endroit deviendrait un rempart magique pour l'Allemagne.
- Ce satané pouvoir que détient le Vatican doit en effet être détruit, approuva Hitler.
- Toutefois, il y a encore un aspect du christianisme, dit le second commandant de la nation, qui n'a de cesse de nous fasciner tous, et c'est le Saint Graal.
Michel écoutait tout cela avec stupéfaction. Ils étaient en train de parler de la coupe magique dans laquelle il avait bu lors de son initiation.
- Durant des années, notre Thule-Gesellschaft a tenté de mettre la main sur ce Graal pour nous, car il est censé mener au pouvoir ultime. Il y a quatre ans, j'ai donné l'ordre à Otto Rahn (le chercheur du Graal Allemand mourut mystérieusement en 1939), l'historien, d'aller rechercher le Graal dans les grottes près de Montségur, mais il a cherché là-bas en vain. De toute façon, il ne pourra plus transmettre d'informations importantes à une tierce partie à présent.
- J'ai entendu parler d'autres victimes lors de vos recherches, commenta Hitler.
- Environ un million, répondit sèchement Himmler. Mais ces pertes ne sont que d'une importance très minime par rapport à ce que nous avons en tête.
- On vous surnomme déjà le grand inquisiteur, plaisante Göring, et les trois hommes se mirent à rire.
- Très bien, mais écoutez, voilà : je me suis moi-même rendu à Montségur et j'ai cherché pendant plusieurs mois. J'ai fini par trouver une piste, qui m'a mené jusqu'au monastère de Montserrat, en Espagne, et, Messieurs, j'ai réussi. J'ai trouvé le Graal.
Nostradamus entendit ces dernières paroles, incrédule. Ce personnage d'Himmler était encore plus dangereux que son chef !
- Où est la coupe ? s'écria Adolf avec excitation.
- Dans le coffre, dans la pièce à côté. Je vais tout de suite aller vous le chercher, et, fier comme un paon, il se dirigea vers la pièce où le prophète, accablé, partit vite se cacher comme un petit enfant. En retenant son souffle, il observa depuis l'arrière du meuble de rangement l'homme ouvrir le coffre, et il aperçut le Saint Graal.
Ce n'est pas lui, songea-t-il, soulagé ; le calice original est plus petit et est ébréché à l'intérieur. Pendant ce temps, Himmler se saisit de la relique et revint vers ses Frères noirs.
- Mon Führer, à vous l'honneur, et il tendit le présumé Saint Graal à son supérieur. Hitler examina le calice avec circonspection et le posa silencieusement sur la table. Puis, il se mit à applaudir avec conviction et regarda son adjoint avec une immense fierté.
- Le pouvoir absolu nous appartient à présent, dit Himmler avec un large sourire, mais permettez-moi de remettre le Graal sous verrous. Herr Wiligut (Raspoutine d’Himmler) et les officiers ne vont pas tarder à arriver et je veux que l'endroit où est caché le Graal ne soit connu que de nous trois.
Hitler donna son accord et Heinrich quitta la pièce pour remettre le Graal dans un endroit sûr, tandis que Michel restait caché derrière les classeurs. De nombreux gardes envahissaient le Wewelsburg à présent, et peu après, un groupe d'officiers S.S. arriva. Ils entrèrent et saluèrent le Führer. Adolf les ignora complètement ; il n'avait d'yeux que pour son adjoint, qu'il suspectait de lui réserver une autre surprise.
- Goebbels ne vient pas ? demanda Göring à son chef distrait.
- Non, Joseph travaille sur mon discours, il y ajoute des prédictions de Kritzinger, répondit-il avec détachement.
- Cette pièce, dit Himmler à l'intention du groupe élargi, ne sera accessible qu'aux douze plus éminents officiers de l'Empire. Après l'initiation, nous garderons le silence absolu sur tout ce qui aura trait avec cette affaire. Le vœu de confidentialité devra être garanti par la force, sous la fine supervision de Herr Wiligut.
Le médium fut appelé à se présenter, et Nostradamus eut un mauvais pressentiment.
- Tous les membres se rendront dans la pièce d'à côté à une heure déterminée, poursuivit Himmler, tandis que les autres concentreront toutes leurs pensées sur cette personne. La force chevaleresque qui règne dans cette pièce empêchera quiconque de garder le moindre secret pour lui. Herr Göring, je vous propose de passer en premier.
Michel se cacha pour la troisième fois et, une fraction de seconde plus tard, Göring pénétra dans la pièce et s'assit au bureau pour attendre. Le cercle fermé de S.S. entra alors en contact avec l'esprit de ses ancêtres germaniques lesquels, accompagnés par le son du bol tibétain, étaient censés purifier la pièce. Une fois les sons évanouis, un silence parfait régna pendant un moment. Göring faisait partie des membres les plus dignes de confiance, et il était persuadé de n'avoir rien à se reprocher. Toutefois, l'expérience commençait à le plonger dans le doute et il rongeait nerveusement ses ongles. Il finit par se faire rappeler dans la pièce avec ses collègues.
- Ce n'est pas ce à quoi je m'attendais, Hermann. Que nous cachez-vous ? demanda Himmler, d'une façon inattendue.
- Je ne vous cache absolument rien, répondit Göring avec arrogance.
- Et bien, selon Herr Wiligut, vous êtes…
- Je suis un homme d'honneur et de vertu, et j'ai toujours été fidèle au Führer.
- Alors il doit y avoir quelqu'un d'autre dans cette pièce, postula Wiligut.
- C'est peu probable, dit Himmler, ce bâtiment est défendu comme une forteresse.
Mais afin d'en être certain, il ordonna à ses gardes de fouiller la pièce d'à côté.
Oh non, ils vont m'attraper, réalisa l'autre médium, mais trop tard. Les soldats trouvèrent l'intrus et le traînèrent jusqu'au groupe de conspirateurs. Leur dirigeant se dressa de colère et le dévisagea avec un air de dégoût.
- Comment êtes-vous entré ? gronda-t-il, mais l'espion garda le silence.
- Le Führer t'a posé une question, insista Himmler avec vice, mais Michel continuait de serrer les lèvres.
- Cela ne se reproduira plus, mon Führer, s'excusa son adjoint.
- Jetez-le dans le Walhalla et allumez le four. Nous avons les moyens de le faire parler. Les gardes s'emparèrent de l'intrus et l'enfermèrent à la cave, où Michel reprit ses esprits.
J'ai complètement oublié qu'il s'agissait seulement d'une image du futur, s'aperçut-il. J'étais tétanisé par le danger. Puis, quelque peu rassuré, il regarda autour de lui. A côté du four, qui commençait à s'aviver, se tenait un conteneur rempli de boucliers appartenant à des soldats morts. Les insignes se trouvaient cérémonieusement brûlés dans cet endroit.
La peur est mon plus grand ennemi, mais je ferais mieux d'être prudent et de ne prendre aucun risque. On ne sait jamais, ils pourraient très bien me réduire en cendres moi aussi ; le four est déjà chaud. Et il concentra son attention sur son bureau, chez lui.
Tout n'est qu'une question de concentration… Et avoir retrouvé son sang froid, il commença progressivement à se dissoudre.
- Ah, ça fait plaisir à voir, soupira-t-il en voyant son cher grenier. Il se dirigea tout droit vers son bureau pour noter les événements, mais resta interdit lorsqu'il vit que son corps terrestre était étendu, sans vie, sur le sol, près de la chaise. Le corps respirait très doucement et il supposa que ce dernier était encore en train de se remettre de l'overdose de plantes qu'il avait prit avant. Le fantôme tenta d'y pénétrer par la force, mais le corps matériel ne répondit pas.
Et je fais quoi maintenant ? Ce n'est pas quelque chose qu'on peut trouver dans les livres, se dit-il en recouvrant son calme, et il décida d'attendre pour voir ce qui allait se passer.
Les chevaliers du douzième siècle ont dû faire une forte impression à ces Allemands, songea-t-il. Je me demande ce que ces monstres vont devenir. Et avant même que cette pensée ait abouti, il se retrouva dans un bunker, entouré par des nazis qui couraient autour de lui, paniqués. Nom d'un chien ! Mais, heureusement, personne ne le remarqua. Ces sombres personnages étaient absorbés par des affaires autrement plus urgentes.
Parfois ils me voient, et d'autres fois, non. Il semblerait que cela dépende de leur humeur, réalisa-t-il, les sourcils froncés. On dirait que c'est la réalité, et puis…
Soudain, une explosion fit dangereusement trembler le bunker en béton, et des nuages de poussière recouvrirent la pièce. Les nazis étaient bombardés : c'était une question de vie ou de mort. Une secrétaire, blonde et rondelette, courait en tous sens, désorientée par l'agitation, et elle frôla le visiteur inaperçu.
Elle est aveuglée par la panique et est incapable de relever quoi que ce soit d'autre. Prudemment, il se mit à examiner le complexe, où des dizaines d'officiers avaient trouvé refuge pour échapper à la bataille qui se livrait dans les autres pièces. La plupart d'entre eux étaient étendus sur des lits superposés et paraissaient vivre là leurs derniers instants. Toutes les pièces étaient dans un triste état de décrépitude. Des tuyaux pendouillaient ça et là du plafond, les murs étaient craquelés et des détritus traînaient un peu partout. Entre les lits étaient posés des barils en plastique remplis de pétrole. Dans l'une des pièces, le voyageur temporel découvrit six enfants blonds aux yeux bleus. Ce doit être les enfants de Goebbels, pensa-t-il. Dans la salle des officiers, il trouva Hitler et ses confidents. De nouveau, le bunker se mit à trembler sur ses fondations tandis qu'un opérateur téléphoniste tentait à grand peine de garder le contact avec l'armée. Le Führer essayait de contrôler ce qu'il restait de son troisième Reich depuis Berlin. Les locaux étaient situés juste en-dessous de la Reichstag et étaient couverts par un toit fortifié, de plusieurs mètres d'épaisseur, afin de protéger le dirigeant des pires bombes possibles.
- Les Russes et leurs alliés nous attaquent de partout, aboya Hitler, mais la capitulation ne faisait pas partie de son caractère. Nostradamus put observer de près la haine personnifiée. Chacune de ses pores semblait être au service de la destruction.
C'est assez drôle que je puisse ainsi passer leur dirigeant à la loupe, songea-t-il. Himmler était là lui aussi. Il ôta ses lunettes et se gratta les yeux, l'air découragé.
- Il n'est peut être pas trop tard de nous rendre en l'échange de notre liberté, suggéra-t-il.
- Non, nous ne négocierons jamais avec l'ennemi. Nous continuerons jusqu'à la victoire finale ! dit Hitler d'une voix rauque, tandis qu'un berger allemand lui léchait les doigts. Son adjoint avait les yeux perdus dans le vide, abandonnant tout espoir. Le bunker se remit à trembler sur lui-même. Les bombardements se rapprochaient.
- Je pense moi aussi que nous devrions nous rendre, admit à contre cœur le Général Berger.
- Ecoutez-moi : jamais je ne me rendrai vivant ! lui siffla Hitler au visage, et Berger quitta la pièce, frustré.
- Tu m'abandonnes donc, traitre, pesta son chef, tout en continuant à distribuer des ordres ça et là. Cependant, totalement hébétés, ses partisans se résignaient mollement à la situation, laquelle devenait chaque minute de plus en plus désespérée. Le Führer, brimé, se dirigea vers sa secrétaire pour lui dicter son testament et ses dernières volontés.
- Ecrivez, lui dit-il, que moi, Adolf Hitler, je jure que je dirigerai mon troisième Reich, même depuis la tombe.
J'espère vraiment que cela n'arrivera pas, songea Michel, qui se tenait juste derrière lui. L'opérateur téléphoniste entra, apportant de mauvaises nouvelles.
- Les partisans ont assassiné notre allié, Mussolini, et ils l'ont pendu la tête en bas, les informa-t-il. Hitler fut contrarié pendant un moment, mais s'en remit rapidement.
- Je ne veux pas que mes ennemis s'emparent de mon corps. Brûlez-le après ma mort, ordonna-t-il. Traudl prit note de sa revendication. Eva, la fiancée du Führer, entra avec un bol d'eau pour le chien, Blondie, qui se mit tout de suite à boire avidement.
- Où est Magda ? demanda Eva. Elle était appuyée contre une pile de boîtes remplies de documents importants qui étaient censés être brûlés à la dernière minute.
- Elle doit être avec Joseph, répondit Himmler. L'officier chargé des contacts pénétra de nouveau dans la pièce avec un message désastreux. Les S.S. auraient essuyé une défaite majeure à la périphérie de la ville.
- Alors comme ça, mon armée me laisse définitivement tomber, railla Hitler, devenant écarlate. Il faillit faire une attaque et dû quitter les locaux. Il se réfugia dans la salle de séjour, où Magda Goebbels était piteusement affalée sur le canapé.
- Pourquoi n'envoies-tu pas tes enfants se battre, pour changer ? gronda-t-il. Elle garda sagement les lèvres fermées et faussa compagnie à son idole. Le rêve d'un formidable empire que nourrissait Adolf était réduit en miettes.
- Personne ne veut me parler à présent, à part Eva, se lamenta-t-il, et il s'écroula sur le canapé et se repassa la Convention de Nuremberg pour la énième fois. A cette époque, il était au zénith de son existence, et le visionnage du film le détendit un peu. Sa fiancée l'avait suivi et s'assit à ses côtés.
- Adolf, je veux t'épouser. Aujourd'hui, dit-elle.
- Tu sais bien que je suis déjà marié avec ma mission, protesta-t-il. Mais Eva commença à le câliner, essayant de le convaincre.
- Très bien, nous allons nous marier, si ça peut te faire plaisir, finit-il par accepter. Et alors qu'elle le remerciait d'un baiser sur le nez, l'écran montra un parc gigantesque, où des centaines de personnes tendaient le bras pour saluer leur dirigeant.
Le roi des rois, avec l'appui de la Pannonie, comprit Michel en regardant. Le serviteur privé du Führer arriva en courant.
- Quoi encore ? demanda son chef.
- Herr Himmler est parti. Il a fui vers l'Ouest, par le système de tunnels.
- Envoyez des soldats pour l'achever.
- Euh, il n'y a plus personne pour exécuter cet ordre, répondit le serviteur avec réticence. Hitler arrêta le film et regarda devant lui, l'air lugubre. Nostradamus, curieux d'en savoir davantage sur la fuite de l'adjoint, quitta la salle de séjour. Après avoir exploré le complexe, il trouva un tunnel qui se dirigeait vers l'Ouest, par lequel Himmler était censé avoir pris la fuite. Il était en train de se demander ce qu'il allait faire ensuite lorsqu'il entendit un bruit sourd provenant de la pièce d'à côté.
- Tiens, tiens, ne serait-ce pas le fantôme de la maison ? résonna soudain une voix familière. C'était le ministre de la propagande, qui pouvait voir les fantômes et qui l'avait déjà dupé par le biais d'une discussion désarmante. Goebbels l'observait depuis l'encadrement de la porte, arborant une drôle d'expression.
Cette fois, je ne me laisserai pas avoir par cet idiot, décida Michel.
- Quel dommage que tu sois parti si tôt la dernière fois, dit Goebbels. Je suppose que tu es revenu pour voir comment nous nous en sortons. Mais rira bien…, et il se mit à rire. Hitler les rejoignit.
- Joseph, j'ai besoin de toi comme témoin. Eva et moi, nous allons nous marier.
- J'arrive tout de suite. Je suis en train de parler avec quelqu'un.
- Il n'y a personne ici, Joseph. Tu es encore en train de voir des fantômes.
- Mais il est juste là ! et il tendit un doigt en direction de Michel. Hitler sortit son pistolet et tira plusieurs fois à l'endroit où le fantôme était censé se trouver.
- Il n'y est plus. Viens, et boucle-la.
Des officiers effarés arrivèrent en courant, mitrailleuse au poing, et demandèrent ce qu'il se passait.
- Je viens de tirer sur un fantôme, ricana leur dirigeant en entraînant Goebbels avec lui. Michel, cependant, rampait sur le sol. Les balles l'avaient traversé.
- Je meurs ! cria-t-il. Mais son corps supérieur était à peine ébranlé. Une musique de noce résonnait depuis la salle de séjour. Adolf et Eva étaient vraiment en train d'unir leurs vies à la dernière minute. La cérémonie ne se déroula pas exactement dans l'harmonie ; ils furent interrompus par plusieurs explosions terribles. L'ennemi était à présent en train d'assiéger la ville à grand fracas. Le berger allemand, effrayé par les détonations, s'était allongé près du fantôme effondré au sol ; le seul endroit qui soit confortable au sous-sol. Ce fut une chance pour Michel, car la chaleur de l'animal l'aida à se rétablir de façon remarquable. Au lieu de fuir, il résolut de voir le dernier acte de cette guerre tragique. Par mesure de sécurité, il se tint éloigné de ce fou dangereux de Goebbels, tout en observant de près la chute des nazis. Après la cérémonie de mariage, le Führer annonça qu'il allait se suicider et qu'il désirait qu'on le laisse seul. Lorsqu'il se retrouva seul avec Eva, il versa quelques gouttes d'un liquide dans la gueule de son chien fidèle. Blondie s'écroula au sol, mort, et fut prestement repoussé dans un coin de la pièce.
Il a dû lui faire essayer un poison, comprit Michel. En effet, le grand timonier en donna à sa nouvelle femme, puis en prit pour lui-même. Ils s'endormirent tous deux pour toujours. Puis, le serviteur privé entra dans la pièce et tira une balle dans la tête de son employeur, pour la bonne forme. Les quelques derniers partisans traînèrent les deux corps en haut, dans la cour, et les brûlèrent avec les documents importants.
- Bon débarras, marmonna le prophète qui les avait accompagnés, avant de retourner dans le bunker afin de tout espionner jusqu'à la dernière minute.
Qui est encore là-dedans ? se demanda-t-il, tandis qu'il circulait à l'intérieur du bâtiment. Dans la chambre des enfants, il découvrit d'autres horreurs. Les six enfants de Goebbels étaient étendus sur leur lit, morts par empoisonnement.
Je parie que c'est Papa et Maman qui ont fait ça, soupçonna Michel, puis il trouva ces derniers, sans vie, derrière la porte.
Le Justice a vaincu. Cependant, ce mauvais génie court toujours, et il se dirigea résolument vers le tunnel par lequel Himmler était censé avoir prit la fuite. Il entra précautionneusement dans le sombre couloir, mais il ne tarda pas à s'érafler contre la fondation.
Sacré nom, cela va réclamer plus de forces qu'il ne m'en reste, songea-t-il, inquiet. Plus loin, il aperçut une lumière. Cela ne dura pas bien longtemps, toutefois, car celle-ci se révéla provenir de la secrétaire d'Hitler, qui tentait de sauver sa peau. Vaincue, elle longeait le sentier avec une lanterne. Il se faufila et la dépassa pour poursuivre sa route. Une station de train souterraine apparut soudain et quelques lampes défectueuses éclairèrent de grands groupes de femmes, de personnes âgées et d'enfants. Ils s'étaient réfugiés ici, fuyant les batailles qui faisaient rage en ville et attendaient la fin de la guerre, assis sur la plateforme. Michel survola les arches et les visages abattus, puis laissa la station U-Bahn derrière lui. Tout en suivant les rails en direction de l'ouest, il se fit mal en heurtant de nouveau le mur du tunnel.
- Aïe ! cria-t-il, mais la douleur n'était pas comparable aux douleurs terrestres, seulement une simple gêne, et il prit de la vitesse. Il s'approcha de la station suivante, où les affrontements battaient encore leur plein. Les membres fanatiques de la S.S. étaient en train d'assassiner les déserteurs qui s'étaient retranchés parmi les civils cachés.
Pas le temps de m'arrêter, décida le fantôme, et il dépassa les Berlinois qui luttaient pour leur vie. Le tunnel semblait sans fin, jusqu'à ce qu'il trouve soudain la voie barrée. Le souterrain s'était affaissé et un rai de lumière du jour filtrait sur les tas de décombres. Michel jeta un œil vers le plafond défoncé et glissa son corps souple par l'ouverture. Il ressortit dans Berlin Ouest, qui avait été totalement laminé. D'immenses incendies dégageaient des nuages noirs et l'étrange rangée de maisons tenait encore debout à divers endroits. Les Alliés progressaient sûrement à travers les dernières rues qui menaient à la ville. Partout, des cadavres ensanglantés étaient étendus, juchés sur les débris et les arbres abattus. Soudain, une poignée d'objets téléguidés se mirent à sortir des nuages.
- Wow ! Ils ont réussi à construire des machines volantes ! s'exclama le prophète avec enthousiasme, puis il se réprimanda de cette réaction enfantine et se concentra de nouveau sur les traces qu'avait pu laisser Himmler. Depuis le ciel, il découvrit un poste de contrôle britannique, qui bloquait le passage des véhicules qui quittaient la ville. On inspectait certaines des voitures qui n'étaient pas équipées de chevaux. Il y avait des milliers de soldats, mais ils étaient tous en route vers le centre de la ville. Il avait perdu la trace et retourna vers le tunnel effondré pour y trouver des indices. Eureka ! Sous une montagne de débris, il trouva un chapeau d'officier avec le manteau assorti, sur lequel était accroché l'insigne du rang le plus élevé du pays.
Ce nazi s'est débarrassé de son uniforme, comprit-il, et il inspecta toute la zone. Après avoir survolé le poste de contrôle plusieurs fois, il aperçut Himmler. Il était en train de sortir d'une caserne et était accompagné par un commandant britannique. Heinrich faisait semblant de n'être qu'un simple officier déserteur, et essayait de faire un marché. Le fantôme atterrit dans l'herbe juste à côté de lui, et l'entendit mentir. La crapule était en train de monter une grande histoire de toutes pièces et murmurait quelque chose à propos d'une belle récompense. Le commandant britannique semblait apprécier l'idée et regardait autour de lui afin de s'assurer de ne pas se faire pincer par ses camarades. Mais le chaos régnait, et les soldats britanniques autant que les américains n'avaient d'intérêt que pour les derniers résistants. C'était le moment rêvé pour les marchés véreux, et les individus allaient se cacher derrière les arbres pour se livrer à leurs intrigues.
- Marché conclu, finit par accepter le Britannique, et ils scellèrent leur accord au moment précis où de gros nuages sombres déchirèrent le ciel au-dessus de leur tête. Le soleil perça la brèche et se mit à briller sur le sinistre complot. Himmler fut éclairé, ainsi que Nostradamus, qui devint brusquement visible.
- Est-ce que c'est toi qui prononceras mon dernier jugement ? demanda l'Allemand avec impudence, en le voyant. Le juge présumé ne répondit pas, mais lui adressa un regard lourd de sens.
- Je te crache au visage, lança Himmler, sans la moindre once de remords. Alors, une flèche mystérieuse venue des cieux fendit les nuages et se planta dans son cœur. Le troisième Reich était définitivement révolu.
Est-ce que ma présence a une influence sur le cours des choses, ou pas ? se demanda Michel.



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