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Le plus grand pécheur de tous les temps


Chapitre 1/7 - 14/16

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traducteur anglais français : Claire Hiron

© 2006 Eric Mellema
Tous droits réservés



Chapitre 8



Affaibli, le monde se régénère
Partout règne une paix durable
Les gens voyagent dans les airs, par-delà les terres et les océans
Alors, la guerre frappera à nouveau


Verrouillée, la porte du bureau fut forcée et Anne pénétra dans la pièce, les jambes flageolantes, effrayée à l'idée de trouver son mari mort à l'intérieur. Après être rentrée à la maison, la domestique l'avait informée que le savant avait instamment demandé à n'être dérangé sous aucun prétexte, qu'il menait une expérience très importante. Mais à présent, elle avait l'impression que cela faisait trop longtemps que cela durait. Cela faisait des jours qu'il n'était pas sorti de son bureau, et à présent, il lui semblait que ses inquiétudes étaient justifiées. Elle trouva son mari étendu sur le sol.
- Il est mort ! hurla-t-elle.
- Tu ne pouvais pas frapper ? demanda Michel. Il était étonnamment lucide. Pendant quelques instants, elle demeura bouche-bée, puis, elle se mit très en colère.
- Tu es resté enfermé là-dedans pendant trois jours ! On t'a appelé sans arrêt, on a frappé à la porte, on s'est époumonés, et tu n'as pas ouvert la porte. Je ne le supporterai pas une minute de plus.
- Je vais bien, lui assura-t-il avec calme.
- Tu aurais pu être mort, poursuivit-elle, encore très agitée. Je n'avais pas le choix, il fallait que j'agisse. Et, tiens, la reine veut te voir. J'ai pensé que tu serais probablement intéressé de le savoir.
- C'est une bonne nouvelle, en effet ! Je vais tout de suite faire mes bagages, et il commença à se lever pour se préparer.
- Ne sois pas stupide : d'abord, tu vas prendre quelques jours pour reprendre des forces. Tu as une mine affreuse, cria-t-elle, et son mari lui promit qu'il se tiendrait tranquille pendant quelques jours.


- Où est-ce que Papa est allé? demanda la petite Pauline de trois ans le jour suivant, lors du petit-déjeuner.
- Papa s'occupe de l'au-delà, répondit César.
- Passe-moi le pain, s'il te plaît, demanda leur père. Son fils le lui tendit.
- A mon avis, il était encore en train de nous jouer des tours, dit Paul, avec audace.
- Votre père perd déjà ses cheveux, mais son espièglerie est encore intacte, admit Anne. Son mari avala un peu de jus de fruit et fut amusé par ces taquineries.
- Votre père va bientôt aller rendre visite à la reine, leur mère les informa-t-elle.
- Paul, laisse César tranquille !
Paul avait un sacré caractère et avait du mal à rester en place.
- J'espère que la reine n'est pas trop jolie. Parce qu'alors, on ne reverrait plus jamais Papa, commenta Madeleine.
- Votre mère est la seule qui m'intéresse, la rassura-t-elle. Et, de toute façon, la reine est déjà mariée avec le roi.
- Oui, et bien j'ai entendu dire que ce mariage était truqué, fit remarquer Anne. Et la Cour regorge de maîtresses.
- C'est quoi des maîtresses, Maman ? demanda Pauline.
- Ce sont des femmes qui ne sont pas mariées à un homme, mais qui l'aiment quand même, tente-t-elle d'expliquer simplement.
- Ah, alors il y a plein de maîtresses parmi nous, plaisanta César. Ses parents se mirent à rire, puis commencèrent à débarrasser la table.
- Peux-tu rester avec André un moment ? demanda Anne. Son époux, qui avait retrouvé son état normal, surveilla le bébé tandis qu'elle était en train de secouer la nappe dans le jardin.


La première partie des Prophéties avait fait un malheur à la Cour du roi, et la reine Catherine de Médicis avait demandé à l'astrologue hautement renommé de venir lui offrir une consultation à son palais. Il ne pouvait pas être accordé d'honneur plus grand, et Nostradamus céda à sa requête. Paris se trouvant être à une distance importante, il aurait à s'absenter pendant un mois environ. C'est avec le cœur gros qu'il fit ses aux-revoir à sa famille.
- Tenez, les enfants, voilà des myosotis, pour que vous pensiez à moi… Mais ses petits, déjà occupés à d'autres activités, étaient déjà en train de courir en direction du jardin. Leur père les aimait tous d'un amour inconditionnel, mais il se sentait plus proche de César, un garçon brillant, à qui il pourrait un jour transmettre son savoir.
- Sois prudent. La Cour regorge de haine et de convoitise, le mit en garde sa femme.
- Je resterai à l'écart de tout ça, promit-il, et après un gros baiser, il ramassa sa mallette et grimpa dans la voiture qui l'attendait. L'invité de la famille royale profiterait de l'occasion pour aller rendre visite à son éditeur, Monsieur Chomarat, à Lyon.
Il arriva deux jours plus tard. Son éditeur secoua la tête en signe de stupéfaction en voyant le célèbre écrivain entrer dans son bureau sans s'être annoncé.
- Je vais faire préparer la chambre d'invités, balbutia-t-il.
- Parfait, merci. Je ne pourrai cependant rester qu'un jour, car je suis en route pour Paris.
- Alors je vais immédiatement vous montrer mon bureau, puis il lui fit visiter la Maison Thomassin. Les topographes furent également abasourdis par la visite surprise, et se poussèrent maladroitement afin de faire de la place pour leur invité, qui débordait d'enthousiasme. Dans la salle d'imprimerie de presse, leur supérieur prit nerveusement la parole.
- Votre succès est dû en partie à cette invention, dit Chomarat en prenant l'appareil révolutionnaire avec tendresse, comme s'il s'était agit de son propre enfant. Il demanda à l'un des ouvriers d'insérer de l'encre dans la réglette destinée à la couverture des Prophéties. Ce dernier s'exécuta.
- A présent, je vais vous montrer comment ça fonctionne, reprit Chomarat, et il superposa le motif d'encre sur la plaque du bas.
- Ensuite, on met du papier par-dessus. Allez-y, vous pouvez essayer d'imprimer vous-même…
Nostradamus commença à rabattre la plaque à l'aide d'un treuil.
- J'aimerais que ce soit toujours aussi simple d'être mis sous pression, dit-il sur le ton de la plaisanterie, mais avant que quiconque n'ait l'occasion de commencer à rire, l'éditeur se mit à pousser un cri de douleur. Son pouce était resté coincé et son invité remis vivement la plaque en place.
- Laissez-moi jeter un œil, demanda ce dernier. Chomarat lui montra son pouce blessé en gémissant.
- Avez-vous des pansements ?
Le visage révulsé par la douleur, il tendit le doigt vers son bureau. Ils s'y rendirent et, après avoir fouillé partout un moment, ils trouvèrent un petit bout de pansement.
- Vous ne serez pas capable d'écrire à la main pendant quelque temps, dit Michel tout en pansant son pouce.
- Je suis imprimeur, pas écrivain, bougonna Chomarat. Il s'était remis du choc et les hommes retournèrent à l'étage de travail. Une fois arrivés, Nostradamus rabattit à nouveau la plaque, afin qu'elle soit fermement appuyée contre le bout de papier, puis la remit en place.
- L'époque du travail de cochon est à présent révolu, dit-il en riant, puis il admira l'impression une fois séchée.
- C'est merveilleux ! Mais qu'est ce que ce petit diable fait donc là, sur la dernière ligne ?
Chomarat, surpris, vint le rejoindre et se tint à côté de lui, d'où il put voir lui aussi l'anomalie.
- Quel est le gredin qui a fait ce changement ? dit-il avec colère. Mais aucun des membres de l'équipe n'avait l'air d'avoir commis cet impair. Leur supérieur se mit à courir vers l'approvisionnement des ouvrages de ses clients. Pendant un instant, il eut des visions de milliers de petits diables reproduits sur les pages, mais grâce à Dieu, toutes les couvertures étaient sans défaut. Ils apportèrent des corrections à la réglette d'imprimerie et, après toute cette agitation, le test décisif se révéla satisfaisant. L'écrivain était ravi et jeta de nouveau un œil à son travail, qui se trouvait édité dans ces locaux en plusieurs langues. Ses livres étaient reçus à bras ouverts dans toute l'Europe. Puis, l'éditeur et lui se rendirent dans un restaurant, et ils s'entretinrent un peu plus à propos d'améliorations à apporter à la version actuelle.


Le jour suivant, il se remit en route pour Paris. Tout se déroula parfaitement bien et trois jours plus tard, ils traversaient Fontainebleau. Ils seraient bientôt arrivés. Soudain, un groupe d'hommes à cheval entoura la voiture et la força à s'arrêter.
- Bande de brigands ! s'écria le cocher, mais les hommes se révélèrent être des policiers et, rassuré, il suivit leurs instructions. Un officier expliqua sans tarder au passager ce qu'il se passait.
- Votre trajet a été modifié ; nous allons vous escorter jusqu'au palais de Saint Germain en Laye.
- Pourquoi ? s'enquit Nostradamus.
- Le couple royal change fréquemment de lieu de résidence.
- Bon, alors nous avons encore de la route à faire.
- Toutes mes excuses pour le désagrément. L'officier Morency prit place à ses côtés, puis ils poursuivirent leur chemin.
- Les gens voyagent énormément ces temps-ci, reprit le policier tout en ôtant ses bottes. Le monde renaît enfin après toutes ses années sombres, et il fait à présent des progrès fulgurants.
- Vous voyez ces oiseaux migrateurs qui se dirigent vers le nord, là-haut ? l'interrompit Michel.
- Oui, pourquoi ?
- Ils volent dix fois plus vite que nous.
- Qu'est-ce-que vous voulez dire ?
- Que je suis né à la mauvaise époque…
- Je ne comprends toujours pas où vous voulez en venir, dit Morency.
- Oh, ne faites pas attention à moi. Je suis un peu de mauvais poil, c'est tout. Je dois probablement être fatigué, s'excusa le savant.
- Je vais vous laisser tranquille alors, docteur. Je suppose que vous êtes sans arrêt en train de vous faire importuner.
- Eh bien, puisque vous m'en parlez, je dois dire que c'est de pire en pire. Là où j'habite, je ne peux même plus sortir dans la rue. Mais allez-y, parlez, car les bons moments passent vite.
Morency lui parla de sa carrière et de sa prochaine retraite.
- Vous serez arrêté et emprisonné avant la fin de votre carrière, lui dit soudain le prophète. L'officier le regarda, déconfit.
- Qu'est-ce-que vous dites ? Juste avant ma retraite ?
- Ne vous inquiétez pas. Vous serez libéré grâce à un traité de paix.
- Je ne sais pas vraiment comment je dois prendre tout ça, mais j'essaierai de m'en souvenir. C'est incroyable que vous puissiez voir toutes ces choses !
- Eh bien, c'est un peu comme si les événements flottaient dans les airs, et que moi, je les observais, à la façon dont un oiseau sent l'orage approcher. La seule différence avec les animaux, c'est que les humains provoquent leurs propres malheurs, la plupart du temps.
- C'est incroyable. Est-ce que vous pouvez aussi voir votre propre avenir ? demanda l'officier, impressionné.
- Les affaires personnelles ont malheureusement tendance à voiler mes visions.
- Bon, eh bien, j'apprécie vos mises en gardes. Êtes-vous catholique ?
- Oui, pourquoi ?
- En ce moment, il se livre une bataille politique ici, entre la ligue catholique de Guise et la ligue calviniste de Coligny. La reine a choisi le camp de Guise. Vous êtes donc tranquille. Mais méfiez-vous des Cours parisiennes, car ce sont des fanatiques, et ils sont à l'affût du moindre prétexte pour convertir quiconque. Et je fais tout particulièrement référence à vos publications.
Une averse, qui venait de survenir, martelait le toit de la voiture et les hommes discutèrent jusqu'à la fin du trajet.


Enfin, ils étaient arrivés : Saint Germain en Laye. La ville était particulièrement appréciée des rois, car elle jouissait d'un climat agréable et était entourée d'immenses forêts. A l'instant où la voiture immergea des feuillages, le temps s'éclaircit. Puis, ils cahotèrent le long des jardins royaux, qui semblaient être sans fin et se trouvaient en pleine construction.
- Les jardins seront agrémentés de terrasses, avec vue sur la Seine, indiqua Morency.
- On dirait qu'on en aurait pour une journée entière rien qu'à le traverser, répondit Michel.
- En effet, tout autour de nous s'étendent environ cinq hectares de forêts. Henri II est un grand passionné de chasse.
La voiture dépassait à présent le nouveau palais, qui était encore entouré d'échafaudages. Des charretées entières de matériaux circulaient dans tous les sens, et des groupes d'ouvriers étaient en plein travail de construction. Cependant, l'invité fut emmené au vieux château, qui était situé juste derrière.
- Je me demande combien il y a de chambres ici, demanda-t-il lorsque l'imposant palais apparut sous ses yeux.
- Plus de quatre-cent. Le nouveau en comptera encore plus, répondit son compagnon. Les officiers de police à cheval tournèrent abruptement et la voiture s'arrêta à l'entrée. Les hommes sortirent et se dirigèrent vers les hautes portes d'entrée, que deux valets ouvrirent. Ils pénétrèrent dans le majestueux hall d'entrée, où deux escaliers en spirale étaient élégamment entrelacés.
- Voilà, j'ai terminé mon travail. Bonne chance ! dit l'officier avec sincérité. Le savant le salua, s'assit dans un fauteuil doré et examina la pièce en attendant. Où qu'il regarde, chaque recoin était décoré avec le plus grand soin. Même le plafond était décoré. Quand on pensait que c'était le nouveau château qui allait devenir la véritable œuvre d'art…


Un valet en chef lui demanda de le suivre dans la salle du trône, où l'on recevait habituellement les invités. Le roi et la reine l'attendaient sur leurs trônes dorés. Entre eux était suspendu le portrait d'une femme au sourire énigmatique* (Le portrait de Mona Lisa, appartenant à la collection du roi François premier).
- Nostradamus, nous sommes tellement ravis de votre venue, dit Catherine de Médicis avec fermeté, et son invité la salua bien bas, comme le voulait la coutume.
- Henri, voici le célèbre astrologue de Provence, celui qui a causé une telle agitation, informa-t-elle son époux. Il était médecin et a sauvé nombre de nos sujets de la peste.
Le roi lança un regard oblique à l'illustre provincial. Son teint pâle offrait un vif contraste avec son chapeau noir à larges bords, orné d'une plume brune.
- Ravi de vous rencontrer, dit-il, pour la simple forme. Encore un intellectuel… Eh bien, tu t'en occuperas toi-même, Catherine, songeait-il en lui-même. Michel vit clair à travers ses manières ; ce que le roi désirait vraiment, c'était aller chasser.
- Je suis très curieuse de votre talent, repris la reine, qui portait une coiffe en cuir, et j'aimerais que vous veniez dans mes appartements privés demain matin, à huit heures, afin que nous en discutions.
- Très certainement, Votre Majesté. Il songea qu'elle était bien plus intelligente que son mari.
- Lundi de la semaine prochaine, il y aura une fête, poursuivit-elle, en honneur du mariage du Duc de Joyeux et de Madame de Vaudemont, et ce soir se tiendra un banquet. Nous vous invitons pour ces deux événements. Le cœur de Michel fit un bond lorsqu'il entendit prononcer le nom de sa première femme.
De Vaudemont… Incroyable. La mariée doit être une sœur ou une nièce de Yolande. Mon ancienne belle-famille ne sera pas vraiment ravie de me voir, pensa-t-il. Il n'échapperait pas à la confrontation. Le roi, qui ne se joignait toujours pas à la conversation, commençait à se tortiller sur son fauteuil doré.
- Je vous remercie beaucoup de cette invitation, Votre Majesté. Je ne manquerai pas d'être présent.
- Nos invités doivent nous rejoindre lors de la danse de Cour, après le spectacle. Vous connaissez ces danses ? demanda Catherine.
- Pas du tout, Votre Majesté.
- Alors notre maître de ballet vous en enseignera les pas au cours des jours qui viennent. Mais ce soir, nous nous verrons au banquet, et elle ordonna au valet de faire sortir l'astrologue de la salle des trônes. Le professeur de danse promit de commencer les cours de danse le jour-même, mais l'invité devait auparavant prendre un peu de repos.


Quelque peu remis de ce long voyage, Nostradamus se rendit à la salle de ballet, où l'attendait Balthazar.
- Êtes-vous toujours fatigué du voyage, Monsieur ?
- Toujours, mais un peu d'exercice ne me fera pas de mal.
- Je vous enseignerai également quelques rudiments de courtoisie, ceux-ci étant en rapport étroit avec la danse.
Son invité trouva l'idée excellente, et commença par ôter son pardessus.
- En fait, pour la danse de Cour, les vêtements doivent être impeccables, plaisanta le jeune maître de ballet, mais il est apparemment évident que vous avez hâte d'assister à votre première leçon, et il lui remit la veste. Avez-vous les moindres connaissances à propos de la danse ?
- Eh bien, la danse est l'apanage de la femme chasseresse, et la chasse représente la danse de l'homme, répondit le savant.
- D'accord, je tâcherai d'encadrer ce proverbe au-dessus de mon lit, s'amusa Balthazar. Le maître était quelqu'un avec qui il était très facile de s'entendre.
En fait, il dégoulinait franchement d'une bonne volonté dont on avait le plus grand mal à se dépêtrer, songea Michel, après une observation plus minutieuse.
- Bon, nous ferions mieux de commencer, car les De Vaudemont seront là dans deux heures ; ce sont mes prochains élèves.
- Vous connaissez bien les De Vaudemont ?
- Non, je sais seulement qu'ils appartiennent à la noblesse. Notre reine profite de la moindre occasion pour organiser une fête, dit Balthazar sans se démonter, puis il démarra le cours.
- Un courtisan doit avoir reçu une éducation générale, mais il doit avant tout être capable de se déplacer avec élégance. A la Cour, tout mouvement doit être exécuté dans la grâce et sans impression d'effort. Tout mouvement raide ou tout effort apparent est considéré comme un péché. Les deux hommes se dirigèrent vers la piste de danse.
- Lors d'un bal, la danse doit suivre des modèles définis, comme cela, par exemple, et tout en battant la mesure, le maître de ballet exécuta quelques pas.
- En même temps, vous devrez vous conformer aux règles en société. Faites comme moi, je vous prie, et Michel reproduisit un pas de bourrée.
- C'est plutôt compliqué, dit-il, les jambes tout enchevêtrées.
- Je vais vous noter quelques séries d'exercices, ils vous aideront à contrôler vos fonctions motrices, suggéra l'instructeur.
- Très bien, cela m'occupera un peu. Je suppose que le ballet est l'activité préférée de Catherine de Médicis ?
- Tout à fait. Selon notre reine, l'appartenance à la noblesse est reconnaissable à la façon dont on se tient. Malheureusement, son époux n'est pas de son avis, et c'est elle qui a apporté le raffinement à la Cour de France. Elle a amené tout un groupe de cuisiniers, d'artistes et de musiciens avec elle, depuis Florence, après leur mariage. Vous les rencontrerez sûrement, puis ils continuèrent à danser. Au moment précis où Michel pensait avoir réussit un pas, il se trompait à nouveau, et le bienveillant maître de ballet le prenait par la main. Ils réussirent finalement à exécuter une figure de danse, avant que la première leçon touche à sa fin. Ils continueraient le lendemain.


A la fin de la journée, Michel sortit dehors pour prendre un peu l'air. Il se promena dans un parc, où quelques jardiniers étaient en train de planter des arbustes. En passant, il observa l'évolution des travaux du nouveau château. Un courtisan, qui se tenait juste derrière un parterre de fleurs, se mit à lui faire de grands signes.
Tiens, tiens, ne serait-ce pas le marquis de Florenville ? Mon passé revient encore me tourmenter.
C'était effectivement le châtelain qui avait tenté de lui tendre un piège des années auparavant, et ce dernier accourut vers lui avec enthousiasme pour le saluer.
Je suppose qu'il va changer d'attitude à mon égard, maintenant que je suis célèbre, songea l'astrologue avec mépris.
- C'est un tel privilège de vous revoir, le salua l'homme au sang bleu.
- Oui, cela fait longtemps.
- Oui, tout à fait, cela ne nous rajeunit pas, n'est-ce-pas ?
- Vous rendez vous toujours à Strasbourg ? demanda Michel.
- Ces derniers temps, je suis surtout resté à la Cour, pour m'occuper d'affaires politiques, répondit De Florenville, alors que le soleil disparaissait à l'horizon. Le temps s'était rafraîchi, et le savant indiqua qu'il désirait rentrer.
- De quelles sortes d'affaires politiques vous occupez-vous ? demanda-t-il une fois qu'ils furent rentrés au palais.
- Eh bien, c'est une longue histoire…
- Nous disposons d'une heure avant le début du banquet, dit Michel, et le marquis commença à parler.
- Mon ami Erasmus, dont vous vous souvenez certainement, pensait que certains passages de la Bible n'étaient pas correctement traduits du latin, dit-il, alors qu'ils arpentaient les corridors. Il a alors traduit le Nouveau Testament depuis le grec, et l'a fait publier. Martin Luther, l'Allemand, a travaillé sur cette version et son mouvement protestant s'est répandu jusqu'en France. Des Huguenots de Strasbourg m'ont demandé de représenter ce mouvement à Paris, et je ne pouvais pas le leur refuser. C'est pourquoi je suis là. Avez-vous déjà entendu parler des Coligny ?
- Oui, j'en ai entendu parler récemment. Mais, est-ce que tout cela ne fait pas de vous l'ennemi politique de la famille royale ?
- En théorie, oui, consentit De Florenville, mais le roi ne se préoccupe pas de politique, et Catherine pense que les Guise sont trop puissants. En fait, elle essaie de se rapprocher de notre mouvement. Cette sale empoisonneuse, pardonnez-moi l'expression, a monté les Guise et les Coligny les uns contre les autres.
- J'ignorais que le protestantisme avait autant de succès, dit Michel.
- Eh bien, oui, davantage de jour en jour, en particulier dans le Nord de la France. La famille royale compte elle-même quelques partisans. Mais, parlons d'autre chose, que faites-vous ici ? et le marquis le regarda avec expectative.
- La reine m'a réclamé pour une consultation, lui annonça le prophète.
- Ah… Et quelles sont vos révélations ? demanda l'homme politique, avide de détails croustillants.
- Je ne m'entretiendrai pas avec Sa Majesté avant demain, et je ne me permettrais pas de dévoiler la teneur de la consultation avec quiconque. Secret professionnel. Ce que je peux vous confier, en revanche, c'est que le roi n'est pas intéressé par l'astrologie.
- Eh bien, ce n'est une surprise pour personne ! répondit le marquis avec suffisance. Henri II n'est en fait intéressé par rien du tout. Mais il y a une rumeur qui court, selon laquelle il s'est emparé de tous les trésors de l'Eglise pour faire construire son onéreux château. Vous voyez, c'est le problème avec les Catholiques : ils sont tellement hypocrites ! Il y en a quelques uns qui font exception, bien sûr. Le fait de voler l'Eglise ne me pose pas de problème ; j'estime qu'elle est trop puissante, de toute façon… Grâce à tous ces commérages, le savant commençait à avoir une bonne représentation de la fosse aux serpents que constituaient les enjeux politiques à la Cour, et il sentit qu'il en avait assez entendu.
- Je dois encore me changer. Nous nous reverrons au banquet, conclut-il, puis il gravit l'escalier central jusqu'à sa chambre, située au troisième étage.


Un peu plus tard, c'est un prophète soigneusement vêtu qui pénétra dans la salle-à-manger, où le somptueux banquet avait déjà commencé. Deux tables d'une longueur excessive étaient installées, autour desquelles étaient assis environ cinq cent invités. Un placeur escorta la sommité jusqu'à la table du couple royal. Le roi et la reine étaient assis chacun à un bout de la table, ce qui les tenait très éloignés l'un de l'autre. L'autre table était réservée aux membres de la noblesse inférieure, et c'était à celle-ci où le marquis était assis. L'astrologue était installé en face des De Vaudemont, ce qui était surprenant, et lorsqu'ils reconnurent l'ancien membre de leur famille, ils se raidirent. C'est avec stupeur et à grand renfort de coups de coudes qu'ils se prévinrent de l'arrivée du funeste prophète. Les frères et sœurs de Yolande étaient présents. Malgré le fait qu'ils étaient devenus vieux et grisonnants, ils étaient toujours facilement reconnaissables. Leurs parents étaient probablement morts. La future épouse se révéla être Elise, la fille de Désirée, et à ses côtés était assis le duc de Joyeux. Ils détestaient toujours Michel, et sa présence gâchait leurs festivités. Dans l'entrefaite, on leur servit toutes sortes de mets délicats et l'invité parvint à les apprécier, en dépit des visages amers qui lui faisaient face.
Puis, la reine leva son verre en l'honneur des futurs époux et chacun l'imita. Seul le roi ne répondit pas à l'appel, trop occupé qu'il était à s'amuser avec les dames d'honneurs. Michel put comprendre, grâce à des fragments de conversation saisis ça et là, que Catherine était issue d'une riche famille de banquiers et que la famille royale française s'en trouvait renforcée. Henri II était finalement plus malin qu'il n'en avait l'air. Après que les invités furent repus, l'ennui s'installa et la conversation se fit acerbe et contenue. Le sujet dévia vers la politique et, du fait de la présence de nombreux Guise et de Coligny dans la salle, l'atmosphère commença à se charger d'électricité. Au cours d'une vive querelle, on demanda à Nostradamus de prédire l'avenir religieux de la famille royale. L'intérêt de tous était piqué au vif, tout le monde voulait connaître l'opinion de l'explorateur de l'au-delà.
- Dans quatre-vingts ans, prononça-t-il avec force, je vois qu'en ce palais naîtra un roi du soleil.
- Mais sera-t-il protestant ? s'enquit vivement De Coligny, le dirigeant du groupe concerné.
- Il sera Chrétien de toute façon, répondit prudemment le savant.
La conversation partit néanmoins à vau-l'eau, débouchant sur une dispute éhontée. Après le dessert, Michel décida qu'il en avait assez, tandis que la reine observait ses convives d'un air abattu.


Le matin suivant, il rendit visite à Catherine de Médicis dans ses quartiers privés. Elle avait de toute évidence décoré la pièce en fonction de ses goûts personnels, les lieux étant remplis de toiles représentant de riches ancêtres qui prenaient la pose devant leurs résidences florentines.
- Venez vous asseoir près de moi, lui ordonna la reine, et Michel s'installa sur le fauteuil.
- Désirez-vous une douceur ? demanda-t-elle en lui tendant une coupe de fruits confits.
- Merci, Votre Majesté, et il prit un des délicieux bonbons.
- Appréciez-vous votre séjour en nos murs jusqu'à présent, en dépit de la dispute d'hier soir ?
- Oui, je suis très impressionné par tout ce luxe et cette magnificence.
- Bien, c'est notre but. Nous dépensons des sommes faramineuses sur des choses apparemment sans importance, telles que les fêtes, les célébrations et les palais, mais c'est là notre manière de tenter d'impressionner les ambassadeurs étrangers, afin de faire en sorte que nos affaires ne s'en portent que mieux. Et grâce à l'argent que nous gagnons, nous pouvons renforcer nos armées.
Une femme rusée, songea-t-il. Je suis certain que c'est elle qui dirige le pays, depuis les coulisses.
- Je vous ai fait venir ici, reprit-elle, car j'aimerais que vous me dressiez mon horoscope. Tout le monde parle de vous, et je suis très curieuse de savoir ce que les étoiles disent à mon sujet. Pouvez-vous faire cela pour moi ?
- Oui, très certainement, mais j'aurais besoin de la date exacte de votre naissance.
Catherine s'empressa d'ordonner à un valet d'aller chercher ses documents de naissance.
- Combien d'heures cela prendra-t-il ? demanda-t-elle.
- Malheureusement, cela me prendra plusieurs semaines ; je n'ai pas amené les outils nécessaires et je ne peux travailler correctement que depuis chez moi.
- Eh bien, il s'agit apparemment d'un malentendu de ma part, mais très bien, je devrai me montrer patiente. Ne pourriez-vous pas d'ores et déjà me révéler quoi que ce soit ?
- Je vais d'abord devoir me concentrer, Votre Majesté.
- Allez-y.
Nostradamus ferma les yeux. Il pénétra bientôt dans d'autres sphères et il se mit à dodeliner de la tête.
- Je vois… Je vois que le ballet de la Cour va connaître un essor énorme grâce à vos efforts. Des académies spéciales de danse seront organisées.
- Voilà une bonne nouvelle. J'adore le ballet. Voyez-vous également quelque chose qui aura lieu de mon vivant ?
- Il va se produire quelque chose en provenance de Rome…
- C'est tout à fait possible. Feu le Pape Léon X, établi à Rome, était mon second cousin, Giovanni di Lorenzo de Médicis.
La reine était à présent assise tout au bord de sa chaise.
- Mmmh, le don pour la gouvernance coule dans vos veines, marmonna-t-il.
- Voulez-vous dire que je vais gouverner le pays ?
- Oui, cela va se produire.
- Mais, cela signifie-t-il que mon mari sera mort à ce moment-là ? demanda-t-elle, surprise. Michel hocha la tête avec compassion.
- Henri et moi avons conclu un mariage de convenance, mais j'espère vraiment que cela ne se produira pas.
- Rien n'est gravé dans la pierre, Votre Majesté. Tout est sujet au changement. Cependant, les idées divines me sont révélées et chacune de ces idées est fondée. La question fondamentale réside dans le quand et le comment. Si la graine d'un hêtre ne reçoit pas assez d'eau ou de lumière, l'hêtre n'apparaîtra probablement jamais, mais il ne donnera jamais lieu à un chêne.
- Pouvez-vous me dire ce qu'il va arriver à mon époux ? Nous pouvons peut être faire quelque chose pour empêcher que cela ne se produise.
- Ce n'est pas très clair dans mon esprit, et je ne tiens pas non plus à porter atteinte à votre mari. Mais si votre époux le désire, je pourrai m'engager plus avant dans ces prédictions.
- Il y a peu de chance qu'il accepte, dit-elle, puis, elle changea brusquement de sujet. Elle se leva et laissa sa robe tomber à ses pieds. Nue comme un ver, elle le regarda d'un air aguicheur.
- Et me trouvez-vous attirante ?
- Eh bien… répondit-il, cherchant prudemment à gagner du temps.
- Bon, je ne suis plus vraiment une mince jeune fille.
- En tant que véritable dirigeante de la France, vous avez très belle allure, et il se pencha vers elle.
- Mmmh, et vous sentez bon, dit-il, en approchant son nez de sa taille.
- J'aère mon corps tous les jours, expliqua-t-elle.
- Tout le monde devrait être aussi bien avisé. Il est également très sain d'alterner les bains chauds et froids, et il commença à lui palper le postérieur. Catherine appréciait sa caresse avec coquetterie.
- Eh bien, vous êtes en excellente santé, dit alors le médecin. Vous pouvez remettre vos vêtements.
- Zut alors, vous êtes presque aussi rusé que moi, et, amusée, elle remit sa robe. Le valet revint avec les documents demandés.
- Notre volonté réside dans une France forte, stable, ainsi que dans le maintien du pouvoir de la famille royale De Valois, reprit la reine d'un air sérieux. Pouvez-vous nous prodiguer des conseils sur la façon dont mon époux et moi-même devons gérer les fractures religieuses, afin de respecter cette volonté ?
- Je vais commencer par vous dresser votre horoscope, Votre Majesté. Ensuite, je vous donnerai un aperçu de vos points forts et vos points faibles, après quoi vous n'aurez qu'à mettre ces connaissances en pratique vous-même. Vous voyez, je ne suis pas à même de mener la vie d'autrui, et ceci quelle que soit mon envie de satisfaire vos volontés.
- Bon, j'apprécie votre intégrité. Nous en resterons là pour aujourd'hui. Nous nous reverrons lundi prochain, à l'occasion du bal, et elle mit fin à la conversation.


Il était onze heures du matin, et spectacle théâtral en l'honneur du mariage du duc de Joyeux avec Elise de Vaudemont allait commencer. Simplement vêtu d'une culotte bouffante, Michel pénétra dans la gigantesque salle de bal et déambula parmi les invités endimanchés, et dont il avait déjà croisé certains dans les couloirs du palais. Toutes les dames ressemblaient à des œuvres d'art, dans leur robe très large et avec leur coiffe extravagante. Les hommes étaient également parés de fabuleux chapeaux ou de postiches onéreuses, et tous, les hommes comme les femmes, circulaient dans la salle en arborant des mouvements emprunts d'un formalisme extravagant. Quelqu'un vint déposer le programme de la soirée entre les mains de Michel.
- Voyons voir, marmonna ce dernier en ouvrant le document.
Le célèbre astrologue avait, bien entendu, déjà été informé du contenu du programme, et trois dames d'honneur se précipitèrent vers lui avec empressement.
- Monsieur Nostradamus, nous sommes ravies de vous voir ici, s'exclamèrent-elles. Vous aimez le ballet ?
- Eh bien, je ne peux pas dire que j'en suis fou, mais ce qui est certain, c'est que j'ai hâte de voir la performance de mon professeur de danse dans la pièce Ballet Comique de la Reine, admit-il.
- Mais le Ballet Comique de la Reine est le nom de la troupe, le corrigea Angélique, la femme au chapeau bleu.
- Et qu'est-ce qu'ils mettent en scène, alors ?
- La Circé, d'Homère.
- Ah, l'une des pièces les plus connues de L'Odyssée, se souvint le savant.
- Monsieur de Beaujoyeux a également fait la chorégraphie, les interrompit Colette, la femme au chapeau rose.
- Celle-ci ne m'est pas vraiment familière, dit Michel.
- C'est écrit dans le programme, poursuivit-elle.
- Je n'ai pas encore eu l'occasion de le lire, Mesdames, et il tenta à nouveau de parcourir le document, lorsque la troisième femme s'imposa.
- Il va y avoir des chanteurs, des danseurs, des musiciens, des animaux, des artistes de cirque, et encore davantage, l'informa-t-elle. Pendant ce temps, la salle s'était complètement remplie de courtisans et d'invités en provenance du monde entier.
- Je suppose que c'est là la première fête des De Médicis à laquelle vous assistez ? demanda Collette.
- Oui, en effet, c'est la première, reconnut-il.
- Vous feriez mieux de vous armer de courage, alors, le prévint Angélique. Le ballet, à lui seul, dure déjà quatre heures.
- Quatre heures de ballet ?
- Ne vous inquiétez pas ; vous êtes libre de vous promener comme cela vous chante durant les performances, le rassura Collette.
- Je devrais probablement vous aider à vous familiariser avec la Cour, proposa Angélique.
- Je m'y connais bien mieux qu'elle, dit Collette, ne se laissant pas pigeonner par son amie.
- Je pense que votre Seigneurie préfèrerait pratiquer la discrimination, répliqua la troisième dame d'honneur, afin de ne pas se trouver en reste. Les jeunes femmes ne pouvaient soudain plus se supporter.
- Je suis heureux en ménage et j'ai des enfants magnifiques, déclara l'astrologue. Bonne soirée, Mesdames !
Il les salua de son chapeau et poursuivit sa route. Le public était réparti en trois côtés face à l'espace réservé au spectacle. En partie dans les tribunes, où étaient assis le roi, la reine et le couple de mariés, et en partie en contrebas, où Michel rejoignit la foule. Le spectacle commença et un décor impressionnant fut mécaniquement mis en place. Une chorale de danseurs chanta une aubade en l'honneur du couple de jeunes époux et exécutèrent une scène allégorique représentant l'amour conjugal. Le modeste tribut fit place à une ambiance plus exubérante où des comédiens, parés de costumes colorés, paradèrent dans tous les sens. Après quelques minutes, un cri de ravissement s'éleva dans la salle alors qu'un véritable éléphant sortait des coulisses. Ils avaient vraiment mit le paquet pour cette soirée. Divers animaux exotiques trottaient sur la scène, suivis par des hordes de soldats en manœuvre, imitant une bataille. Le public regarda le spectacle avec admiration, et le roi se sentit revigoré de voir ses forces armées. Henri II se leva même de son fauteuil pendant un instant lorsqu'il vit le capitaine de sa garde personnelle entrer en duel avec un Ecossais.
- Réfléchissez avant d'agir, cria affectueusement Montgomery à l'attention de son ennemi. Les deux officiers de la milice se faisaient face sur la scène, équipés de tout leur arsenal. L'Ecossais amorça l'attaque, brandissant son épée devant le capitaine, qui réussit adroitement à parer le coup à l'aide de son bouclier. La performance était tout bonnement époustouflante, et le capitaine se prépara à une contre-attaque. Dans toute cette agitation, le roi en oublia qu'il ne s'agissait que d'une scène et stimulait Montgomery depuis le balcon.
- Allez-y, attrapez-le, Capitaine ! s'écria-t-il à travers la salle. Le public décida de le choisir comme favori et l'encouragèrent bruyamment.
Zut, maintenant je sais comment va mourir le roi : pendant un entraînement au duel, pris soudain conscience Michel. Montgomery fut distrait pendant un instant par le public enfiévré ; l'Ecossais profita astucieusement de sa confusion. Il tenta vicieusement de frapper le capitaine avec son épée, mais elle ricocha contre son casque.
- Raté ! s'exclama le public avec exaltation.
- Je crois que je vais devoir mener ma propre garde, grommela le roi à sa femme. Mais Montgomery reprenait le dessus et, après une collision avec les deux guerriers, l'Ecossais tomba au sol, à la suite de quoi le capitaine leva son épée au-dessus de la tête de sa victime en signe de victoire. Un rideau rouge tomba sur le devant de la scène et l'éventuel coup fatal fut laissé à l'imagination du public. Tandis que l'on se dépêchait pour changer les décors, chacun était libre d'aller se chercher à boire et à manger. Les jeux politiques continuaient. De Coligny, qui se tenait en face de Nostradamus, fit un signe ostensible de la main, ce qui poussa plusieurs invités à sortir de la salle en silence. La scène n'échappa pas à certains des Guise.
Quelle bande d'idiots, songea le savant, et il ne leur prêta plus attention. Toute la scène se mit à tourner de façon spectaculaire et le décor pour le Ballet Comique de la Reine apparut. Le public se rassit et vit le maître de ballet sauter sur la scène en premier. Balthazar jouait le rôle de la sorcière. L'histoire était jouée par les danseurs, en pantomime. Le ballet dura effectivement un bon moment, et les courtisans entraient et sortaient de la salle régulièrement. Au milieu de la pièce, Mercure, le messager des dieux, descendit sur scène à l'aide d'un treuil.
On dirait vraiment qu'Hermès me suit partout, songea Michel. Dans un bruit assourdissant, les danseurs interrompirent ses réflexions sur l'au-delà et Balthazar exécuta une figure étourdissante.
Oh, mon Dieu, je vais bientôt devoir présenter ce que j'ai appris, et Michel révisa mentalement les divers pas de danse qu'il aurait à mettre en pratique après la performance. Une fois que la Circé d'Homère fut terminée, tous les danseurs sautèrent hors de la scène et demandèrent à tout le monde de les rejoindre. Un flot de nobles s'amoncela vers la piste de danse, tandis que le reste du public regardait le spectacle avec intérêt. Michel les rejoignit à son tour lors de la basse danse, qui comprenait bon nombre de mouvements inclinés et de tours. Toutefois, à cause des figures géométriques et les vêtements serrés, les participants ressemblaient davantage à des marionnettes qu'à des danseurs. Le roi et la reine étaient descendus du balcon et foulaient cérémonieusement la piste, suivis par la famille de Vaudemont. La robe de Catherine, en forme de cône, était si large, que cinq bonshommes auraient pu s'y camoufler. Son époux portait de longues chaussures, dont les pointes étaient si longues qu'elles tenaient tout le monde à l'écart. Après la basse danse, la reine se redressa pour s'exprimer.
- Chers amis, veuillez, je vous prie, vous diriger sur le côté de la salle un instant, j'aimerais demander aux jeunes mariés de venir sur la piste et de commencer la danse de figure.
Elise de Vaudemont et le duc de Joyeux s'approchèrent et le couple se mit à exécuter quelques mouvements élégants sur la musique courtoise. Au fur et à mesure, un couple venait les rejoindre, et les danseurs formèrent de larges rangées, qui prenaient ensuite la forme de cercles ou de triangles. Michel suivit la danse de figure en restant à l'écart. Le spectacle de danse était un véritable plaisir esthétique pour les spectateurs. L'attention des De Vaudemont était à présent totalement absorbée par le couple de jeunes mariés qui dansait, et ils perdirent la trace de leur ennemi juré.
Je me demande quand la soirée va dégénérer, songea le savant, car il était très sensible à la tension latente.
- Passons à la danse haute, ordonna soudain Catherine aux musiciens, comme si elle avait lu dans ses pensées. C'était la danse où chacun devait changer de partenaire en effectuant un petit saut.
Ah, voilà venir le moment de collision : un duo avec l'une des femmes De Vaudemont, sourit Michel, en se dirigeant vers la piste de danse. En dépit de la taille imposante de sa robe, la reine dansait elle aussi, et après avoir plusieurs fois changé de partenaire, elle se retrouva avec Nostradamus.
- J'ai l'impression que nous nous connaissons depuis des années, docteur, dit-elle en minaudant. Son invité favori la regarda d'un œil malicieux et la fit tourner avec grâce.
- Tous mes compliments, s'exclama-t-elle ensuite. Vous savez vraiment vous y prendre, et elle exécuta un saut avant de se tourner vers un autre danseur. Alors que le savant s'apprêtait à danser avec une autre femme, il vit qu'Elise serait sa prochaine partenaire. La jeune épouse venait douloureusement de parvenir à la même conclusion et cherchait désespérément sa famille des yeux.
Encore une déséquilibrée, tout comme le reste de la famille, estima Michel. Elle ne va pas jouer le jeu. Je me demande si elle ne va pas carrément tirer sa révérence…
L'attraction de la soirée était éperdument en train de chercher la façon de se soustraire à la danse, mais elle finit par ne pouvoir faire autrement que d'exécuter le petit saut d'usage, pour se retrouver en face du savant.
- M'accordez-vous cette danse ? demanda-t-il, le regard perçant, et Elise simula un malaise. Les gens qui les entouraient réagirent avec émotion lorsqu'ils virent s'effondrer la jeune mariée, et les musiciens cessèrent de jouer. Le duc de Joyeux, stupéfait, vit sa femme étendue sur la piste de danse et se précipita vers elle. Ses beaux-parents furent brusquement cloués sur place.
- Que quelqu'un aille chercher le médecin de la Cour, cria-t-il, paniqué. La reine en décida autrement et se dirigea résolument vers les lieux de l'incident.
- Monsieur de Joyeux, nous avons déjà un médecin dans cette salle, dit-elle calmement. Monsieur Nostradamus, poursuivit-elle, en tant que médecin, vous pouvez sûrement nous dire de quoi souffre la mariée?
- Je ne vois pas de changements objectifs dans l'immédiat, Votre Majesté.
- Veuillez, je vous prie, examiner cette jeune femme de plus près, demanda-t-elle, et il se pencha sur Elise et vérifia ses pulsations cardiaques, pour le spectacle.
- Je vais vous arranger ça, mademoiselle, murmura-t-il, et après avoir accompli d'autres vérifications, il s'adressa au jeune marié : Votre femme présente une syncope vasovagale.
- Oh ! Et qu'est-ce que cela signifie ? le pressa le duc.
- Cela signifie qu'elle s'est évanouie et qu'elle va bientôt revenir à elle. Elle a probablement dû être un peu bousculée.
Le roi, qui s'intéressait à présent lui aussi à l'incident, vint voir la mariée déchue de plus près.
- Eh bien, ce n'est pas rare de voir ça par ici, fit-il remarquer. A ce moment, Elise commença à simuler une toux et à faire mine de se relever.
- Est-ce que quelqu'un peut nous aider ? demanda son mari avec anxiété. Les membres de la famille accoururent pour aider la malade à sortir de la piste de danse, où ils l'installèrent sur une chaise. Catherine ordonna à tout le monde de continuer la fête, et l'ambiance festive fut restituée. Lors des suites populaires, le roi se prit curieusement au jeu et se mit à danser avec son épouse.
- Vous êtes de bonne humeur aujourd'hui, Henri, dit-elle.
- Les femmes qui tombent me ravigotent, plaisanta-t-il, et ils virevoltèrent au rythme de la musique.
- Ce ne sont pas des perdreaux, répondit-elle, tandis qu'elle se retrouvait de nouveau face à lui.
- Vous avez raison, ma chère épouse. Il est bien plus exaltant de tirer sur des perdreaux.
Les suites prirent fin et les De Vaudemont quittèrent la salle, jetant un dernier regard meurtrier au magicien maudit. Après les festivités se tenait un banquet de clôture, mais Michel sentait lui aussi qu'il avait déjà eu son lot d'émotions et il partit afin de pouvoir se reposer un peu. Cette journée avait été riche en événements.


Le matin suivant, le savant voulut prendre congé de la reine, avant de rentrer chez lui. Un valet l'accompagna jusqu'à ses appartements.
- Est-ce que tout se déroule comme vous le désirez, docteur ? demanda Catherine, qui était en pleine réunion avec ses conseillers.
- Oui, Votre Majesté, mais je suis venu vous dire au revoir ; je ne vais pas tarder à partir.
- Oh, je suis navrée de l'entendre. D'un autre côté, vous allez dresser mon horoscope, et elle ordonna à ses conseillers de sortir de la pièce quelques instants.
- Je tenais à vous féliciter pour tout ce que vous avez fait la nuit dernière, poursuivit-elle alors qu'ils se trouvaient seuls.
- Vous voulez parler de l'incident avec Elise de Vaudemont ?
- Oui, en effet. Vous avez réglé le problème avec beaucoup de discrétion. Elle n'est pas vraiment bonne comédienne. Mais pourquoi une telle animosité ? Les De Vaudemont semblaient prêts à boire votre sang.
- C'est une vieille histoire, Votre Majesté. J'ai été marié à une De Vaudemont, dit-il d'un ton qui insinuait qu'il n'avait pas l'intention de rentrer dans les détails.
- Oh, bon, très bien. Je vous souhaite un excellent voyage, docteur. Et je suis certaine que nous nous reverrons, et elle lui offrit une très généreuse rétribution pour le travail qu'il aurait à faire. Elle lui dit au revoir avec un clin d'œil aguicheur. Michel s'était à peine assit dans la voiture qu'il ressentit brusquement une douleur qui irradiait tout son corps. Il avait l'impression que toutes ses articulations étaient en feu.
Ce doit être la goutte, diagnostiqua-t-il lui-même, avec inquiétude. Ma chère Anne, prépare-toi à recevoir un petit oiseau blessé à la maison.
Lors du long trajet de retour, les inflammations s'étaient amplifiées et c'est péniblement et dans la douleur qu'il finit par arriver à Salon de Provence. Exténué, il sortit de la voiture et se dirigea vers la porte d'entrée, à petits pas laborieux.
Oh, non, pas encore, songea sa femme qui le regardait par la fenêtre, le voyant péniblement arriver.
- J'aimerais que vous sortiez par la porte de derrière et que vous alliez jouer dehors un moment, dit-elle aux enfants. Ils filèrent sans discuter.
- Je crains de ne pas pouvoir t'accueillir avec joie, maugréa-t-elle à son arrivée. J'espère qu'ils ne t'ont pas empoisonné, et elle retint son mari alors qu'il commençait à s'effondrer.
- Non, c'est bien pire ; ça devient chronique, dit-il. Anne parvint à peine à le faire monter à l'étage et à le mettre au lit.
- S'il te plaît, reste avec moi et couche-toi près de moi un moment, tu m'as tellement manqué là-bas, demanda-t-il, et elle se glissa sous les draps avec lui. Il se laissa aller lorsqu'il sentit sa peau contre la sienne.
- Oh, tu fais déjà des miracles sur moi, et il sombra dans un profond sommeil.
Cela prit plusieurs semaines avant qu'il ne se sente à nouveau lui-même, puis, il se mit immédiatement au travail. Dans son bureau, il commença soigneusement à dresser la carte astrologique de la reine.
Alors, voyons. Elle est née le 23 avril 1519. Elle est taureau ascendant scorpion, déduisit-il à partir des tableaux.
Une sacrée femme, marmonna-t-il un peu plus tard en remplissant les douze maisons avec les signes astrologiques. Calme, forte, rusée, experte dans la vie en société, et avec Jupiter dans la quatrième maison, elle ne perdra pas ses biens. Il n'est pas facile de la faire sortir de ses gonds, quoique, avec le Soleil dans la septième maison et la Lune dans la dixième… Ces émotions sont réprimées. Elle doit de temps en temps devenir extrêmement jalouse, et quand c'est le cas, elle ne parvient pas à pardonner. Ah ! On dirait que la famille De Valois va avoir des problèmes après sa mort.
Après avoir rempli la description du caractère de la reine, il lui envoya son horoscope sans attendre.


L'odeur de la nourriture s'éleva dans les escaliers jusqu'au grenier. Anne s'affairait en cuisine.
Je vais aller voir ça de plus près, songea Michel. Il posa sa plume et descendit les marches d'un pas nonchalant.
- Il n'y a plus de noix de muscade, dit-elle alors qu'il entrait.
- J'irai en chercher au marché demain, lui promit-il, en s'asseyant sur le tabouret de la table de la cuisine.
- Oh, des tomates ! s'exclama-t-il, en reniflant à gauche à droite.
- Ah, mon Seigneur est également clair-sentant, le taquina-t-elle. Tu auras des spaghettis bolognaise dans ton assiette dans une minute. C'est probablement un plat beaucoup plus simple que ce qu'on t'aura servi au Palais de la reine, mais tu devras t'en contenter.
Madeleine entra.
- Le dîner est bientôt prêt, Maman ? demanda-t-elle.
- Bientôt. Tu ferais bien d'aller chercher César et Paul, et sa fille courut dehors.
- Antoine va aussi venir manger avec nous, informa-t-elle son mari.
- C'est bien. Je vais dresser la table pour l'occasion, dit-il, et il se rendit dans la salle-à-manger avec la nappe. Les enfants arrivèrent peu de temps après en sautillant, remplis d'une énergie euphorique, et accoururent à table.
- Hé, calmez-vous les enfants ! les prévint leur père, et il rapprocha la chaise d'André. Diane, la plus petite, était encore nourrie par la gouvernante.
- Quel est ce son bizarre ? demanda Michel à voix haute.
- C'est André, avec son hochet, dit César. Maman lui a acheté hier.
Leur père se dirigea vers le salon et aperçut l'enfant en train de s'amuser avec le petit jouet. Il l'emmena à la salle-à-manger et l'installa sur la chaise haute. Quelqu'un frappa à la porte. Ce devait être Antoine.
- La porte est ouverte ! cria Michel, et son frère entra.
- Salut Antoine, je suis content que tu soies là.
- Alors, l'étoile montante, tu as des nouvelles du front royal ?
- Non, je viens juste d'envoyer l'horoscope.
Cependant, la maîtresse de maison déposa les spaghettis sur la table et demanda à son époux d'aller chercher une bouteille de vin au cellier.
- As-tu prélevé beaucoup d'impôts ces derniers temps, Antoine ? lui demanda Anne d'un ton lourd de reproches.
- Je suis passé inspecteur, lui répondit son beau-frère avec une brusque fierté.
- Ah, tiens, tiens, quelle chance, n'est-ce-pas ? Félicitations. Et es-tu responsable de notre arrondissement maintenant ? Car dans ce cas, nous allons devoir nous réunir en privé, tous les trois.
- Je ne suis pas autorisé à faire du favoritisme, répondit-il sérieusement.
- Je plaisantais, expliqua Anne.
Décidemment, les Nostredame n'avaient pas un grand sens de l'humour, songea-t-elle, et elle disposa les verres sur la table. Son mari revint avec le vin.
- Les enfants, vous aurez de la limonade aujourd'hui, dit-il, et ils trinquèrent.
- Ton frère vient d'être promu inspecteur, l'informa sa femme.
- C'est une bonne nouvelle. Es-tu dans notre arrondissement maintenant ? demanda Michel, mais Antoine évitait son regard.
- Je croyais que tu ne savais pas cuisiner, dit l'inspecteur à Anne un peu plus tard.
- J'ai appris le livre de cuisine de mon mari par cœur, admit-elle. Son livre, La Traite, est même publié à Anvers.
- Alors, je ferais mieux de me mettre à « La Retraite », répondit l'invité en baillant. Pendant ce temps, les enfants sirotaient leur limonade et leur père servit les pâtes.
- Qu'est-ce-que c'est que ça ? s'écria Paul, jetant un regard suspicieux aux drôles de brindilles collantes.
- C'est un plat italien, mon fils. Bon appétit ! souhaita-t-il à la tablée. Pauline se mit à séparer les brindilles avec soin et ses frères l'imitèrent.
- C'est délicieux ! dit Michel pour féliciter son cordon-bleu. Les enfants ne mirent pas longtemps à découvrir toutes les possibilités que leur offrait cette drôle de nourriture et ils se lancèrent dans un concours pour voir qui aspirerait une brindille le plus rapidement.
- Ne jouez pas avec la nourriture, les réprimanda leur père, et ils coupèrent brusquement les brindilles avec les dents.
- Ils obéissent bien, fit remarquer Antoine, en prenant une gorgée d'eau. A propos, saviez-vous que Bertrand travaillait sur un projet grandiose ?
- Non, je l'ignorais. Tu le savais, toi, Anne ?
Mais sa femme n'en savait rien non plus.
- Bertrand va creuser le canal de l'ingénieur Craponne, leur apprit Antoine.
- C'est vrai ? dit Anne, surprise.
- Oui, notre frère est devenu un grand entrepreneur. C'est un immense projet, qui va lui rapporter beaucoup d'argent.
- Même quand il était petit, il était déjà en train de rénover la maison, se souvint Michel.
- Le canal est censé rendre La Crau fertile, poursuivit son frère. Ils ont déjà commencé à creuser à La Durance, et ils ont envisagé l'éventualité que le canal atteigne Salon, mais cela prendra des années.
La gouvernante arriva avec une Diana en pleurs dans les bras.
- Madame, je ne trouve pas les tenailles, dit-elle nerveusement.
- Elles sont dans le tiroir du haut, dans la commode près de la cheminée, répondit Anne, et la gouvernante disparut.
- Michel, qu'est-ce-que tu dirais d'aller rendre visite à ton frère ? demanda-t-elle à son mari.
- Je pense que c'est une très bonne idée.
- Il se trouve que j'ai justement une réunion avec Bertrand à Saint Rémy demain, fit remarquer Antoine. Je lui dirai que vous venez.
- Je pense que ce serait intéressant de le voir travailler à son projet, suggéra Michel. Qu'est-ce-que tu en penses, Anne ?
- Ce serait fascinant, mais c'est à plus de vingt kilomètres, et la route est plutôt mal entretenue.
- Nous pouvons le faire, dit son époux. Demande à Bertrand si ça ne l'embête pas.
- Très bien, promit Antoine. Le plat de spaghettis était vide à présent, et les enfants partirent jouer dans la cour de derrière.
- Bien, je ferais mieux d'y aller maintenant, et Antoine dit au revoir à tout le monde. Michel partit s'asseoir dans la véranda afin de digérer son repas et regardait ses enfants jouer au ballon.
- Sacré nom ! s'écria soudain Anne depuis la cuisine, et elle se précipita dans la cour.
- Qui a jeté des spaghettis sur le plafond ? demanda-t-elle, furieuse.
- C'est Paul, répondirent les enfants en chœur, hébétés, mais le coupable avait déjà déserté les lieux.
- Il va avoir des problèmes quand il reviendra, gronda leur mère.


Quelques jours plus tard, Michel et Anne se rendirent à cheval à La Roque. Bertrand était là-bas, en train de creuser avec son équipe. Les enfants étaient restés à la maison avec la gouvernante. Après un pénible voyage à travers la région montagneuse située au nord de La Crau, où coulait La Durance, ils trouvèrent le site où les travaux d'excavation avaient lieu. Ils attachèrent leurs chevaux et sautèrent dans le préfabriqué installé à quelques mètres des activités. A l'intérieur se trouvait un vieil homme, qui était assis à un bureau en train d'écrire avec soin, et qui ne les avait pas entendus entrer jusqu'à ce que Michel se mette discrètement à tousser.
- Mon célèbre frère et sa femme ! s'exclama Bertrand.
- Je vois que tu es toi aussi sur le chemin de la réussite, dit Michel, et ils s'étreignirent.
- Asseyez-vous, les invita Bertrand, et il leur apporta un banc en bois.
- Et comment ça se passe, avec l'œuvre de ta vie ? demanda-t-il une fois qu'ils furent tous assis.
- Les Prophéties ? ça se passe pas trop mal, répondit son frère, toujours discret lorsqu'il s'agissait de son travail.
- C'est incompréhensible. Et d'où te viennent toutes ces…
- Et combien de kilomètres êtes-vous en train de creuser, là ? demanda Michel.
- Vingt-six kilomètres et cent-cinquante mètres, pour être précis, calcula le maître des travaux. Il ressemblait beaucoup à son frère, avec ses yeux perçants, ses joues rouges, son crâne dégarni, sa barbe épaisse et son nez droit. Leur tempérament, toutefois, étaient aussi distincts que le jour et la nuit.
- Vous devez avoir soif, et, sans attendre leur réponse, Bertrand versa trois chopes de bière.
- Vous voyez, le canal va se trouver juste ici, et il fouilla dans sa poche pour en extraire une carte du projet. Et tandis que son frère étudiait la carte avec sa minutie habituelle, Bertrand et Anne trinquèrent avec bonne humeur.
- Au canal ! dit-elle avec entrain. L'un des ouvriers entra quelques instant après.
- Nous avons trouvé quelque chose d'intéressant, dit-il.
- C'est notre archéologue, murmura Bertrand, et ils le suivirent dehors jusqu'à une pile de gravats retournée.
- Regardez, des fragments de mosaïque, dit l'ouvrier en leur montrant un morceau de carreau qui représentait une partie d'un serpent avec une pomme dans la bouche.
- Cela doit provenir de l'époque romaine, suggéra Bertrand, les Chrétiens n'utilisent pas ce symbole.
- Mais les Cathares l'utilisent, dit Michel, tout en se rapprochant des fouilles. Tandis que les autres admiraient les fragments, il se mit à la recherche d'autres indices. Il trouva quelque chose.
- Au fond du canal, il y a des traces d'un mur circulaire, dit-il, et ils vinrent tous voir plus près.
- C'était probablement un puits, décoré d'une mosaïque, poursuivit-il. Cela ne te dérange pas si j'emporte ce fragment avec le serpent à la maison ? demanda-t-il à son frère. Cela me fascine.
- Pas de problème, dit Bertrand en haussant les épaules. Ils retournèrent à l'intérieur.
- Comment se fait-il que tu connaisses Adam de Craponne ? Il habite en ville, près de chez nous, c'est loin de chez toi, demanda Anne, après qu'ils eurent de nouveau rempli leurs verres de bière.
- L'ingénieur travaille avec toutes sortes de municipalités qui m'ont recommandé, expliqua Bertrand. En fait, il est en train de chercher un financement plus élevé. Cela t'intéresserait ?
- Je ne sais pas. Qu'est-ce-que tu en penses ? demanda Anne en regardant son époux, qui avait l'air évasif.
- Je suis certain que ce serait un très bon investissement, dit Bertrand avec conviction. En plus du fait que vous deviendriez copropriétaires, vous recevriez une rémunération sur la vente des terres environnantes, qui seront fertilisées par l'irrigation. Et les profits seront répartis entre les propriétaires.
- Cela semble intéressant, répondit Michel avec précaution. Nous allons y réfléchir.
Une fois qu'ils eurent terminé leur bière, l'entrepreneur dû se remettre au travail et il leur promit de venir bientôt leur rendre visite à Salon de Provence avec sa femme.


Quand ils furent rentrés à la maison, ils discutèrent de l'investissement.
- C'est peut être un projet intéressant pour nos vieux jours, suggéra Anne, lorsqu'on ne pourra plus rien faire. Son mari pensait lui aussi que c'était une bonne idée, et après avoir pesé le pour et le contre, ils décidèrent d'investir la somme considérable de deux cent couronnes dans le projet.
- J'ai encore beaucoup de travail, ma chérie, dit Michel après cette grande décision, et il se retira dans son bureau, où il ajouta le morceau de mosaïque à sa collection de reliques. Ensuite, il prépara son matériel d'écriture et lit son courrier. Il avait reçu deux messages importants. Le premier provenait de Chomarat, son éditeur, à Lyon. Il écrivait que le roi avait commandé pas moins de trois cent exemplaires de la première partie des Prophéties. Henri II avait également demandé une lettre d'accompagnement pour ceux-ci.
Mon livre devient un cadeau pour entretenir ses relations sociales, ronchonna d'abord Michel. Le roi, qui offrait là un bon exemple, n'avait rien inventé.
Mais, au plus profond de lui-même, il se sentait flatté.
Bon, après tout, ce n'est pas rien que de se hisser sur la roue de Samsara, résolut-il. L'autre enveloppe était celle qu'il attendait ; la réponse de la reine. Après avoir retiré le sceau, il se mit nerveusement à lire ce qu'elle avait écrit. Catherine avait l'air enthousiasmée par l'horoscope qu'il lui avait envoyé avec le portrait de personnalité élaboré, et elle lui demandait de faire la même chose pour sept de ses enfants. Elle l'enverrait chercher le jeudi suivant, à moins qu'il ne la contacte.
Je n'ai même pas le temps de lui répondre, songea-t-il, embêté. Après avoir rédigé une lettre d'accompagnement pour la troisième partie, il s'adossa à sa chaise pour réfléchir.
Pas le temps de se reposer, et voilà encore un voyage pénible, soupira-t-il. Quelques minutes plus tard, il annonçait la bonne nouvelle à sa femme et l'informait de sa décision : il irait rencontrer la progéniture de la maison De Valois à Paris.


La semaine suivante, la reine l'envoya chercher et il dit de nouveau au-revoir à sa famille. Ils lui envoyèrent tous de grands signes de la main depuis le seuil de la maison.
- Je crois que la reine est tombée amoureuse de Papa, suggéra Madeleine une fois que la voiture était partie.
- Mais lui, il n'est pas amoureux d'elle, dit César.
- Espérons que non, dit leur mère, et ils rentrèrent tous dans la maison.
Les sept petits princes résidaient au Louvre, un vieux fort médiéval qui avait été construit au douzième siècle pour protéger la ville contre les attaques extérieures, mais que l'on utilisait comme résidence royale depuis les dernières années. Nostradamus séjournerait à l'Hôtel des Tournelles, qui se trouvait à quelques minutes à pied du Louvre. Dès qu'il fut arrivé, il se rendit au fort colossal afin de rencontrer la progéniture royale, qui étudiait quotidiennement toute sorte de matières. Selon l'accord passé, il passerait une journée avec chacun d'entre eux, ce qui signifiait qu'il pourrait partir au bout d'une semaine. Une secrétaire accueillit l'astrologue et l'accompagna immédiatement dans les appartements des enfants.
- La reine n'est pas là ? demanda Michel.
- Non, Monsieur. Le couple royal vient rarement à Paris. Avez-vous une préférence sur l'enfant que vous aimeriez voir en premier ?
- Je ferais mieux de commencer par le plus âgé, dit-il, et ils entrèrent dans l'appartement de François II. Les barreaux devant les fenêtres attestaient que cette partie du fort servait naguère de prison. Toutefois, la pièce était équipée de tous les agréments princiers. François, âgé de sept ans, était sagement en train d'attendre, assis sur son lit.
Cet environnement n'est pas vraiment stimulant pour un enfant, songea le savant, en se dirigeant vers le garçon.
- Dîtes bonjour au docteur, Votre Majesté, lui ordonna sévèrement la secrétaire. François serra la main du visiteur. Michel eut davantage l'impression de serrer un poisson mort qu'une main humaine.
- Puis-je me promener librement dans le Louvre avec le prince ?
- Euh… Oui, ce serait bien, accepta la secrétaire avec réticence.
- Allons-y, François, allons nous promener, invita-t-il l'enfant, et un serviteur se mit immédiatement à les suivre.
- Je préfèrerais que nous soyons seuls, lui dit le savant. Le garde d'enfants sophistiqué hésita un moment, se demandant s'il devait abandonner sa mission, puis il partit.
- Je vais prévenir les gardes, le prévint-il.
- Eh bien, François, tu habites dans une prison dorée, hein ? dit Michel une fois qu'ils furent seuls. Au cours des heures suivantes, ils se promenèrent tous les deux dans les innombrables pièces renfermant de fabuleux trésors et les archives des rois français depuis des temps immémoriaux. François avait l'air en bonne santé, et il semblait bien se porter, mais mentalement, il était fragile et n'avait pas beaucoup d'énergie. Après la visite, le savant retourna à l'hôtel, où il se mit tout de suite à travailler sur l'horoscope de François. Le matin suivant, il rendit visite au deuxième fils, Charles IX, âgé de six ans, qui, en dépit de cet environnement isolé, semblait bien plus éveillé. Nostradamus obtint la permission de marcher dans les jardins avec lui, où des oiseaux tropicaux et des animaux sauvages étaient enfermés dans des cages. En passant près des cages, il étudia le comportement de l'enfant. Le petit jetait des cailloux aux animaux, puis passait sa main à travers les barreaux pour les caresser. Son compagnon devait constamment lui retirer la main des grilles.
Celui-ci n'est pas très intelligent, songea-t-il. Non, Charles ne ferait pas un bon roi non plus. Lorsqu'ils arrivèrent à la cage réservée au singe, ils furent surpris par la visite de la reine.
- Docteur, il fallait que je vous voie, roucoula Catherine, et elle suggéra qu'ils se réunissent tous les trois autour d'un thé.
- On vient de me dire que vous ne veniez que très rarement ici, dit Michel tandis qu'ils rentraient à l'intérieur.
- Ce sont des balivernes, nous organisons régulièrement des banquets d'Etat, des tournois et beaucoup d'autres activités ici. Mais comment se déroule votre étude ?
- Il est trop tôt pour que je puisse vous donner un compte-rendu, Votre Majesté.
Après cette petite pause, la reine les laissa pour repartir soutenir son époux à l'occasion de la visite fédérale du Prince Rodolphe de Habsbourg. Le quatrième jour, de bon matin, le savant se promenait autour du Louvre et admirait la structure incohérente du bâtiment, sur laquelle de nombreux architectes, constructeurs et décorateurs avaient eu carte blanche pendant des siècles.
Je ferais peut être bien d'emmener le prochain enfant hors de l'édifice, pensa-t-il, afin qu'il puisse voir un peu le monde extérieur.
Et il alla voir la secrétaire pour lui exposer son idée.
- Il en est hors de question ! dit fermement la secrétaire. La sécurité des enfants est primordiale.
- Mais ils s'encroûtent ici, expliqua le médecin. Permettez au moins à un des enfants de voir à quoi ressemble la vie réelle. Ce serait tellement bon pour son épanouissement.
La secrétaire se résolut à un compromis en envoyant un message au couple royal, qui résidait quelque part dans Paris, et, une heure plus tard, la permission lui fut accordée. Le même jour, Michel flânait dans les rues de Paris avec Henri III et, au fil de leur promenade, ils allaient musarder dans les boutiques populaires, ce qui avait apparemment un effet positif sur le petit. Ils prirent ainsi du bon temps jusqu'à ce qu'ils atteignent l'Île de la Cité, puis ils firent demi-tour en passant par le Pont Neuf.
Dommage, mais cet enfant n'est pas non plus une lumière, conclut-il. Mes révélations ne vont pas plaire à la reine.
Après que le petit prince fut rentré en sécurité à la maison, Michel retourna à sa chambre au crépuscule. Jusqu'à présent, tout s'était bien passé, mais en s'approchant de l'Hôtel des Tournelles, il remarqua que quelqu'un le suivait. Il décida d'affronter l'individu et se retourna franchement. Surpris, l'homme, vêtu d'un long manteau à col haut, disparut rapidement dans une rue sombre.
C'est plus dangereux que je ne le pensais, ici, s'aperçut Michel. Dorénavant, plus de petits princes en dehors des grilles.
Le matin suivant, il avait un entretien avec le deuxième enfant le plus jeune, qui n'avait que deux ans. Il présentait les mêmes caractéristiques que ses frères, et la journée fut sans surprises.
Demain, je passe au plus jeune, puis, mon travail sera terminé, se réjouit l'astrologue. Il quittait le Louvre à une heure tardive ce soir-là, car il avait obtenu la permission d'aller farfouiller dans les archives. Il laissa derrière lui le faible éclairage du bâtiment et traversa le parc pour rentrer à l'hôtel. Il faisait nuit noire et les rues de Paris semblaient désertes. Soudain, il remarqua trois silhouettes derrière lui.
Bon sang, que c'est sinistre, songea-t-il. C'est vraiment stupide de ma part de me promener dans les rues si tard la nuit, et il accéléra le pas. En passant devant le nouveau pavillon du roi, qui était toujours encerclé par des échafaudages, il s'engouffra dans une allée pour voir s'il était vraiment suivi. Les sombres silhouettes prirent immédiatement le même virage. Le pas léger, le savant dut accélérer l'allure. Comme prévu, les hommes derrière lui se mirent à courir après leur proie. Il tenta de se débarrasser d'eux dans le dédale des allées sombres. Stimulé par l'adrénaline, Michel scruta les murs en pierre, les recoins et les barrières des maisons parisiennes, mais il ne trouvait pas d'issue, et il se mit à attendre la moindre inspiration, mais son don de clairvoyance l'avait abandonné.
Je ne peux plus rien faire, résolut-il, et il regarda derrière lui. Quelques secondes plus tard, ils le tenaient. Il appela à l'aide, mais toutes les fenêtres et toutes les portes restèrent fermées. Les bandits lui couvrirent la bouche et l'acculèrent jusqu'à une impasse. Lorsqu'ils sortirent leurs couteaux, ils entendirent des sabots de cheval et se retournèrent, surpris. Juste à temps, des officiers de police s'engagèrent dans l'allée à dos de cheval et assaillirent les voyous, qui étaient à présents faits comme des rats. Brandissant leurs sabres, la police lança l'attaque et deux des malfaiteurs furent immédiatement tués. Le troisième parvint à esquiver le coup, mais fut rapidement attrapé et menotté. Tandis que Michel poussait un soupir de soulagement et s'apprêtait à remercier ses sauveurs, une voiture s'approcha et un dignitaire en sortit.
- Vous n'êtes pas blessé ?
C'était Morency, le chef de police qui l'avait escorté quelques jours plus tôt.
- Vous arrivez juste à temps. Non, je vais bien, dit le savant. Morency le fit grimper dans la voiture.
- Vous vous êtes fait pas mal d'ennemis à la Cour en très peu de temps, lui dit-il, c'est pourquoi la reine m'a demandé de garder un œil sur vous.
- Qui veut m'assassiner ? demanda Michel.
- Je ne peux pas vous le dire. De nombreux intérêts se trouvent mêlés, à la Cour. Par contre, je peux vous dire que les autorités parisiennes ont lancé une enquête sur vos activités occultes, et je vous conseille dès lors de quitter la ville dès que possible.
- Mais je dois encore m'entretenir avec un enfant.
- Je pense que vous mettre d'accord avec la reine et remettre cela à plus tard, car vous n'êtes pas du tout en sécurité ici, insista Morency. L'astrologue décida toutefois de finir sa tâche, et fut ramené à l'hôtel. Le jour suivant, il rencontra le plus jeune enfant du couple royal, après quoi il quitta Paris aussi rapidement qu'il le put.


L'invité du roi et de la reine rentra de nouveau chez lui sain et sauf, et épargné d'une nouvelle crise de goutte. Et là, il put dévoiler une autre facette de sa personnalité. Il n'était plus le prophète au cœur lourd, mais un père joyeux, qui déposa une mystérieuse valise remplie à ras-bord sur la table, pour sa famille. Sa femme et ses enfants le regardèrent avec expectative.
- Quel tour est-ce que le magicien nous a encore préparé ? demanda Anne.
- Je vous ai ramené quelque chose à vous tous, dit-il en souriant. Abracadabra, qu'est-ce qui se cache dans mon sac ? et il en retira une chemise contenant sept feuilles de papier sur lesquelles étaient peintes les empreintes de mains des petits princes de Valois.
- Des souvenirs ! s'exclama Anne avec enthousiasme, et son époux distribua les dessins à tout le monde.
- Prenez-en soin, les avertit-il, parce que je ne peux pas demander aux princes de me les refaire. Sa petite famille était ravie et, curieux, ils commencèrent à comparer les empreintes royales entre elles.
- Et j'ai une autre surprise pour toi, dit Michel à sa femme, et il lui offrit un minuscule dessin à la plume représentant le Louvre.
- Oh, c'est magnifique ! Je vais tout de suite l'accrocher au-dessus de la cheminée, répondit-elle, emballée.
- Je ne ferais pas cela à ta place, la prévint-il.
Au cours des semaines qui suivirent, il paracheva les horoscopes des sept princes et rédigea une lettre à l'attention de la reine, lui apprenant que ses fils seraient tous rois. Il n'ajouta pas que sa progéniture était bien trop fragile pour diriger le pays et que le titre de roi ne serait qu'une formalité. Elle était assez intelligente pour déduire ces informations en consultant les portraits de personnalité par elle-même.






Chapitre 9



Avant le conflit, le grand homme tombera
Une grande mort ; mort subite et pleurée
Né imparfait, la plupart nagera
Auprès du fleuve, la terre maculée de sang


Le bureau avait vraiment besoin d'un bon coup de ménage et la nouvelle femme de chambre ouvrit la fenêtre du grenier afin de laisser entrer un peu d'air frais. Nostradamus regardait nerveusement ses instruments et ses documents. Il n'aimait pas cela ; encore une nouvelle. Il aurait largement préféré tout nettoyer lui-même, mais il se faisait vieux, et sa goutte commençait sérieusement à le faire souffrir. Alors, avec un œil sur le maître, la domestique nettoya la pièce.
- Est-ce que vous faites attention à mes tubes tests ? demanda-t-il sèchement.
- Vous feriez mieux d'aller attendre en bas que j'aie fini, docteur, répondit-elle, agacée. Avec réticence, il décida de lui obéir, bien qu'il ne lui fît pas vraiment confiance. Il se mit à faire les cent pas dans la salle-à-manger et son fils César, qui avait à présent onze ans, paya les frais de sa nervosité.
- Remets ce briquet à sa place, cria-t-il avec colère, ou ta mère ne pourra pas allumer le feu, et le garçon remit vivement l'objet en place, près de la cheminée. Il fallait un certain temps pour s'habituer à renoncer au pouvoir.
- Oh, le lit ! se souvint-il brusquement, et Michel fonça au premier.
- Avant de partir, j'ai besoin que vous m'aidiez à déménager le lit depuis la maison de jardin, dit-il, tout en promenant un œil suspicieux sur ses affaires.
- Très bien, couina la femme de chambre. Une fois le ménage terminé et après avoir monté le meuble en haut des escaliers, elle partit et le savant était libre de se remettre au travail en paix. Il voulait utiliser le lit pour disposer d'un endroit confortable pour se mettre en transe, et il le mit à l'endroit désiré.
Un simple drap suffira, décida-t-il. Il s'étendit et songea à son œuvre. Lors des derniers mois, il avait réussi à terminer deux siècles successifs ; l'intégralité de son travail mit bout à bout comprenait dès lors trois siècles.
L'Histoire de l'humanité n'est véritablement qu'une gigantesque répétition, se mit-il à méditer, en se relevant. D'un Néron au prochain. Après chaque guerre, il y a la paix, et puis, il y a une autre tentative de prise de pouvoir. L'être humain sera en train de courir après ses illusions.


Il allait bientôt faire nuit et Michel inhala un peu de la poudre qu'il gardait dans un tiroir de son bureau. L'esprit ainsi élargi, il ouvrit la fenêtre du grenier pour observer les étoiles à travers sa longue-vue. Le ciel était exceptionnellement clair, et il ne tarda pas à apercevoir un amas d'étoiles en spirale. Au sein de ces amas globulaires, les étoiles présentaient une forte concentration vers le centre, contrairement aux amas d'étoiles ouverts. Les enfants étaient en train de taper avec acharnement sur les murs à l'étage du dessous.
- Eh, oh ! Vous ne pouvez pas faire moins de bruit ? cria-t-il. Le bruit cessa, mis à part quelques légers gémissements, mais c'était encore tolérable. Michel se remit à regarder dans sa longue-vue et observa la nébuleuse, qui devait contenir dix milliers d'étoiles.
- Les étoiles ont l'air d'être très rapprochées les unes des autres, dit soudain une voix apparue de nulle part. Mais si tu voyages à la vitesse de la lumière, il te faut au moins un mois pour aller d'une étoile à l'autre.
Surpris, Michel repoussa la longue-vue et regarda autour de lui. Un petit homme aux cheveux gris se tenait juste à côté de lui. Une apparition !
- Qui êtes-vous ? demanda Michel.
- Je suis physicien, répondit le vieil homme, et il lui demanda s'il pouvait jeter un œil à travers l'instrument.
- Les nébuleuses globulaires font partie des entités les plus anciennes à notre connaissance, poursuivit le physicien, en regardant le ciel.
- Oh, je l'ignorais.
- Elles sont suffisamment compactes pour rester stables.
- Je sais que cet amas d'étoiles s'appelle Omega Centauri, commenta Michel.
- Omega Centauri, répéta le vieil homme d'un air absent. C'est vraiment déroutant de se dire que bon nombre de ces étoiles ne se trouvent pas à l'endroit où nous le pensons.
- Je suis désolé, mais je ne comprends pas…
- Eh bien, la lumière qui se dégage de ces étoiles se trouve en quelque sorte déviée lorsqu'elle est à proximité d'autres étoiles, ce qui provoque une courbe dans l'espace-temps, expliqua le physicien, mais son compagnon scientifique ne comprenait toujours pas.
- Une courbe dans l'espace-temps ?
- Le temps est un phénomène relatif, vous savez. Lorsque vous êtes assis à côté d'une belle femme, deux heures paraissent deux minutes, mais lorsque vous êtes assis sur un lit de charbons ardents, deux minutes paraissent deux heures.
Michel opina : il avait compris.
- D'où venez-vous, à propos ?
- C'est une bonne question, et j'ai plusieurs réponses à celle-ci, répondit l'étranger, mais je ne vais pas vous embêter avec mes théories. Je suis né en Allemagne et plus tard, j'ai déménagé en Amérique, avec ma femme. En 1955, je suis mort d'une attaque cardiaque et, depuis, j'ai tout le temps de me consacrer à la science de l'univers.
- L'Amérique, la terre des Indiens.
- Ils ont tous été décimés depuis, répondit le vieil homme.
- J'imagine que vous avez déménagé à cause du régime nazi ?
- Tout à fait. Ce sont les Juifs qui ont été persécuté cette fois. Le retour de la haine et de la loi de la terreur. Il est deux choses qui dureront éternellement : l'univers et la stupidité de l'homme. Mais je ne peux pas être catégorique à propos de l'univers.
- L'étroitesse d'esprit est monnaie courante à mon époque également, mais dans les grandes lignes, nous sommes tous des êtres humains avec des défauts.
- Vous avez frappé juste, dit le vieil homme. Si seulement tout le monde pouvait agir en ayant cela à l'esprit. Mais, puis-je vous demander votre nom ?
- Michel Nostradamus, astrologue et physicien. Et le vôtre ?
- Albert Einstein, mais vous pouvez m'appeler Albert. Alors comme ça, vous êtes un célèbre scientifique vous aussi, ce qui est la raison de notre rencontre. Votre télescope est plutôt archaïque.
- Vous parlez de mes lunettes longue-vue ? Eh bien, oui, je travaille avec ce que je peux, et Michel regarda tristement son instrument.
- J'ai eu la chance de pouvoir bénéficier d'une technologie plus avancée en mon temps, repris Albert, et c'est en partie grâce à cela que j'ai pu développer mes théories.
- Quelles sont vos théories ?
- Eh bien, tout le monde peut avoir les théories les plus farfelues, bien sûr. Comme je le dis toujours : si les faits ne correspondent pas à la théorie, alors il faut changer les faits. Mais pour répondre à votre question, l'une des choses sur lesquelles j'ai travaillées porte sur la manière dont fonctionne la gravité sur de longues distances.
- Est-ce que ces théories compliquées ont la moindre utilité pour le monde ? demanda Michel. Albert garda le silence un moment.
- Vous venez de toucher un point sensible, dit-il, soudainement découragé. Eh bien, oui, il y a certains développements qui profitent à la société, mais il y a également un revers à la médaille. J'aurais probablement dû mieux cacher ma créativité.
Il semblait évident qu'il ressentait une certaine culpabilité.
- Vous avez l'air d'avoir provoqué quelque chose de terrible.
- Eh bien, soupira Albert, j'ai fait une énorme erreur de jugement, laquelle pourrait avoir de désastreuses conséquences sur l'avenir de l'humanité. Je redoutais l'agressivité croissante des Allemands et j'ai pensé qu'il serait nécessaire de renforcer l'armée américaine. J'ai donc permis à d'autres scientifiques de créer une bombe atomique.
- Pouvez-vous m'expliquer ce que c'est ?
- Très bien. Je vais essayer de faire simple. Si vous divisez la plus petite partie d'un élément chimique, vous libérez une énorme quantité d'énergie. Si vous provoquez la fission de certains atomes spécifiques, vous pouvez même provoquer une réaction en chaîne, dont les effets peuvent être tout à fait dévastateurs.
- Comme une boîte de Pandore ?
- Oui, c'est à peu près cela, admit Albert.
- Et j'imagine que des petits malins ont filé avec vos découvertes ?
- Je suppose que je dois être malintentionné moi-même. Je suis étroit d'esprit moi aussi. Les préjudices sont encore plus difficiles à diviser que les atomes.
- Eh bien, au moins, vous essayez de vous montrer juste.
- Oui, eh bien, malheureusement, les bombes ont souvent été utilisées avec des conséquences désastreuses, et ceci s'est produit après que j'ai intimé au président des Etats-Unis de ne jamais les faire exploser.
- C'est quoi, les Etats-Unis ?
- Mmmh, ça fait partie du Nord de l'Amérique.
- Donc, vous n'étiez pas vraiment conscient du type de dommages que vos recherches étaient capables d'engendrer ?
- Si j'avais su ce que cela allait provoquer, cela n'aurait pas été de la recherche, répondit Einstein d'un ton caustique. Mais après la seconde guerre mondiale, de nouvelles positions de pouvoir ont été créées parmi les nations.
- En Amérique et en Russie ?
- Précisément. La Russie a également put accéder à la technologie atomique, ce qui a donné lieu à un bras de fer entre les deux superpuissances. Aujourd'hui, les deux camps disposent d'un arsenal d'armes nucléaires apte à détruire le monde dix fois de suite. En plus de cela, les deux dirigeants ont chacun accès à un certain bouton rouge, dont une simple pression pourrait instantanément déclencher toutes les armes nucléaires les unes contre les autres.
- Plus vous avez d'influence sur la vie humaine, plus vous avez de responsabilités, philosopha Michel.
- Allez-y, remuez le couteau ; comme si je ne me sentais pas suffisamment coupable comme ça. Mais dès que j'ai acquis une réputation, j'ai commencé à lutter pour le désarmement au niveau mondial, ainsi que pour l'équité des droits pour tous. En vain, malheureusement, car peu après ma mort, les Etats-Unis et l'Union soviétique se sont violemment affrontés au sujet de Cuba, et aujourd'hui, ils sont sur le point de se détruire l'un et l'autre, et le scientifique nucléaire se mit à tortiller nerveusement sa moustache.
- Les voies de Dieu sont impénétrables, même si l'on est clairvoyant, tenta de le réconforter Michel. Mais qui sont les dirigeants des superpuissances ?
- Mmmh, c'était le Président Roosevelt pour les Etats-Unis et Staline pour l'URSS. J'étais même très ami avec Roosevelt, et…
- Non, je voulais dire pendant le conflit, après votre mort.
- Oh, excusez-moi. Alors ce doit être John F. Kennedy et Nikita Khrouchtchev. Ce sont eux qui décideront si une troisième guerre mondiale aura lieu, et si elle se produit, la quatrième guerre mondiale se fera à coups de bâtons et à jets de cailloux.
- Avez-vous rencontré ces deux dirigeants en personne ?
- Eh bien, j'ai rencontré Kennedy une fois, à la Maison Blanche, mais c'était juste avant qu'il devienne président. A cette époque, j'avais libre accès à la Maison Blanche. Mais je ne l'ai pas vraiment connu. Et je n'ai jamais rencontré le commandant russe.
- Qu'est-ce que la Maison Blanche ?
- C'est le siège du gouvernement américain. L'équivalent russe est le Kremlin. Si vous voulez, je peux vous emmener à la Maison Blanche.
Cette proposition particulière pris Nostradamus totalement au dépourvu, et il dû marquer une pause pour réfléchir quelques instants à ses éventuelles conséquences.
- Très bien, si vous connaissez le chemin, finit-il par dire.
- Mes souvenirs sont très vivaces, allez, en route, dit Albert, qui avait retrouvé sa bonne humeur, et il entraîna son nouvel ami dans les escaliers. Les enfants, qui étaient profondément endormis à l'étage intermédiaire, ne remarquèrent rien tandis que les deux scientifiques descendaient.
- Vous avez une espèce de machine volante, ou quelque chose comme ça ? chuchota Michel, pour ne pas réveiller ses enfants.
- Nous n'aurons besoin de rien de tel, répondit Albert à voix basse. Ils parvinrent au rez-de-chaussée, où Anne était plongée dans une pile de papiers, à la lueur d'une bougie.
- C'est toi ? demanda-t-elle avec circonspection.
- Oui, chérie, je sors juste me promener ; je reviens tout de suite.
- C'est une charmante épouse que vous avez là.
- Merci, Albert.
- A qui es-tu en train de parler, pour l'amour du ciel ? demanda Anne, qui ne pouvait pas voir le physicien.
- A un collègue, répondit son mari. Elle laissa son époux à ses délires ; elle savait qu'il avait l'habitude de voir des fantômes. Einstein se remit à marcher d'un pas sûr et le second scientifique commençait à être curieux de l'endroit où on l'emmenait.
- Nous allons encore descendre d'un étage, l'informa Albert, et ils descendirent dans les ténèbres de la cave, où ils devaient s'orienter à tâtons.
- Il n'y a que du vin, ici, protesta le propriétaire des lieux.
- Faites-moi confiance…, et, un pas à la fois, les deux compagnons avancèrent.
- Je n'y vois rien, j'aurais dû prendre une bougie, grogna Michel, mais alors, la cave fit place à un couloir éclairé et encadré par des murs blancs, et une personne sortit d'une des pièces transversales.
- Un membre de l'équipe, dit le scientifique nucléaire, se comportant comme s'il se trouvait tranquillement chez lui.
- Bonjour, Monsieur Einstein, le salua l'officier alors qu'ils se croisaient. Albert l'arrêta.
- Savez-vous où je peux trouver le Président ? demanda-t-il.
- Je crois qu'il est en train de faire de l'exercice dans la piscine. Vous n'avez qu'à traverser le couloir, puis, vous tournez à gauche là-bas, et…
- Oui, merci, je sais où c'est, l'interrompit Einstein, et les deux savants poursuivirent leur chemin.
- Ils ne peuvent pas vous voir. Ils sont plutôt idiots, dit-il, alors qu'ils tournaient à l'angle. Ils atteignirent bientôt la piscine couverte, qu'un préposé était en train de nettoyer.
- Le Président n'est pas là ? lui demanda Albert.
- Non, il vient de partir pour aller au bureau ovale, et le duo fit immédiatement demi-tour.
- Prenons l'ascenseur, on doit aller au deuxième étage, dit Albert. Une boîte mécanique emmena les deux scientifiques à l'étage supérieur, où ils sortirent. Le scientifique nucléaire frappa à l'une des portes fermées et patienta un moment.
« Entrez », cria quelqu'un. Einstein ouvrit la porte, qui donnait accès à un bureau de forme ovale.
- Salut, Albert, vous venez nous rendre une petite visite ? demanda un homme en chaise roulante.
- Oui, Théodore, j'ai cru qu'il serait bon de revenir jeter un œil.
- Je croyais que vous m'aviez emmené voir le Président Kennedy, commenta Michel.
- Un peu de patience, chuchota son collègue, et ils regardèrent le magnifique bureau autour d'eux, tandis que Théodore gardait le silence. C'était comme s'il avait été éteint.
- Pourquoi est-ce que ce bureau est ovale, à propos ? demanda Michel.
- Parce qu'ainsi, vous pouvez voir tout le monde dans les yeux pendant une conférence, répondit Albert.
- Vous êtes un sacré boute-en-train.
- Non, je suis sérieux. Tenez, voilà Kennedy. L'homme en chaise roulante s'était évaporé dans d'autres sphères et avait laissé place à un bel homme, d'âge moyen. Michel passa la main devant le visage du nouveau Président, mais il n'eut aucune réaction.
- Il n'arrive pas à me voir non plus, fit remarquer Albert. Kennedy semblait pâle et avait de grands cernes sous les yeux.
- D'habitude, il a un énorme charisme, reprit le scientifique nucléaire, faisant allusion à la solennité de la situation.
- Max, je devais vous voir, dit soudain de Président en s'adressant à Nostradamus, qui fut pris par surprise.
- Max, c'est son médecin personnel, expliqua Albert, c'est un rôle pour vous.
- Un rôle pour moi ?
- Allez-y, jouez le jeu. Et bonne chance ! Et Albert disparut dans les airs.
Allons bon, je dois faire le sale boulot maintenant ? se plaignit Michel. Mais il serra la main du président.
- Max, vous devez m'aider à tenir debout. Mon dos me fait tellement souffrir, poursuivit son Excellence. Sa voix semblait fatiguée et il s'assit sombrement dans un canapé qui trônait au centre du bureau. Michel s'installa près de lui, lui prêtant une oreille attentive.
- J'ai besoin de plus de pilules, Max. Ils sont tellement exigeants à mon égard. La Russie déploie de plus en plus de missiles à Cuba. La situation commence vraiment à dégénérer.
- Euh, je n'ai pas de pilules, balbutia l'homme médiéval.
- Vous pouvez me faire une injection, alors. Bon sang, ce fichu corset est encore de travers.
Malgré lui, Nostradamus le poussait aux confidences, et le Président continua à soulager son cœur.
- Khrouchtchev est en train de me marcher sur les pieds. Il me prend pour un faible. Il doit probablement avoir raison. Je n'ai pas affermi ma position pour de nombreuses questions de la plus haute importance. Ses alliés communistes pensent aussi que je suis une mauviette, et sa tête vint s'écraser contre sa poitrine, dans une attitude de défaite.
- Donnez-moi quelque chose, Max, il faut que je tienne, le supplia-t-il encore. Nous ne pouvons tout bonnement pas accepter que l'on braque des missiles en direction des Etats-Unis depuis un endroit aussi proche. J'ai envoyé tous les diplomates pour tenter d'en convaincre le commandant Russe, mais ça n'a pas marché.
Kennedy se mit à regarder devant lui avec un regard inexpressif et, d'un seul coup, perdit connaissance. Il atterrit dans le grand canapé et resta étendu là, sans bouger. Une sorte de « bip » retentit près du bureau, et Michel se leva pour aller voir ce qu'il se passait.
- Monsieur le Président, annonça une voix dans un haut-parleur, Khrouchtchev vous réclame sur la ligne. Il écouta avec attention.
- Bonjour, Monsieur Kennedy. Êtes-vous inquiets à propos de nos armes de défense qui se trouvent à moins de 150 kilomètres des côtes américaines ? Très bien, alors j'aimerais vous préciser que vos armes d'attaque ont été installées en Turquie, braquées sur nous.
Le prophète laissa échapper un grand soupir.
- A moins que vous ne trouviez normal, poursuivit le dirigeant russe, d'être le seul à avoir le droit de revendiquer la sécurité pour votre pays ?
- Je ne suis pas celui que vous croyez, répondit Michel, mais son interlocuteur ignora son intervention.
- Je vous propose donc la chose suivante, dit Khrouchtchev, imperturbable. Nous sommes prêts à retirer nos armes de Cuba et à faire une promesse aux Nations Unies. Alors, vous devrez retirer vos armes de Turquie et faire la même promesse. Êtes-vous d'accord ?
Soudain, quelqu'un frappa à la porte du bureau ovale et, surpris, le savant provoqua un dysfonctionnement magnétique dans le tableau de bord et coupa la communication avec le commandant russe. Le vice-président Johnson ainsi que d'autres supérieurs officiels entrèrent dans le bureau. Ils furent visiblement choqués de voir leur dirigeant étendu sans vie sur le canapé, et se précipitèrent à ses côtés.
- Il est en vie, dit Johnson, soulagé, tout en vérifiant son pouls.
- Il s'est évanoui plusieurs fois au cours des dernières semaines, dit l'un des ministres avec morosité.
- Je vais appeler Max Jacobson, proposa le Général.
- Êtes-vous certain que ce soit une bonne idée ? demanda Johnson. Vous savez qu'au Parlement, ils l'appellent le docteur Miracle.
- Oui, mais le Président ne veut pas voir d'autre médecin, dit le Général, et ils décidèrent qu'il valait mieux prévenir Jacobson, qui vivait dans l'aile ouest. Le médecin personnel de Kennedy arriva bientôt à la hâte et examina son employeur.
- Il s'est évanoui, à cause d'un manque des substances requises, diagnostiqua-t-il rapidement. Il releva la manche du Président et lui administra une injection. Bien entendu, et à la grande surprise de Nostradamus, dès que la substance lui fut injectée, John F. Kennedy reprit lentement mais sûrement connaissance.
- Merci, Max. Vous avez vraiment la manière de me soutenir contre vents et marées, marmonna son patron, tout en s'asseyant avec peine.
- Monsieur le Président, nous ne voulons pas vous causer de soucis inutiles, dit le Général avec nervosité, mais nous avons des nouvelles extrêmement importantes à vous donner.
- Très bien, allez-y, répondit John, encore un peu sonné.
- Eh bien, les nouvelles photos montrent clairement que les missiles russes sont toujours installés à Cuba. Toute la haute hiérarchie de l'armée s'accorde à penser que nous devrions apprendre une leçon aux Russes, et passer à l'attaque.
Un membre de l'équipe apparut à la porte.
- Monsieur le Président, dit l'employé, Monsieur Sukarno est ici. Puis-je vous l'envoyer ?
Kennedy accepta et répondit hâtivement à ses collègues.
- Il me reste un médiateur qui devrait réussir, je pense. C'est le Président de la République Indonésienne. Il est en contact étroit avec le commandant russe. Sukarno entra et les Américains le saluèrent.
- Veuillez vous asseoir, proposa Kennedy, mais Sukarno déclina son offre et se mit à parler avec agitation.
- Après l'incident avec votre avion, le B-25, je suspecte le gouvernement américain de vouloir causer ma perte, et puisque je soupçonne fortement la présence de micros dans cette pièce, je demanderais au Président d'accepter que cette discussion ait lieu dans sa chambre à coucher.
Le Général prit son supérieur à part.
- Nos renseignements nous mettent en garde contre d'éventuelles tentatives d'assassinat à votre encontre, murmura-t-il.
- Dans ma chambre ? Et par lui ? Non… Et de toute façon, je refuse de perdre ma liberté, résolut Kennedy, et il quitta le bureau avec Sukarno. Michel suivit les deux Présidents, qui prirent l'ascenseur à l'étage supérieur. Une fois arrivés, les deux dirigeants se remirent en marche, mais celui qui les suivait oublia de sauter de la boîte à temps. Les portes de l'ascenseur se refermèrent trop vite et il fut emmené en bas, au sous-sol, où les portes s'ouvrirent automatiquement. Ne sachant comment faire fonctionner cet outil de transport, il sortit et se retrouva dans le même couloir, à la moquette rouge.
Je ferais mieux de rentrer chez moi, songea Michel, j'en ai assez vu.
Il reprit la même route pour revenir, et il se mit soudain à faire sombre à nouveau. Après un moment, il vit une lumière briller au loin, qui se révéla provenir de l'escalier de son cellier. Il trébucha en montant les escaliers, le moral en berne.
- C'est toi ? demanda Anne, toujours avec des papiers dans les mains. Il s'approcha de sa femme à pas feutrés et s'assit avec elle à la table.
- Où est ton collègue ? le taquina-t-elle, tout en regardant des images de plantes. Tout recroquevillé, il posa les coudes sur la table et poussa un soupir.
- ça va ? poursuivit-elle.
- Anne, il y a des fois où j'ai l'impression de devenir fou, finit-il par dire.
- Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Le monde du futur est au bord de l'explosion. C'en est tout simplement trop pour moi.
- Viens là, dit-elle, et il s'agenouilla près d'elle et posa la tête sur ses genoux. Anne caressa les rares cheveux qu'il lui restait.
- C'est juste que je me sens tellement responsable de l'avenir du genre humain, se lamenta-t-il. Mon parcours de vie passe en plein dans l'enfer.
- Tu es un être d'exception, dit-elle, essayant de l'encourager.
- Anne, à partir d'aujourd'hui, n'ouvre plus la porte à toutes ces âmes tourmentées qui réclament constamment de l'aide, d'accord ? Je ne peux tout bonnement plus en supporter davantage pour le moment.
- Très bien. Mais vas te reposer à présent. Demain est un autre jour, et ils allèrent se coucher.

La dépression de Michel déclencha une nouvelle crise de goutte. Celle-ci était violente, et il dut garder le lit pendant un mois. Sa femme répondait à tout son courrier à sa place, depuis les requêtes d'interprétation d'horoscopes jusqu'aux conseils relatifs à des maladies, provenant des quatre coins du monde. De temps en temps, elle tombait sur une bravade dialectique d'un scientifique désirant argumenter d'un quelconque sujet de controverse, qu'elle ignorait tout simplement. Pour la plupart, il suffisait de renvoyer un courrier standard rédigé en français, disant que le docteur n'était pas en mesure de répondre à leur lettre, ceci en raison de circonstances particulières.
- J'engagerais bientôt un assistant pour s'occuper de ma correspondance, promit son mari, cloué au lit et terrassé par la douleur.
- Oui, nous en avons cruellement besoin, admit Anne. Elle commençait elle aussi à être fatiguée. André et Diane entrèrent et commencèrent à sauter sur le lit.
- Eh, vous deux, laissez votre père tranquille, il est malade, ordonna leur mère d'un ton irrité, et elle tira les rideaux afin de séparer cet espace avec le reste de la pièce.
- Je suis désolé de te causer autant de complications, s'excusa son époux.
- Ne t'en fais pas, tout va bien, dit Anne, en s'asseyant d'un côté du lit. Mais il se passe quelque chose d'étrange… La grande boîte de noix de muscade est de nouveau vide !
Il ne répondit pas et se retourna dans le lit, simulant la douleur.
- Eh, arrête ton cinéma. J'exige de savoir ce que tu fais avec ça, insista-t-elle sincèrement, mais il refusa de répondre.
- Qu'est-ce que tu me caches ?
- Je l'utilise simplement pour certaines expériences, répondit-il vaguement. Mais elle désirait savoir ce qu'il faisait exactement avec le condiment. Il ne voulait pas le lui dire. Il finit pourtant par céder.
- Très bien, je l'inhale, reconnut-il.
- Mais pourquoi diable est-ce que tu fais ça ?
- Je l'inhale parce que cela stimule mon imagination.
Anne se mua brusquement en bloc de glace.
- Je refuse de m'échiner pour un drogué, dit-elle resolument.
- Un drogué ? Michel s'indigna tel un enfant vexé et se retourna pour lui faire face.
- C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase, poursuivit-elle.
- Chérie, de quoi tu parles ? et il essaya de s'asseoir, en poussant des geignements.
- A cause de toi, on marche tous sur des œufs, dans cette maison !
- J'ai cru que tu disais que tout allait bien ?
- Oui, c'est ce que tu as cru. Mais c'est faux. Tu vois tout, tu ressens tout, mais pas ce qui concerne ta propre famille. Tout tourne autour de ta personne, et maintenant, ça !
Il la laissa soulager sa pensée.
- Et cette façon infernale que tu as de toujours te contrôler ! l'accusa-t-elle. Tu ne te laisses jamais aller. J'aimerais mieux que tu me frappes de temps en temps, et elle le repoussa dans son lit avec moquerie.
- Calme-toi un peu, je t'en prie, tu vas effrayer les enfants.
- Ils sont déjà effrayés, cria-t-elle, simplement pour s'assurer qu'ils l'entendraient. Il s'aperçut qu'il ne pourrait rien dire pour l'apaiser, alors il se tut.
- Et notre vie sexuelle non plus, elle n'est pas normale, laissa-t-elle exploser. Je croyais que les Juifs étaient doués pour la chose, mais tu ressembles davantage à la statue d'un saint. J'aimerais bien que tu aies un orgasme normal de temps en temps, comme un homme normal ! et elle partit, furieuse. Michel rampa hors du lit et tenta de la rejoindre en boitillant.
- Oh, tiens, sa sainteté peut marcher, d'un seul coup! Je me suis donc pliée en quatre pour rien. Je ne veux plus jamais te voir, et elle dévala les escaliers et claqua la porte si fort que toute la maison vibra.
Elle a raison ; je suis un drogué, songea-t-il. Je désire tellement voir des images du futur que j'en suis sans doute devenu insensible. Je vais me tenir à l'écart de tout ça à partir de maintenant, et il se traîna à nouveau sous les couvertures en laine.


Leur dispute n'alla pas en s'apaisant, et Nostradamus fut obligé de répondre lui-même à ses lettres, sa femme, d'ordinaire si énergique, refusant de faire quoi que ce soit de plus pour lui. En fait, elle refusait de faire quoi que ce soit. Par chance, les enfants étaient assez grands pour se débrouiller tout seuls. Souffrant toujours de sa crise de goutte, il écrivit une lettre à Jean Dorat, l'un de ses admirateurs de Paris. Le professeur de scolastique renommé aurait peut être un bon étudiant qui pourrait l'assister. Sa femme, cependant, s'était retirée dans la maison de jardin et les époux s'évitèrent pendant des semaines. Jusqu'à ce que, une nuit, un coup retentisse à la porte d'entrée.
Encore un de ces désespérés, songea le savant, en se rendant d'un pas traînant vers l'entrée.
- Fichez-moi la paix ! cria-t-il, mais on continuait à frapper et, à contrecœur, il alla ouvrir la porte.
- Vous avez un problème d'ouïe, ou quoi ? et il regarda intensément la personne qu'il avait prit pour un malheureux et qui se tenait sur le pas de la porte.
- Juste ciel ! Mais ce n'est pas possible !
Le fantôme de François Rabelais, son camarade d'études d'antan, était apparu devant lui.
- Par Jupiter, le diable me joue des tours, jura Michel.
- Calme-toi, mon gars, calme-toi. C'est vraiment moi, dit François d'une voix apaisante. J'ai cru que tu sentirais ma venue, mais apparemment, je me suis trompé. J'arrive à un mauvais moment ?
- Hmm, non, bien sûr que non. Enfin, oui, peut être. Je suis comme qui dirait en plein milieu d'une crise conjugale, mais viens, entre, et ils se donnèrent une accolade.
- Je suis peut être venu pour t'aider, suggéra François alors qu'ils se dirigeaient vers la salle-à-manger. Ils s'assirent près de l'âtre.
- Qu'est-ce-que tu fais ici ? demanda Michel. Je croyais que tu étais le médecin de la Cour du vice-roi de Piedmont.
- Oui, je l'étais, mais maintenant je travaille pour le Pape, à Avignon. Où est ta femme ?
- Elle est dans la maison de jardin, répondit-il d'un air abattu.
- Des enfants ?
- Oui, six. Ils dorment tous.
- Je meurs de soif. Tu as quelque chose à boire ? demanda François. Et Michel se rendit à la cuisine. Quand il revint avec de la bière, Rabelais avait subitement disparu.
Est-ce que j'aurais véritablement perdu la tête, après tout ? se demanda-t-il sérieusement. Mais alors, il entendit un bruit inhabituel dans le jardin et réalisa qu'il n'avait pas rêvé ; François était en train de convaincre son épouse de sortir de la maison de jardin.
- Alors comme ça, mon mari m'envoie un médiateur, railla Anne, lorsque l'étranger s'immisça dans son lieu de retraite.
- Oh, non, vous vous méprenez. J'ai eu la prémonition que mon ami avait des ennuis, et j'ai décidé de venir lui rendre visite de mon propre chef.
- Ah, encore un devin, dit-elle avec dédain.
- Vous êtes en train de parler de l'ambassadeur du Pape, vous savez !
- Vous pourriez même être le Pape en personne que ça me serait égal, espèce de sale mufle arrogant, et elle le repoussa hors de la maison de jardin.
- Où as-tu déniché une femme pareille ? demanda François, les oreilles en feu, alors qu'il revenait dans la salle-à-manger.
- Dans une horde de chevaux sauvages, grogna Michel.
- Est-ce là un extrait de tes vers obscurs ?
Mais l'astrologue secoua la tête.
- Eh bien, cela explique beaucoup de choses, mais laisse-moi te regarder. Cela fait des siècles que l'on ne s'est pas vu, et ils se dévisagèrent.
- Tu as toujours autant de cheveux sur le crâne, dit Michel.
- Oui, ils poussent encore tous les jours. Et toi, tu es en pleine forme pour ton âge.
- Merci, tes yeux et ta langue sont plus acérés que jamais. Tiens, voilà ta bière, et ils se rassirent près du feu.
- J'ai du mal à croire que toi, entre tous, un Cathare libre-pensant, tu travailles pour le Pape, reprit Michel.
- Et pourquoi pas ? Ton ami est ton ennemi, bien que je soutienne totalement le Pape Pie IV. C'est un dirigeant spirituel très intègre, et ce n'est que dans les basses sphères qu'il y a des problèmes.
- Quel genre de position spirituelle occupes-tu ?
- Le Pape m'envoie enquêter secrètement sur les inquisiteurs et les évêques, pour voir s'ils appliquent les doctrines d'une façon pure.
- Bonté divine, en plein dans la fosse aux lions…
- Oui, la vie doit être vécue sur le fil du rasoir, répondit François.
- Je suis d'accord avec toi là-dessus. Alors, toi aussi tu vis en célibataire ?
- Parfaitement. Si j'avais décidé d'avoir une famille, j'aurais dû choisir un autre métier. Mais je suis sûr que tu as des ennemis toi aussi.
Soudain, Anne entra et les deux hommes la regardèrent avec curiosité, tentant de sonder son humeur.
- Je regrette d'avoir été si grossière, s'excusa-t-elle.
- Peu importe, ne vous en faites pas. Pourquoi ne vous asseyez-vous pas avec nous ? suggéra l'hôte inattendu, et elle prit une chaise.
- François est un de mes anciens camarades d'études. Nous avons perdu contact à cause de mes années d'errance, expliqua Michel avec pudeur. Mais Anne ne voulait pas échanger le moindre mot avec son mari et ne regardait que leur visiteur spirituel.
- Alors comme ça, voici la femme qui résiste au grand maître, la titilla Rabelais.
- Le grand maître ? répéta-t-elle avec indignation. La semaine dernière, il s'est coincé la barbe dans la porte d'entrée, en voulant la fermer. Tous les passants avaient là une occasion en or pour lui administrer une fessée.
François se mit à éclater de rire d'une façon si exubérante que c'en fut presque effrayant.
- Votre mari est un génie en ce qui concerne la vie intérieure des êtres humains, mais sur Terre, il peut parfois se montrer godiche, comme tout le monde, dit-il, se remettant de sa crise de rire. Toutefois, Anne n'était pas convaincue.
- Je sais qu'il est célèbre dans le monde entier grâce à ses publications, reconnut-elle, mais je ne suis pas convaincue de sa supériorité. Il y a un an, il a pris le maire pour un fantôme et lui a foncé dedans.
François se remit à rire.
- Comment puis l'expliquer ? Aide-moi, Michel.
- Je fais simplement tout mon possible pour laisser les choses telles qu'elles sont, répondit-il vaguement.
- Il s'enferme tout le temps dans le mystère et ne dit jamais rien sur ce qu'il se passe dans sa tête. Il est comme une huître, ajouta-t-elle.
- Oui, en effet, votre mari est réservé, et moi, j'ai la langue bien pendue à côté. Mais vous savez que la parole est d'argent, et que le silence est d'or.
Mais Anne ne fut pas impressionnée.
- Le Bien et le Mal sont réunis en chaque personne, continua François, et il n'y a personne qui ne le sache mieux que votre mari.
- Oui, je sais. Je manifeste souvent ma colère, mais pas lui.
- Si votre mari devait manifester sa colère, il pourrait détruire le monde. C'est pourquoi il doit se montrer extrêmement prudent, à la fois avec les paroles qu'avec les actes. Il se doit de garder sa conscience toujours en éveil, et dans ce domaine, votre mari a été très gâté.
- Vous voulez dire que si Michel devait être en colère contre moi, il pourrait vraiment me faire mal ?
- Une personne ordinaire pourrait mourir en se battant avec lui, ou bien tomber gravement malade, mais vous, vous êtes une femme forte, et vous pouvez en supporter beaucoup. Vous êtes Platon.
- Platon ? Vous me comparez au philosophe grec ?
- En plus d'être le nom d'un philosophe, Platon signifie également « large d'épaules », en grec, les interrompit Michel.
- Oh, d'accord. Je suis assez forte pour pouvoir prendre en charge mon mari, et il y eut enfin un léger rapprochement entre les deux époux de nouveau.
- Oui, tout à fait, mais c'est précisément parce qu'il sait comment contrôler ses sens avec la plus rigoureuse des disciplines. Car, plus l'esprit est fort, plus la bête est puissante, dit Rabelais avec sagesse.
- Vous avez beaucoup d'admiration pour mon mari, dit-elle, encore méfiante, mais si je ne m'abuse, vous dites qu'il doit se montrer extrêmement prudent pour ne pas perdre le contrôle ?
- Tout à fait ; il ne peut pas se le permettre. Même un flot de pensées déchaîné aurait des conséquences terribles. Vous voyez ? Les pensées sont une énergie.
- Vous pouvez m'expliquer ?
- Très bien, prenez cette chaise sur laquelle vous êtes assise, par exemple. Elle n'est pas apparue de nulle part. Il y a d'abord eu l'image mentale d'une chaise, et ensuite, il y a eu la matière. Dans le cas de la chaise, c'est le bois entre les mains du charpentier.
- Hmm, on dirait une prédiction qui se réalise, proposa-t-elle.
- Tu vois, Michel, ta femme a des connaissances occultes.
- S'il avait partagé ses connaissances avec moi plus tôt, nous n'aurions pas eu cette dispute.
- Oui, il serait bon de communiquer davantage avec ta femme, dit François à son ami.
- Je commence à croire que c'est vrai, admit Michel. La crise conjugale touchait à sa fin, et ils fêtèrent cela avec une bière.
- Il est temps pour moi de vous quitter, mes amis, annonça finalement François.
- Vous pouvez rester ici, vous êtes le bienvenu, proposa Anne.
- Merci, j'apprécie votre hospitalité, mais je me suis déjà organisé pour séjourner au Cygne.
- Avant que tu partes, je voudrais te montrer quelque chose, dit Michel.
- D'accord, mais je vais devoir d'abord passer à la salle de bains, répondit François, et le prophète le précéda dans sa salle de travail. Tandis qu'Anne montrait à l'invité où se trouvait la salle de bains, il lui murmura quelque chose à l'oreille : « Anne, votre mari est extrêmement intelligent. Essayez de lui donner du lest dans votre cœur. Chez l'être humain, seule l'âme peut se transcender ; et Dieu l'aime. » Et sans attendre de réponse, il s'éloigna. Le pesant message fit lentement son chemin dans son esprit, et elle finit par comprendre qu'elle avait un rôle important à jouer. Dans le grenier, Michel attendait de montrer à son ami le fragment de mosaïque orné du serpent.
- Tu dois savoir ce que c'est, dit-il lorsque François arriva.
- Mon Dieu, un morceau de la mosaïque de Madeleine de Montségur, s'exclama ce dernier, et il saisit précautionneusement l'objet séculaire.
- Il ne provient pourtant pas de là-bas. Il vient de La Roque, près de la Durance.
- Eh bien, quoi qu'il en soit, prends-en bien soin. Mais je dois y aller à présent, et il lui rendit le fragment. Les deux hommes échangèrent une étreinte fraternelle.
- Sois prudent. Ne te fais pas tuer, le mit en garde Michel alors qu'ils descendaient les escaliers.
- Et toi, prends garde à ne pas dévaler de ton échelle de Jacob, plaisanta son ami. Lorsqu'ils arrivèrent en bas des escaliers, il dit au-revoir à Anne. A la porte d'entrée, les hommes échangèrent encore quelques mots.
- Merci pour tout, François, et gardons le contact.
- Oui, c'est aussi ce que tu as promis il y a quarante ans, répondit son ange gardien tandis qu'il se retirait.
Il est incorrigible, ce Rabelais, songea Michel avec une pointe de tristesse, tout en le regardant s'éloigner.


Le jour suivant, un dénommé Christophe de Chavigny arriva à la station de Salon de Provence. Il se renseigna pour savoir où se trouvait la maison du prophète. On répondit immédiatement à sa demande, certains désiraient même accompagner le jeune Parisien dans l'espoir d'apercevoir leur mythique concitoyen. L'étudiant distingué de Jean Dorat avait hâte d'être pris sous l'aile du grand maître, et ce fut le boucher qui le déposa en face de la porte, avec sa charrette. Un sac de côtelettes d'agneau sous le bras, l'étudiant au nez retroussé se présenta.
- Ah, mon sauveur de Paris, l'accueillit Nostradamus, et puisque la maison était apparemment trop petite, il envoya son assistant, sans les côtelettes d'agneau cette fois, à une auberge pour la nuit.
D'abord, je vais vérifier quel genre d'individu il est, décida Michel, en jetant un œil dans le sac de viande. Christophe se révéla être un véritable disciple. Il n'avait pas besoin d'une instruction complémentaire ; il comprenait sur-le-champ ce que son maître voulait de lui. Il exécutait ses tâches avec un tel dévouement que son patron s'en trouvait parfois consterné. Le jeune Parisien était également au fait des dernières tendances philosophiques, y compris de la pensée rationnelle, et il était tout aussi compétent dans les langues classiques. Cependant, Anne avait installé un nouveau bureau pour l'assistant et avait déménagé son mari dans la salle-à-manger. Après un mois, le savant dut reconnaître que la présence de De Chavigny était pour lui un véritable don du ciel.
Ma correspondance n'a jamais été autant à jour, remarqua-t-il avec joie.
Il commençait à se faire vieux, et craignait de ne pas pouvoir venir à bout de ses Prophéties. Mais à présent, il disposait d'assez de temps pour pouvoir s'en occuper. Il s'était déjà exercé par le passé à n'avoir besoin que de quatre à cinq heures de sommeil par nuit, mais c'était principalement parce que l'état d'éveil était mieux indiqué pour voyager de l'autre côté. Cette nuit-là, le gratte-papier s'était retiré dans son auberge, qui se situait à quelques rues de là, et les enfants étaient tous endormis. Par simple précaution, le maître verrouilla la porte de sa chambre.
Je crois que je vais essayer une autre technique, se dit-il, et il se dirigea vers le tabouret de cuivre, dont les pieds correspondaient à l'angle formé par l'inclinaison des flancs des pyramides d'Egypte.
Désormais, je ne toucherai plus à la noix de muscade ni aux huiles hallucinogènes, décréta-t-il. Je ne peux pas m'abandonner à la folie. Et il commença à fredonner, près du tabouret.
- Non, ça ne marche pas, grogna-t-il, et il décida d'essayer le lit de méditation.






Chapitre 10



D'amitié les deux grands maîtres se lient
Leur grand pouvoir se verra augmenté
La terre neuve sera à son zénith
Le nombre de Rouges recompté


Au milieu de la nuit, l'explorateur des cieux se retrouva en train de survoler une ville moderne, où circulaient des voitures sans chevaux et garnies de lumières à l'avant et à l'arrière. Il descendit afin de voir cette merveille de plus près et se mit à errer dans les rues et les parcs, généreusement éclairés. Après un petit moment, un imposant bâtiment apparut droit devant lui, et il crut le reconnaître.
Il doit s'agir des locaux du Parlement, où Hister s'est suicidé, suspecta-t-il. Ses suppositions se trouvèrent confirmées par un monument situé devant le bâtiment. Berlin s'était admirablement bien remis de la violence redoutablement destructrice de la guerre, qui avait laissé d'immenses décombres derrière elle à l'époque. Une rivière courait en diagonale le long de la ville éclairée, et il décida de suivre son cours, ce qui l'amena à une cour d'église, où il aperçut quelqu'un en train de se traîner au bord de l'eau. Un homme à l'allure négligée poussait un chariot rempli de bric-à-brac.
Me voilà arrivé à une impasse, songea Michel, et il abandonna cette voie. Il reprit de la hauteur, pris un virage serré et retourna à la Potsdamer Platz.
C'est tellement agréable de voler comme un oiseau, jugea-t-il, et, tel un jeune dieu, il déploya ses ailes. Dans le grand parc trônait un porche majestueux, couronné d'un char grec, qu'il traversa audacieusement de part en part. Une fois qu'il eut franchi la barrière d'entrée, il buta en plein contre une sorte de champ électrique, dont le choc le fit tomber au sol.
La fierté précède toujours la chute, se réprimanda-t-il pour la frivolité de son comportement, et, un peu abasourdi, il tenta de comprendre ce qui lui était arrivé. Il examina les lieux avec prudence, mais il ne voyait rien. Le fantôme déchu se redressa et testa ses capacités à voler.
Très bien, c'est toujours intact, pensa-t-il avec soulagement. Mais contre quoi ai-je buté ? Curieux, il se rendit vers l'endroit où le choc avait eu lieu et inspecta le périmètre.
« Il doit bien y avoir quelque chose », bougonna-t-il, et sa main se heurta soudain à un champ de tension, faisant apparaître une surface bleue.
Seigneur, l'avenir est plein de surprises ! Et, prudemment, il longea le champ magnétique, qui réagissait toujours lorsqu'il le touchait. Cela ressemblait à un mur invisible qui séparait la ville en deux parties. Le but qu'il desservait était un mystère pour lui, mais il désirait vraiment savoir. Les gens qui vivent ici doivent en savoir davantage à ce sujet, et, avec un élan renouvelé, il décida de suivre un passant, qu'il choisirait au hasard. Depuis les hauteurs de la ville, il remarqua le même clochard avec son chariot. Et puisque ce dernier représentait le seul signe de vie des environs, il plongea à sa rencontre.
- Eh, oh ! cria-t-il, mais le Berlinois au chapeau de travers ne l'entendait pas et continuait à flâner. Cette fois, le fantôme atterrit juste en face de lui, mais l'homme poursuivit sa marche, imperturbable.
Il ne me voit pas ni ne m'entend, comprit Michel, qui se mit à délibérer sur la façon dont il pourrait attirer son attention. Il lui fallait faire preuve d'ingéniosité.
- Eh, Napoléon, tenta-t-il. La proie mordit immédiatement à l'hameçon, et le vagabond s'arrêta net.
- Ami ou ennemi ? voulut-il savoir.
- Ami !
- Génial, enfin un compatriote ! Quel est ton grade ? demanda le pauvre diable. Il ne devait plus avoir toute sa tête.
- Maréchal, répondit Michel en rentrant dans son jeu.
- Je ne t'avais pas demandé d'attaquer la Russie ?
- Oui, mais Moscou a été envahi depuis.
- Parfait. Comme ça, je peux m'occuper de tout mon barda, et il se remit à marcher.
- Est-ce que vous savez pourquoi il y a un mur électrique tout autour de Berlin ? intervint le maréchal.
- Vous êtes stupide ou quoi ? Il y avait un mur, avant. Il était en pierre, mais mes courageux hommes l'ont abattu il n'y a pas si longtemps. J'ai encore une photo, et il prit un article de journal de la poche intérieure de son manteau. Le savant regarda la photographie de la démolition du mur de séparation et en lut la légende. « Chute du mur de Berlin* (1989). Cela fait à présent deux ans que le rideau de fer qui séparait l'Est et l'Ouest s'est effondré. Toute l'Allemagne sera réunie aujourd'hui pour commémorer la date de sa chute, et participer aux concerts et aux débats qui sont prévus pour cette journée, entre autres activités. Le mur avait été bâti pour mettre fin au flot de migration vers l'Ouest libre. »
Cela explique donc pourquoi il y a un champ magnétique à travers la ville, comprit-il. Des années de frustration ont dû donner une charge psychique au mur.
- Qui sont vos hommes ? demanda-t-il alors.
- Je ne sais pas qui ils sont ; ils m'ont poussé à l'exil, mais je peux vous montrer où ils sont.
- Très bien, montrez-moi, demanda Michel. Il voulait comprendre la façon dont le conflit avait été résolu. Le vagabond se remit à pousser son chariot et les deux hommes firent route vers la partie est de la ville. Après avoir traversé l'Alexanderplatz, le clochard s'arrêta en face d'un grand et grossier bâtiment.
- Nous y voilà, l'ancien poste de police dont j'étais le responsable. Vous pouvez entrer et poser vos questions.
- D'accord, répondit le savant. Il lui donna un franc et se dirigea vers l'entrée.
- Nay, Pau, Léon, plus feu qu'à sang sera, cria le clochard dans son dos. Michel se retourna, interloqué d'entendre un vers de sa création, récité dans le désordre. Mais l'homme regardait dans une autre direction et, un peu plus loin, il flanqua un coup de pied dans un réverbère, qui s'effondra aussitôt.
Wow, c'est surprenant, mes vers seront connus dans l'avenir, et, ravi, le savant pénétra dans le bâtiment délabré. De l'autre côté de l'entrée se trouvait une pièce lugubre et vide, et il décida de monter l'escalier en marbre.
Où sont ces hommes courageux dont il parlait ? En haut, il eut un peu d'espoir, car il aperçut quelques hommes occupés à quelque chose. Ils se révélèrent toutefois n'être que des domestiques. Il retourna en bas et, alors qu'il était sur le point de quitter les lieux, il entendit un grand bruit, annonciateur d'une activité, provenant de la grande pièce.
Que diable peut-il bien se passer là-dedans ? Et, curieux, il entra dans la pièce, qu'il trouva soudain pleine de monde.
J'ai dû spontanément reculer de plusieurs années dans le temps, spécula-t-il. Il se mêla à la foule, les oreilles grandes ouvertes. Il s'agissait d'une conférence de presse et les journalistes s'étaient réunis par centaines pour voir les chefs de partis de l'Etat communiste les plus prestigieux.
- Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-il à un reporter, qui l'avait pris pour un collègue étranger.
- Nous n'avons jamais pu poser de questions directement, lui répondit l'Allemand de l'Est, se battant avec le flash de son appareil, mais on dirait que cette fois, Schabowski est prêt à s'incliner face à la demande. Le parti va regagner l'appui du peuple grâce à une approche plus ouverte.
- Et s'il n'y parvient pas ?
- Alors notre pays va se vider progressivement, en dépit de tous ses kilomètres de murs et de barrières, et il s'excusa avant de se frayer un chemin aux premiers rangs. Pendant ce temps, ses collègues posaient toutes sortes de questions, auxquelles on proposait toujours le même type de réponses, jusqu'à ce qu'un journaliste français soulève la question la plus importante avec un allemand écorché.
- Quand est-ce que nos concitoyens seront libres de se rendre à l'Ouest ? demanda-t-il simplement. Les journalistes ne prirent pas vraiment sa question au sérieux, car ils s'attendaient à ce que Schabowski trouve une façon d'esquiver la requête sans tout à fait y répondre. Mais, face à cette foule venue des quatre coins du monde, le dirigeant du parti eut soudain l'impression d'être mis en procès, et il ne pipa mot.
Comment puis-je continuer à leur raconter tous ces mensonges, s'alarma-t-il, et, traversé par une sueur froide, il commença alors à s'ouvrir.
- Aujourd'hui, enfin, d'après mes connaissances, une décision a été prise. Et, euh, nous avons décidé… Eh bien, que chaque citoyen soit enfin autorisé à traverser la frontière. La foule en resta abasourdie.
- Quand est-ce que cette loi prendra effet ? demanda immédiatement un journaliste. Schabowski fouilla un peu dans ses papiers, puis jeta un regard aux membres de son personnel, qui ne savaient pas non plus ce qu'il fallait faire.
- Eh bien, à ce que j'en sais, cela prendra effet…, dès maintenant. La conférence de presse avait tellement pris des airs de carnaval que tout le monde se demanda si c'était vrai, jusqu'à ce que quelqu'un se mette à courir hors de la pièce et s'écrie à pleins poumons : « les frontières sont ouvertes ! » La nouvelle se répandit en ville comme une traînée de poudre et bientôt, les Berlinois de l'Est se rendirent en masse vers le Mur pour vérifier s'ils pouvaient vraiment pénétrer à Berlin Ouest. Nostradamus les suivit en flottant dans les airs.
C'est incroyable ce qu'une simple petite question de ma part peut provoquer. A partir de maintenant, je vais vraiment devoir laisser le destin suivre son propre cours.
Le Mur se révéla être toujours infranchissable, et des milliers de personnes assiégèrent les garde-frontières de manière pacifique. Ils furent soudain assaillis par une horde de journalistes.
- Est-ce que je dois comprendre que le Mur doit s'ouvrir aujourd'hui ? balbutia le chef des gardes.
- Oui, sous l'ordre de Schabowski, répondirent-ils tous à l'unisson. L'officier attendit un moment pour voir s'il recevrait des instructions formelles, puis il céda à la pression générale et ouvrit les passages de frontière.
Par chance, l'Armée Rouge n'intervint pas. Submergés par l'émotion, les Berlinois de l'Est traversèrent la frontière, où ils furent rejoints par les Berlinois de l'Ouest, qui accoururent en masse à leur rencontre et les accueillirent avec force applaudissements. Le savant se délectait de la scène, alors que de complets étrangers s'étreignaient sous la Tour de Brandenburg et éclataient en larmes de joie et d'incrédulité. Le monument Berlinois avec le char grec reposait dans un no man's land depuis de si longues années que les gens furent saisis d'émotion en parcourant des doigts la froideur de ses piliers. Un habitant de la ville paradait comme un fou sous la porte d'entrée et, exalté, ne cessait de crier : « Ich bin ein Berliner ! ».
N'est-ce pas l'homme de la Maison Blanche ? s'interrogea Michel, mais il se trompait complètement : il s'agissait du futur clochard qui se prenait pour Napoléon. L'homme, qui, jusqu'à présent, n'était pas encore tombé dans la décadence, se mit soudain à embrasser tout le monde, et le savant eut droit lui aussi à un gros bisou. Les frontières étaient désormais définitivement ouvertes, et plusieurs hommes forts avaient déjà commencé à démolir le Mur.
- Souvenir à vendre ! plaisanta l'un d'eux, en brandissant un bout de Mur dans la main. Le spectateur français quitta alors le festival national et, le cœur léger, se remit en route pour la Renaissance.
Enfin une histoire qui finit bien, songea-t-il, en retournant dans son corps. J'aimerais que cela arrive plus souvent… Puis, il sauta hors de son lit. On était au beau milieu de la nuit, et il descendit les escaliers sur la pointe des pieds, en direction de la chambre.
- Anne, murmura-t-il, tu dors ?
- Oui, mais viens au lit, et il se glissa doucement à ses côtés et s'endormit.


Une nouvelle journée se levait et le vent soufflait de l'air frais à travers les fenêtres. Bien reposé, le savant se rendit en bas et trouva sa femme en train de repasser dans la salle-à-manger.
- Tu te lèves tard, dit Anne, tandis qu'un nuage de vapeur s'élevait de la table à repasser.
- Nous ne recevons personne aujourd'hui. Ce n'est pas le travail de la gouvernante ?
- Cela fait deux jours qu'elle est malade.
- Oh, je n'avais pas remarqué, marmonna-t-il en s'appuyant contre le panier à linge.
- J'ai des tonnes de paperasses à m'occuper aujourd'hui avec Christophe, mais j'aimerais aller me promener toute la journée avec toi demain, proposa-t-il.
- Ce ne sera possible qu'après demain, parce que demain, ma sœur vient nous rendre visite.
- Parfait, c'est entendu, dit-il, en jouant avec le dé à coudre.
- Est-ce que tu veux que Jacqueline te confectionne une autre robe ? demanda-t-elle.
- Oui, ce serait super. Mais pas une noire ; marron, ce serait bien.
- Pourquoi ne lui dirais-tu pas ? Ca lui ferait plaisir.
- Très bien, je le ferai. Tiens, à propos, j'ai vécu une expérience incroyable la nuit dernière, dit Michel, essayant de l'impliquer davantage dans son monde. Ca ressemblait à Jéricho, mais c'était en Allemagne.
- Ah, ces murs qui tombent en ruines par la force de la religion, répondit-elle, et elle reposa le fer à repasser sur son support.
- Oui, mais pas par la foi en Dieu, mais par celle de la foi en la liberté.
- Ca me plaît assez, et elle commença à repasser le vêtement suivant tandis qu'il tirait sur le tissu pour en ôter les plis.
- J'aime bien quand tu me parles de ton autre vie, dit-elle, brusquement timide, et, pour la première fois, il la vit rougir. Christophe descendit du grenier.
- Maître, le Comte Ercole de Florence n'a toujours pas reçu vos recommandations. Je crains que les traductions se soient trouvées perdues dans le courrier. Vous voulez que je vous en prépare de nouvelles ?
- Non, écrivez-lui seulement qu'il doit bien chercher dans ses documents administratifs. Ce drôle de bonhomme essaye simplement d'éviter de payer, et les deux hommes remontèrent les escaliers en discutant.
Après la visite de Jacqueline, Anne et Michel sautèrent tôt du lit le matin suivant, emmenèrent un panier à pique-nique rempli de bonnes choses et partirent dans les champs et la forêt du coin. Après avoir passé une agréable journée ensemble, le couple se remit en route pour la maison, le panier plein de plantes et de fleurs. Sur le chemin, ils croisèrent le prêtre, qui se précipitait à leur rencontre.
- Docteur, avez-vous appris la mauvaise nouvelle ?
- Non, mais je devine ce dont il s'agit. Allez-y, dites-moi.
- Le Roi est mort, répondit le prêtre d'un air morose. Il a eu un accident avec l'un de ses capitaines.
Mais la vanité qui le guidait a dû en être la cause, songea Michel.
- Vous êtes plutôt lié avec la famille royale, docteur, poursuivit le prêtre, et c'est pourquoi j'aimerais vous adresser mes condoléances.
- Merci beaucoup, Révérend. C'est un bien triste jour pour toute la France, et ils reprirent leur chemin jusqu'à chez eux. Des gens s'étaient amassés devant leur maison, et à l'arrivée du prophète et de sa femme, ils leur exprimèrent tous leur compassion. Le jour suivant, la mort d'Henri II fut officiellement proclamée et cet après-midi-là, une voiture escortée fit halte devant le foyer des Nostredame. Tandis que le gouverneur de Provence en descendait, les habitants de la ville vinrent en masse pour le voir. Christophe ouvrit la porte d'entrée et s'en alla de suite prévenir son maître. Nostradamus sortit de son bureau et invita son ami le gouverneur à s'asseoir sur le porche.
- Vous avez bien sûr appris la mort du Roi, présuma Claude de Tende, en prenant place à la terrasse. Le savant acquiesça.
- Une lance est passée à travers son casque en or et lui a complètement transpercé l'œil et la gorge ; deux blessures d'un coup, pendant un exercice de duel, l'informa le gouverneur, mais malgré cette horrible tragédie et en dépit du fait qu'il va nous manquer à tous, l'unité de la France est aujourd'hui en danger.
- Oh, je ne pense pas que nous ayons à nous en inquiéter, fit remarquer son hôte, tandis qu'une goutte de pluie lui tombait sur le visage.
- Espérons que non. Vous aviez déjà prédit la mort du Roi dans votre dernier almanach. C'est Catherine de Médicis en personne qui m'en a parlé. Pendant des années, j'ai considéré votre œuvre comme un simple divertissement, mais aujourd'hui, vos prédictions se confirment d'une façon sinistre. Avez-vous la moindre idée du pouvoir que vous pourriez avoir ?
- Je n'en suis que trop conscient, ainsi que de ma lourde responsabilité.
- Alors pourquoi n'avez-vous pas prévenu Henri II ?
- Le Roi ne voulait pas entendre parler d'astrologie, expliqua calmement Michel. Le gouverneur poussa un long soupir ; il était très clairement touché par la mort du Roi, à cause de laquelle sa propre position était menacée.
- Marguerite de Valois, la sœur du Roi, aimerait venir vous voir pour une consultation. Elle va vous contacter prochainement, reprit-il.
- Elle est la bienvenue ; je serais ravie de lui rendre service, promit le savant.
Claude regarda droit devant lui, les yeux pleins de mélancolie.
- Qui va diriger la France maintenant ? demanda-t-il. Les princes sont trop jeunes, et manquent beaucoup trop d'expérience.
- Le Reine s'en chargera. Elle s'est déjà instruite sur les affaires courantes de l'Etat, répondit le savant avec confiance, tout en frottant sa barbe. Le gouverneur le regarda, impressionné, prenant conscience des talents de son compatriote. La gouvernante sortit sur le porche pour leur servir le thé, et les hommes discutèrent encore un moment.
Quelques jours plus tard, Christophe vint avec la lettre royale attendue.
- J'ai d'excellentes nouvelles, maître, annonça-t-il, et Michel décacheta promptement le courrier. La sœur du roi y écrivait qu'elle comptait venir le voir juste après les funérailles de son frère, et qu'elle espérait ne pas le déranger.
La mort d'un homme permet à un autre de vivre, songea-t-il en secouant tristement la tête.
- Christophe, quand elle viendra, vous vous habillerez correctement, et il donna un ducat d'or à son étudiant.
Ce vendredi-là, une voiture royale s'enfila dans l'étroit passage de la Place de la Poissonnerie, et une poignée de gardes tenaient les curieux à distance. Marguerite de Valois entra majestueusement dans la maison du prophète, portant des habits de deuil et un voile noir. Les enfants, faisant montre de leurs meilleures manières, attendaient sagement dans l'entrée. Seul Paul était absent ; il était occupé à courir les filles. Ils saluèrent poliment et se régalèrent les yeux à la vue de sa somptueuse tenue. Michel et Anne accompagnèrent sa Majesté jusqu'à la salle-à-manger, qui avait été arrangée pour la visite royale. Christophe fit une brève apparition en passant rapidement la tête dans la pièce. Anne présenta ses condoléances à la sœur du Roi, puis quitta la pièce, afin de leur laisser un peu d'intimité, à elle et à son époux. Après une brève conversation, Marguerite le remercia pour son conseil de se tenir désormais à l'écart des affaires politiques et d'aller passer quelque temps sur la côte, afin de reprendre des forces. La procession royale reprit la route et le parc retrouva sa paix et sa tranquillité.


Un soir d'été, Diane ne parvenait pas à s'endormir et Anne raconta à sa fille cadette un conte de fées. Son mari était justement en train de redescendre du grenier et entendit la façon voilée dont elle était en train de raconter l'histoire de sa vie.
- Il était une fois un vilain sorcier qui avait jeté une malédiction, commença-t-elle.
- Ca parle de moi ? demanda-t-il depuis les escaliers.
- Si tu trouves que ça te ressemble, alors oui, répondit-elle.
Je me demande quelle mouche l'a piquée aujourd'hui, se dit-il en lui-même, et il continua à descendre jusqu'à la salle-à-manger, où il discuta avec la gouvernante. Après avoir arrosé les plantes du jardin, il décida d'aller au lit tôt.
Le jour suivant, il termina la sixième partie des Prophéties et se rendit directement à la Poste avec le manuscrit pour l'envoyer à son éditeur de Lyon. C'était Christophe qui se chargeait de ces choses d'habitude, mais Michel avait besoin d'exercice. Les rues étaient calmes, ce pour quoi il pensa que personne ne viendrait l'importuner. Après avoir déposé son colis, il était en train de passer devant sa statue dans le parc municipal quand il vit un groupe de jeunes hommes décocher des flèches contre son effigie.
Je n'ai jamais été très tolérant à l'égard de la bêtise, songea-t-il, mécontent.
Mais, attends voir ! Ce n'est pas mon propre fils, Paul ? Il semblait même être le meneur du groupe, et Michel était sur le point d'aller le réprimander quand il changea d'avis.
Oh, allez, tant pis. Ce n'est pas si grave, ce n'est qu'une stupide statue. Que Dieu bénisse leur spontanéité.
Un garde municipal arrivait lui aussi au coin du parc, et il aperçut les jeunes vandales en train de profaner l'emblème de la ville.
- Eh, vous là-bas ! Venez ici ! ordonna-t-il, mais les gosses prirent la poudre d'escampette. Lorsqu'il vit Nostradamus, il s'excusa.
- J'attraperai cette bande de vermines, Monsieur. Ils ne m'échapperont pas comme ça.
- Oh, ne vous en faites pas ; cela ne m'ennuie pas vraiment, répondit l'illustre citoyen en tentant de dédramatiser l'incident. Il préférait ne pas attirer de problèmes à son propre fils, et se remit à marcher. Mais quelques instant après, une impression horrible le submergea à nouveau, et il dut s'arrêter pour s'en remettre. Dès qu'il se mettait en mouvement, il se faisait attaquer par une force incontrôlable.
J'aurais dû le prévoir, songea-t-il. Les enfers se manifestent à moi. Et il décida de rentrer chez lui, où il serait mieux protégé contre les forces du Mal. Sur la route, il était constamment assailli par l'autre monde, et ce combat lui drainait toutes ses forces. Il devait sans cesse s'arrêter, et les passants regardaient tituber leur concitoyen, qui était d'ordinaire si alerte pour son âge. Il continuait à chanceler et entendit plusieurs fois quelqu'un lui demander : « Je peux vous aider ? », mais la force silencieuse était si intense et si sombre qu'il était incapable de répondre, et soudain, ses jambes se dérobèrent et il tomba. Plusieurs personnes accoururent vers le médium pour l'aider à rentrer chez lui. Sur place, Anne et Christophe, alarmés, prirent la relève et le portèrent dans les escaliers jusqu'à sa chambre. Une fois dans son lit, Michel commença à avoir des crises, tandis qu'Anne se tenait à ses côtés, effrayée. Son époux semblait avoir perdu l'esprit. Il se battait contre des fantômes et n'arrêtait pas de crier : « Bain de bouche, trois fois par jour ». Il se calma un moment, et elle essaya tout de suite d'établir le contact.
- Qu'est-ce qui t'arrive ? demanda-t-elle, bouleversée.
- Quelqu'un veut me tuer, répondit-il mollement. Il était blanc comme un linge, le rouge de ses joues avait disparu, puis il fut pris d'une crise violente et perdit conscience. Son esprit atterrit sur l'une des terrasses du purgatoire et tomba dans les mains du Mal.


Dans le laboratoire obscur trônait une table pleine de tubes test, de coupes en verre, de tasses à mesurer et de bouteilles, et Nostradamus était juste en train de terminer une sombre expérience. De nombreuses potions mijotaient au-dessus du feu et les vapeurs qui s'en dégageaient voilaient son visage.
- Abracadabra, d'un moment à l'autre, il y aura de l'or, et tout le monde sera à ma merci, et il se mit à éclater d'un rire tonitruant. Exalté, il versa les dernières gouttes de la substance alchimique dans la fiole qu'il avait généreusement remplie et ajouta un peu plus d'alcool, par sûreté. Puis, il fit bouillir le liquide avec le plomb réduit en miettes, avant de distiller la mixture en composants solides et volatils.
- Maintenant, un peu de poudre à canon, dit-il en ricanant, tout en fouillant dans un meuble. Il revint vers les liquides en ébullition, un cylindre en verre dans la main.
- Le pouvoir ne m'échappera pas cette fois. Soudain, la porte du laboratoire s'ouvrit à la volée, et, troublé, il fit tomber le cylindre en verre, qui se brisa en mille morceaux. Il se retrouva face au viseur d'une arme terrible.
- Tuez le sorcier ! éructa une voix mécanique, venue de nulle part. L'alchimiste se coucha instinctivement sur le côté et la table et tous les instruments en verre furent complètement pulvérisés par une énorme balle.
- Mon laboratoire qui m'a coûté si cher, il est complètement fichu, espèce d'abruti, qui que tu sois ! Mais il ravala ses insultes, car le barillet de l'arme était de nouveau pointé dans sa direction. A la dernière seconde, des gardes musclés accoururent dans la pièce pour le secourir.
- Gardes, détruisez l'intrus ! ordonna-t-il, mais les hommes furent tués un par un et il dû s'enfuir de la pièce pour avoir la vie sauve.
- Quelle bande d'idiots, se moqua-t-il, tout en courant le long d'un couloir éclairé par des torches. Bang ! Une balle ricocha contre les murs. L'étranger était juste derrière lui et tira à nouveau. Au dernier moment, Nostradamus s'engouffra dans une pièce où des moines vêtus de robes grises étaient en pleine méditation.
Ils en feront les frais, songea-t-il, sans cœur, et il se fondit parmi le groupe. Quelques instants plus tard, son attaquant avait décimé tous les serviteurs de Dieu qui se trouvaient sur son passage. Pendant ce temps, le savant déambulait le long du complexe souterrain et atterrit dans une grande bibliothèque, éclairée par de nombreux feux. Il s'empressa de verrouiller la lourde porte d'entrée derrière lui.
Il n'entrera jamais ici, se dit-il avec conviction, et il se détendit en se dirigeant vers les étagères remplies de recueils séculaires. Ces précieux manuscrits ne lui étaient plus d'aucune utilité, maintenant qu'il avait la fameuse formule. A ce moment-là, la porte d'entrée fut fracassée d'un seul coup et il bondit derrière les rangées de bibliothèques pour se cacher. Toutefois, rien ne pouvait arrêter son agresseur, qui tira dans la pièce et réduisit tous les objets en miettes. Un incendie se déclencha, et dans le chaos, Nostradamus réussit à s'enfuir par une trappe. Il se retrouva dans un tunnel aux allures de cave et le traversa prestement. Un peu plus loin il s'arrêta pour écouter si le forcené était toujours à ses trousses. Par chance, il n'entendit rien.
Problème résolu, songea-t-il, je suis en sécurité. Et après quelques minutes, il arriva à un lac souterrain. Mais soudain, l'arme terrible apparut de nouveau et elle fut directement pointée dans sa direction. Alors, quelques chauves-souris tentèrent de le protéger cette fois-ci, multipliant les manœuvres de diversion, mais elles furent toutes abattues.
L'alchimiste haussa les épaules, plongea dans le lac et s'éloigna en nageant à toute allure. Il essayait de rester sous l'eau le plus longtemps possible, car à chaque fois qu'il sortait la tête de l'eau pour reprendre de l'air, les balles fusaient de partout. Plus par chance que par malice, il réussit à atteindre l'autre rive du lac, et il se redressa triomphalement sur les rochers. Puis, il fut soudain touché par une balle et s'effondra.
- Tu veux jouer à autre chose ? demanda la voix mécanique.
- Oui, mais donne-moi un moment pour récupérer, répondit quelqu'un. C'est quoi mon score ?
- 1566 points.


Dans le laboratoire obscur trônait une table pleine de tubes test et de tasses à mesurer. Nostradamus se tenait derrière elle, sur le point de réaliser une invention révolutionnaire. Diverses potions mijotaient au-dessus du feu et les vapeurs qui s'en dégageaient obscurcissaient son visage.
La reine va être ravie, se réjouit-il, et il versa soigneusement un peu de vitriol dans la fiole et ajouta quelques gouttes d'alcool. Lorsque le liquide ajouté aux miettes de plomb eut atteint le point d'ébullition, il versa le liquide distillé dans des bouteilles à long col.
- Hmm, ce n'est pas encore ça, radota-t-il, et il farfouilla dans un meuble placé dans son dos pour y trouver quelques additifs. Soudain, la porte du laboratoire s'ouvrit à la volée, et, troublé, il fit tomber le cylindre en verre, qui se brisa en mille morceaux. Il se retrouva face au viseur d'une arme terrible.
- Tuez le sorcier ! s'écria une voix mécanique. Par réflexe, Michel sauta sur le côté et la table et tous les instruments en verre furent totalement détruits en un seul tir.
Ma dernière heure est arrivée, songea-t-il, mais une poignée de gardes accoururent dans la pièce pour le protéger. Ils furent tous décimés en quelques minutes, juste sous ses yeux. Et, en état de panique totale, il reconnut l'une des victimes.
- Grand-papa est fichu, gémit-il, tout en rampant vers lui. Jean était étendu au sol, raide mort, après avoir tenté de sauver son petit-fils. Il n'eut pas beaucoup de temps pour se lamenter, car l'arme était de nouveau pointée sur lui. Comme un clown sort d'une boîte, il s'enfuit du laboratoire et s'élança le long d'un couloir sans fin. Le spectre faisait un bruit de tonnerre derrière lui, envoyant des rafales sans relâche. Encore en vie, l'alchimiste réussit à entrer dans une autre pièce où les membres d'une même famille étaient en train de discuter, comme si de rien n'était.
- Yolande, Victor, sortez d'ici ! cria-t-il, mais ils furent fauchés en un éclair par le revenant. Tout tremblant, Nostradamus se remit à courir et atterrit dans une vieille bibliothèque, où il s'empressa de verrouiller la porte d'entrée derrière lui. Pantelant, il essaya de reprendre son souffle.
- J'ai un livre génial pour toi, dit soudain quelqu'un.
- Abigail ! Nous n'avons pas beaucoup de temps, répondit-il, affolé.
- Il n'est jamais très bon de se précipiter, dit le vendeur de livres d'un ton apaisant, et il l'emmena vers les trésors de savoir.
- Abigail, écoute-moi. On doit vraiment sortir d'ici tout de suite…, mais ses mots se trouvèrent brutalement interrompus ; le verrou de la porte fut projeté hors de la porte et réduit en pièces. Le spectre pénétra dans la pièce, où il pensa avoir pris sa proie au piège. Il réussit toutefois à anéantir Abigail. Michel s'enfuit et se cacha derrière les rangées de livres. Alors, la bibliothèque fut totalement réduite en miettes et les précieux manuscrits disparurent dans un océan de flammes. Grâce au chaos, le savant parvint à s'échapper par une trappe et arriva à un couloir souterrain, où la lumière était indispensable.
C'est une bonne chose que j'aie pris une bougie, murmura-t-il, fouillant dans son sac.
Isabelle, attends encore un peu. On va y arriver.
Avec la bougie dans une main et sa fille sur son dos, il fila dans le tunnel. Derrière lui, un bruit retentit soudain.
Bonté divine, pourquoi est-ce que tout tourne mal aujourd'hui ? se lamenta-t-il, et il pressa le pas. Pendant ce temps, le spectre avait pénétré dans le souterrain avec ses chiens assoiffés de sang, dont les aboiements étaient féroces. Le père et sa fille, paniqués, parvinrent bientôt à un lac souterrain, où Michel s'arrêta, hésitant. Ils étaient dans une impasse ! Le démon les avait rattrapés à présent, et pointa son arme sur eux.
- Isabelle, prend une grande respiration, ordonna Michel, mais avant qu'il n'ait le temps de plonger, un coup direct mit fin à sa tentative d'évasion.
- Tu veux jouer à autre chose ? demanda de nouveau la voix mécanique.
- Oui, mais passons au niveau suivant !


Dans le laboratoire obscur, Nostradamus se tenait derrière une table remplie de tubes test. Il travaillait à une expérience unique.
Fabriquer de l'or, c'est comme purifier à la fois le corps et l'esprit, se disait-il à lui-même. Puis, il versa un peu de salpêtre dans le mélange en ébullition, ce qui provoqua une réaction dont l'intensité était inattendue. Une large flamme vint lui lécher le bout de la barbe, l'extrayant de sa rêverie.
Abracadabra, je crée par la parole. Mais regardez-moi tout ce fatras sur la table, songea-t-il soudain avec une lucidité parfaite. Quelqu'un est en train de jouer avec moi, et il regarda partout dans la pièce.
Ce n'est pas mon lieu de travail, raisonna-t-il rapidement. Soudain, la porte du laboratoire s'ouvrit à la volée, et il se retrouva face au viseur d'une arme terrible.
Un envoyé des enfers, bégaya-t-il, complètement dérouté.
- Tuez le sorcier ! ordonna une voix sortie de nulle part. Ragaillardi, l'alchimiste plongea sur le côté et rampa hors du laboratoire, tandis que les instruments en verres étaient réduits en miettes.
Comment puis-je faire pour sortir de là ? se demanda-t-il, au supplice. Mais aucune idée lumineuse ne lui vint, alors il s'enfuit en courant. Après avoir traversé plusieurs couloirs, l'envoyé des enfers le rattrapa. Michel parvint à se cacher dans une vieille bibliothèque juste à temps, puis il poussa fermement les verrous de la porte d'entrée derrière lui.
Un moment de répit, soupira-t-il, et, tout en reprenant son souffle, il explora les environs. L'immense pièce semblait renfermer un nombre impressionnant de livres.
La Mémoire Akashique : la bibliothèque de tous les temps ! La solution devait se trouver ici, et il se précipita vers les documents. Il sortit le premier recueil des étagères, sur lequel apparaissaient les mots L'élixir de jouvence par Al-Ghazali, inscrits en lettres dorées.
Le Musulman de l'île de Sicile, se souvint-il aussitôt, et il se mit vivement à tourner les pages du recueil mystique. Le premier passage faisait référence aux sept vallées de l'âme. Et, à la recherche du bon indice, il gardait toujours un œil sur la porte d'entrée.
Epreuve, tempête, abysses, hymne, célébration religieuse. Cela ne m'aide pas vraiment, grommela-t-il. Allez, aidez-moi à trouver, et vite ! Un cliquetis se fit entendre ; l'envoyé des enfers était en train d'essayer d'ouvrir la porte.
Pénitence, obstructions, sorts… C'est ça ! Alors, la porte en bois fut pulvérisée par un immense coup de feu et le livre tomba de ses mains.
« Par Jupiter, reste tranquille, ou je tire », implora le savant en pointant l'index de sa main droite et les doigts du milieu en direction du danger. L'habitant des enfers s'immobilisa visiblement et Michel se dirigea vers lui, tendu. Une fois qu'il se fut approché de lui, il observa à travers le barillet de l'arme pour voir qui la tenait dans les mains.
Par le nom du Christ, c'est un petit noir qui a le doigt sur la gâchette ! jura-t-il, et ses yeux s'enflammèrent de colère. Alors, déconcerté, le petit Créole se mit à s'enfuir aussi vite que ses jambes le permettaient. La malédiction était levée ; la terrasse infernale disparut comme la neige au soleil et Michel sentit un énorme poids libérer sa poitrine. Alors, la chambre apparut à lui, et Anne était toujours là, lui tenant la main.
- Quel nœud de vipères, grommela son mari tandis qu'il revenait à lui. Puis, il sortit du lit avec souplesse en laissant sa femme assise là, la bouche béante.
- Je suis désolé, ma chérie, s'excusa-t-il, et il retourna vers elle pour l'embrasser. Juste une question. Qu'est-ce que tu racontais à Diane, hier soir ?
- Un simple conte de fées qui finissait bien, balbutia-t-elle. Pourquoi ?
- Je pense qu'elle s'est imaginé plein de choses à mon égard. Cela ne te dérange pas de lui chanter une berceuse la prochaine fois ?
- Elle a passé l'âge pour ça maintenant, dit Anne, en se levant du lit.
- Bon, alors autre-chose ! Du moment qu'elle ne s'imagine rien à mon propos, et il monta voir son assistant dans le grenier.
- Je vais devoir avoir une discussion avec Paul aujourd'hui, dit-il pour s'ôter un fardeau une fois arrivé en haut. Autrement, ce gamin va grandir derrière les barreaux.
- Vous vous sentez mieux, Maître ? demanda son bras-droit, une plume tremblante à la main.
- Je suis un sacré coriace, Christophe, mis à part mes rhumatismes qui me taquinent un peu, et il griffonna quelques notes sur le monde virtuel qui le tenait dans ses serres quelques instants plus tôt.
Un monde artificiel rempli de ténèbres, avec moi dans le rôle principal, gribouilla-t-il dans son carnet de notes.
- Pouvez-vous me trouver tous les contes de fées avec des armes magiques, s'il vous plaît ? demanda-t-il. Son secrétaire lui promit de s'en charger dès que possible.
- Un jour, les enfants dirigeront le monde, lui expliqua son maître.
- J'espère bien que non, dit Christophe, une fois sa plume noire sous contrôle.
- Alors n'engendrez pas la moindre progéniture. C'est déjà trop tard pour moi, et le savant poursuivit avec l'ordre du jour.
Ce soir, je vais vérifier si c'est écrit dans les étoiles, songea-t-il. Il se démena avec une pile d'horoscopes durant tout le reste de l'après midi.






Chapitre 11



Cinq à quarante degrés le ciel brûlera
Le feu approche de la cité neuve
Puis la grande flamme sautera
Alors, les habitants du Nord s'inclineront


Un énorme gong résonna dans toute la maison et tout le monde se boucha les oreilles. La lampe à huile en argent, un cadeau du comte Ercole en guise de compensation, se mit à vaciller et faillit presque tomber de la table, et la gouvernante fut tellement surprise qu'elle s'enfuit en courant dans la rue.
- Tu as un nouveau joujou ? demanda Anne d'un ton plaintif, tandis que son époux descendait des escaliers, rayonnant.
- Je teste mon nouveau gong, répondit-il sur la défensive, je me le suis fait livrer hier de Marseille.
- Tu ne vas pas l'utiliser pour faire de la musique, hein ? demanda-t-elle sérieusement. Parce qu'alors tu vas faire fuir tous les voisins, y compris ta propre famille.
- Non, non, bien sûr que non ; ne t'en fais pas pour ça, la rassura-t-il. Puis, il s'installa à sa place habituelle, près du feu de la cheminée, afin de profiter de l'énergie qui s'en dégageait. Anne s'apprêtait à coiffer Madeleine. Leur fille était déjà assise à l'attendre à la grande table en face de la fenêtre, qui offrait une vue ravissante sur le jardin. Tandis qu'un timide rayon de soleil venait éclairer la mère et sa fille, Michel observait le spectacle depuis son fauteuil. Il se versa un verre de vin. Une heure plus tard, Anne fit une tresse avec la dernière mèche de cheveux et rassembla toutes les nattes pour les réunir en une couronne.
- Attends encore une minute, dit-elle à sa fille qui commençait à en avoir assez de rester immobile.
- Ca y est, c'est fini, et elle lui tendit un miroir. Ravie de sa coiffure, qui répondait aux dernières tendances de Venise, Madeleine remercia sa mère.
- Mes amis ne vont pas en revenir, dit-elle, et elle se rendit immédiatement dehors pour se pavaner. Les autres enfants rentrèrent dans la maison, et une journée de plus s'était écoulée. A dix-neuf heures ce soir-là, Christophe était parti et son maître fit une pause, profitant de la compagnie de sa femme sur le porche.
- Tu vas devoir te passer de moi ce soir. La façon dont les planètes sont alignées est favorable, et je vais avoir du travail, l'informa-t-il.
- Très bien, chéri. Tu pourras me rejoindre quand tu voudras, tant que tu ne touches pas à ce gong, dit-elle, et, sans attendre, il s'éclipsa dans le grenier. Plein de détermination, le prophète s'étendit sous un drap et fut surpris de découvrir que son corps vibrait encore du coup de gong.
- Pour sûr, ce machin est très efficace, marmonna-t-il, et il ne tarda pas à s'assoupir pour s'envoler vers d'autres sphères.


Petit à petit, la fenêtre d'un magasin commença à se matérialiser devant son troisième œil. Elle était composée d'un verre transparent du sol au plafond. Nostradamus finit progressivement par atterrir avec tout son corps dans une rue marchande et jeta un rapide coup d'œil autour de lui ; sa présence n'avait apparemment pas attiré l'attention. Il se trouvait au paradis rêvé des fanatiques de shopping. Des gens de tous milieux se promenaient avec de grands sacs, entrant et sortant des magasins. Mis à part les nombreux badauds en quête de soldes, les lieux regorgeaient de produits recommandés, de publicités criardes et de bâtiments démesurément hauts, qui touchaient les nuages. L'endroit où il venait d'atterrir était rempli de produits à la pointe des dernières technologies. Il vit de grandes boîtes électriques de toutes formes et de toutes tailles qui diffusaient les images d'un présentateur, d'un acteur, d'événements sportifs et, en particulier, de nombreux jeux hautement imaginatifs. Ces derniers étaient appelés des jeux vidéo, et les écrans montraient toute une série de personnages en pleine action qui se faisaient tirer dessus à tout bout de champ.
Ces jeux me rappellent cet endroit où j'ai eu le drôle de privilège de jouer le rôle principal, pensa-t-il. Une vague de sons primitifs s'échappait du magasin, dont les portes étaient grandes ouvertes, et il se dirigea vers le bruit. Dans la boutique, où résonnait une musique assourdissante ponctuée de cris d'animaux, les clients étaient en train de regarder des produits étranges, apparemment peu perturbés par le bruit. Il y avait une longue file de personnes qui attendaient pour payer ces objets insolites. Les descriptions aidèrent un peu sa compréhension. Il distingua les rayons réservés aux articles audio, aux télévisions et aux ordinateurs, dont chacun comprenait tout un mur rempli de fournitures. Il se sentit étourdi. Puis, il découvrit toute une offre de jeux, présentés sur les étagères du bas, qui portaient tous des titres ayant trait à la guerre.
Ce sont surtout les gosses qui semblent intéressés par ces jeux douteux, remarqua-t-il en regardant autour de lui. Ce petit Africain belligérant avec son arme sortie des enfers n'est malheureusement pas le seul à aimer cela. Et il se rapprocha des présentoirs et se mit à lire les titres : La machine infernale, les Envahisseurs de l'espace, Le champ de bataille…
Oh, mon Dieu, si je me mets à découvrir que l'un de ces jeux porte mon nom, alors mon avenir est compromis. Et il commença à se sentir mal à l'idée que des malades puissent laisser libre cours à leur frustration en utilisant son image. Il remarqua qu'il y avait des informations sur le fabricant qui apparaissaient en petits caractères au dos des boîtes de jeux.
Je vais devoir me souvenir de cet endroit, pensa-t-il. On ne sait jamais. Par chance, il ne vit aucun jeu portant son nom. Soudain, un Asiatique, qui était posté derrière le comptoir, lequel était façonné comme l'Arbre de la Vie, s'approcha de lui.
- Je peux vous renseigner ? demanda-t-il. Le cabaliste était sur le point de lui répondre, mais la question ne lui était pas adressée à lui, mais à un petit enfant qui se tenait devant lui.
Incroyable ! C'est ce petit monstre noir qui m'a pratiquement réduit en bouillie !
- Je cherche le dernier jeu d'Embobine le magicien, répondit le gamin.
- Il n'est pas encore en rayon, dit le vendeur, mais ne t'en fais pas, je vais t'en chercher un dans le stock. Quelques minutes plus tard, le petit était à la caisse en train de payer son nouveau jeu.
Cela signifie que mon image va faire l'objet d'une mauvaise utilisation en masse, se dit Michel en frémissant, tandis que le jeune mécréant sortait du magasin.
- Hé, toi, le mordu des jeux, où tu vas ? cria-t-il d'un air menaçant, mais le garçon ne l'entendit pas et traversa la rue, où circulaient seulement des voitures jaunes. Le savant courut après lui, mais il dût reculer à cause de la circulation, et le petit se fondit dans la foule, de l'autre côté de la rue.
Comment est-ce qu'un gamin peut souscrire à de telles idées ? se demanda-t-il, tout en se battant pour traverser la rue. Après un moment, il retrouva le jeune garnement sur le trottoir, en train de se diriger vers un arrêt de bus. Un bus s'arrêta et le gamin monta à l'intérieur, avec d'autres passagers.
Les rôles se sont inversés, mon pote, marmonna le prophète en bondissant dans le bus à son tour.
- Puis-je voir votre ticket, Monsieur, demanda le conducteur. Michel palpa sa robe brune dénuée de poches, et s'excusa. Encore une fois, il s'avéra que la question ne lui était pas destinée, car une vieille dame montra obligeamment son ticket. Les fantômes venus d'un autre temps étaient bien souvent ignorés. Tous les gens ici semblaient totalement ensorcelés par le pouvoir de séduction de la vie citadine. Les passagers ne prêtaient aucune attention aux autres, et chacun n'avait d'intérêt que pour soi-même. Le petit noir ne faisait pas exception. Il s'assit dans la rangée du fond, à côté d'un Japonais, et se mit à jouer à un jeu vidéo de poche. Son poursuivant prit place sur un siège vide près de lui.
Si je pouvais jeter un œil à ce jeu, alors je pourrais savoir qui l'a créé, songea-t-il, et le bus démarra. Des entrepôts, des cafés, des musées et des boutiques à la dernière mode défilèrent par la vitre. Toutes les rues de la ville portaient un numéro, de sorte qu'il semblait assez simple de retrouver son chemin. Le bus arriva à un immense parc municipal, agrémenté de prés, de bois et d'étangs.
Ce doit être le Nouveau Monde, la terre de ceux du Nord, présuma le songeur, qui tentait d'enregistrer chacune de ses découvertes. Il ne quittait pas le gamin des yeux, assis sagement au fond du bus.
Ce petite tête frisée ne doit pas m'échapper, pensait-il, en considérant le jeu. Il n'a pas mauvaise allure. Soit les apparences sont trompeuses, soit je l'ai jugé trop vite.
Soudain, le gamin se redressa et sortit du bus, qui s'était arrêté. Son poursuivant se lança à ses trousses, cette fois avant que les portes ne se referment ; il avait l'habitude maintenant. Le garçon pénétra dans le parc et longea une allée tracée parmi les arbrisseaux en fleurs en direction d'un skateparc, où il rejoignit quelques amis. Ils s'élancèrent à sa rencontre sur de petites planches à roulettes.
- Hé, Joe, cria l'un d'entre eux. Il est où ton skateboard ?
- Oh, il y a eu du nouveau. J'au acheté ce jeu génial, et Joe sortit le jeu de son sac à dos. Le fantôme français décrivit des cercles autour de l'objet et essaya de voir l'arrière de la boîte, mais Joe la rangeait déjà. Les enfants se mirent alors à grimper dans un vieil arbre, pour en redescendre peu après. Ils commencèrent à marcher et traversèrent une passerelle en fer. Le prophète tenta de s'orienter et aperçut la rangée impressionnante de gratte-ciels qui bordaient le parc.
C'est plutôt différent de Paris, se fit-il la réflexion. Une fois arrivés au zoo, les enfants décidèrent de se séparer, et Joe quitta le parc par une autre sortie. Il monta dans un autre bus et le fantôme se remit à le suivre. Le bus traversa un boulevard bordé de toutes sortes de théâtres, d'hôtels et de boîtes de nuit. La rue était pleine de panneaux d'affichage criards, dont le plus volumineux portait l'inscription « Coca Cola ».
De quoi nous rendre tous fous, songea Michel. J'en ai la migraine. Cependant, le gamin jouait encore avec son jeu portable, son sac à dos bloqué entre ses jambes. Après sa course attrayante le long des quartiers réservés à la vie nocturne et éclairés de néons, le bus quitta l'île bondée pour traverser un pont gigantesque. Le prophète se retourna pour jeter un œil à la vue magnifique. La silhouette des montagnes creuses créaient un fort contraste avec le ciel bleu.
La ville qui regorge d'abondance, philosopha Michel, sans perdre le gamin de vue. Mais le petit jouait toujours avec son ordinateur. Après le pont, le bus tourna à droite et longea un sentier. A l'arrêt suivant, le gamin descendit et se dirigea vers une zone résidentielle en traînant des pieds. Quelques rues plus loin, il sonna à la porte d'une jolie petite maison jumelée, et une femme vint lui ouvrir.
- Tu peux jouer dehors un moment si tu veux, Joe, dit sa mère, le dîner ne sera pas prêt avant une demi-heure. Son fils retourna flâner sur la berge de la rivière et s'assit sur un banc. Il retira son sac à dos et jeta un œil au loin en direction d'une sentinelle de pierre et qui tenait un flambeau. Puis, il ouvrit son sac, en sortit le jeu et observa le dessin de la boîte, fasciné.
- Retourne ce truc ! laissa échapper Nostradamus, mais ses mots n'eurent pas le moindre effet.
Je dois faire quelque chose pour empêcher la distribution de ce jeu, et il essaya d'arracher l'objet des mains de Joe, mais il n'arrivait pas avoir de prise. Il n'avait aucun pouvoir dans ce monde et, découragé, il s'installa aux côtés de son ancien adversaire.
Je suppose que je vais devoir accepter l'inévitable, considéra-t-il, quand soudain, Joe se mit à lui parler.
- Wow, c'est toi ! Et il tendit le dessin de la couverture pour la montrer au sorcier. Ce dernier y reconnut son propre visage. Ses traits étaient un peu trop anguleux et il avait un air très sévère, mais la ressemblance était frappante. Quelqu'un avait dû réaliser ce portrait de lui sans qu'il ne le sache. Probablement pendant sa visite à Catherine de Médicis.
- Oui, c'est moi, mais tu n'as pas peur de moi ?
- Non, pourquoi ? demanda Joe.
- Non, pour rien, bougonna-t-il. Avoir peur des fantômes n'était apparemment plus à la mode.
- Sur le dessin, tu portes un chapeau de pirate, poursuivit Joe.
- C'est un chapeau d'officier, le corrigea Michel, tout en palpant son crâne chauve, mais je l'ai perdu.
- Tu n'es pas de New York, hein ?
- Non, je viens d'un autre monde. Mais dis-moi, as-tu l'intention de me tuer, bientôt ? Joe fut décontenancé par cette question et dû réfléchir quelques minutes.
- C'est juste un jeu, finit-il par marmonner.
- Ca, c'est ce que tu crois, mais les pensées sont puissantes, tu sais !
- Tout le monde joue à des jeux, répondit le garçon d'un ton peu assuré.
Allez, ce gosse est un gentil petit gars, finalement, pensa Michel. Il lui manque seulement une éducation correcte.
- As-tu déjà entendu parler du karma ?
- Non, c'est qui ?
- Ce n'est pas une personne, mais une loi cosmique. Tous tes actes, et les pensées en font partie, provoquent une réaction. Un être intelligent n'ira donc jamais agir en contradiction avec les lois de la création.
- C'est quoi le rapport avec ce jeu ? demanda Joe, qui n'avait pas l'air de comprendre grand chose.
- Je vais te formuler ça autrement. Si des milliers d'enfants commencent à me tuer, mon cœur deviendra si lourd que je devrai brûler en enfer pour l'éternité.
- Je ne veux pas que ça arrive, dit Joe.
- Moi non plus, admit Michel.
- Je peux toujours faire échanger ce jeu…
- C'est gentil, mais cela ne changera pas grand-chose, parce qu'il en existe toujours beaucoup de copies.
- Oh, non, se mit brusquement à crier le garçon. Je vais être en retard pour le dîner, et il partit en courant. Le sorcier resta sur le banc, abasourdi. Il retrouva rapidement ses esprits et se mit à rattraper Joe.
- Hé, oh, c'est comme ça qu'on dit au-revoir ici ?
- Oh, désolé, mais je dois être à l'heure. Je peux demander si tu peux rester à dîner, et ils atteignirent la maison, où il sonna de nouveau à la porte. Sa mère lui ouvrit d'un air grincheux.
- On vient de finir de manger, fiston, tu es en retard. Tu as pourtant reçu une si jolie montre pour ton anniversaire.
- Je suis désolé, Maman.
- Bon, d'accord, je vais te réchauffer ton dîner, soupira-t-elle.
- Est-ce que ça te dérange si mon ami reste pour dîner ? demanda-t-il prudemment, car ce n'était pas vraiment le meilleur moment pour demander une faveur.
- Quel ami ? Je ne vois personne.
- Oh, il était juste là, dit Joe, en regardant tout autour de lui avec étonnement, et il suivit sa mère à l'intérieur, confus. Quelques minutes plus tard, il monta les escaliers jusqu'à sa chambre, avec son dîner chaud, et là, il vit le magicien, sorti de nulle part, en train de l'attendre.
- Oh, mais tu es là ! T'étais où ? demanda le garçon.
- J'étais là, mais tu ne pouvais plus me voir. Joe eut l'air perplexe et lui offrit un bout de poulet.
-Non, merci, j'ai déjà mangé. Mais tu me ferais vraiment plaisir si tu me montrais ton nouveau jeu.
- Tu veux jouer ?
- Non, pas vraiment. Je n'ai pas franchement envie de me canarder, mais j'aimerais savoir qui a créé cet horrible jeu sur moi.
- Oh, tu peux trouver ça très facilement sur Internet, suggéra Joe, tout en terminant son repas.
- Internet ? Qu'est-ce que c'est que ça ?
- C'est la grande toile, le Web. Tu peux tout trouver là-dedans.
- Oh, tu veux parler de la Mémoire Akashique ?
- Euh… Je ne connais pas, mais je vais te montrer sur l'ordinateur, et il alluma l'appareil.
- Je veux devenir informaticien quand je serai grand, déclara Joe en attendant que la machine démarre.
- C'est très bien. Mais j'espère que tu n'inventeras jamais de ces jeux sanglants. Mais le petit ne l'écoutait pas, car il était à présent totalement absorbé par son ordinateur bruyant.
- Je pensais que tu étais dérangé, avant, mais en fait, tu es normal, dit Michel une fois que Joe eût lâché son clavier deux minutes.
- Merci.
- A propos, tu as un magnifique navire là-bas, sur le rebord de la fenêtre.
- C'est un modèle réduit de la Providence, répondit le garçon avec fierté. Il servait à transporter des esclaves aux dix-septième siècle.
- Oui, les hommes ne sont pas toujours gentils, hein ? Homo homini lupus.
- Tu vois, c'est un moteur de recherche. Tu tapes seulement des mots-clés pour chercher des trucs, lui montra Joe lorsque l'écran apparut, et il se mit immédiatement à taper quelques mots.
- Je ne trouve rien pour le moment, dit-il après quelques essais.
- Pourquoi tu n'essaies pas avec « créateur, jeu, magicien et embobine » en même temps, suggéra Michel, mais cette recherche fut de nouveau stérile.
- Ah, ces moteurs de recherche qui ne trouvent rien, dit-il avec morgue. Vas me chercher la boîte et laisse-moi lire ce qui est écrit derrière. Il doit y avoir l'information dessus.
Joe se leva et prit son sac à dos, qu'il avait posé dans un coin de la pièce.
- Mince, le jeu n'est pas là. J'ai dû le laisser près de la rivière.
- Allons-y tout de suite, dit le magicien, et ils sortirent en trombe de la maison et coururent dans l'allée.
- Il est trop tard, le jeu n'est plus là, constata Joe alors qu'ils approchaient du banc.
Il se mit à fouiller les alentours et découvrit soudain quelque chose.
- Le type là-bas ! Il tient le sac en plastique avec mon jeu !
- Très bien, allons le chercher, dit Michel, mais le visage de son ami avait pâli.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Il fait partie des Crips, répondit Joe. Ils sont super dangereux.
- Oui, eh bien qu'il fasse partie des Crips ou des chips, je m'en fiche. Je n'ai pas le choix, et il poussa l'enfant hors de son chemin et se dirigea vers le type.
- Hé, tu ne me dis même pas au-revoir ? cria Joe, mais le drôle de bonhomme était déjà hors de portée de voix et se rendait d'un pas déterminé vers le jeune.
Ce n'est pas mon jour, se plaignit Michel tout en rattrapant le membre du gang. Ce dernier disparut dans un souterrain et lança une pièce contre une barrière en acier. Celle-ci s'ouvrit et il pénétra à l'intérieur, alors que le magicien passa simplement à travers les grilles. Ils arrivèrent à un quai, où le Crip se mit à attendre. Il avait l'air terrassé par l'ennui. Il jeta un rapide coup d'œil à son butin, mécontent, le remit dans la poche de son blouson et jeta négligemment le sac plastique par terre. Après quelques minutes, un train s'arrêta et il monta à l'intérieur, suivi par le fantôme. Le train se remit en route. Après un trajet d'une heure, ponctué de nombreux arrêts, lors desquels des passagers montaient et descendaient, il n'avait toujours pas sorti le jeu.
Au moins, j'ai du temps, et le temps ne m'aura pas, songea Michel, qui restait assis derrière lui avec une patience incroyable. Finalement, le petit voyou descendit et, arrivé au milieu des escaliers crasseux, se retrouva nez à nez avec ses amis, qui avaient tous l'œil particulièrement mauvais.
Si un regard pouvait tuer… songea le prophète.
- Hé, Mike ! C'est le moment que tu arrives. Ca fait des plombes qu'on t'attend, dit Enrique, un gars recouvert de tatouages.
- J'étais en train de courir après une bande d'abrutis à Brooklyn, et j'ai pas pu arriver plus tôt, mentit Mike.
- Bon, alors on fait quoi ? demanda Bob, qui portait une casquette de baseball à l'envers. Ca devient rasoir dans le coin. Ca va faire neuf jours que personne ne s'est fait lyncher.
- Oui, mais on n'a pas vu de Bloods dans le coin depuis, dit froidement Mike.
- Les gars, l'odeur de pisse ici me rend malade, se plaignit Enrique, allez, on y va, et ils gravirent tous les escaliers.
- Vive le Bronx, dit Bob avec enthousiasme lorsqu'ils furent dehors, et les jeunes vandales arpentèrent le voisinage, rempli d'immeubles lugubres.
Je ferais mieux d'être prudent dans ce ghetto, songea Michel. Un esprit malin pourrait bien m'attaquer par derrière, car le mal attire le mal. Le soir commençait à tomber et les trois drôles d'individus se rendirent dans une boutique pour y acheter des boissons. La caisse enregistreuse se trouvait à une hauteur de deux mètres et était gardée comme une forteresse. Soudain, une voiture de police déboucha au coin de la rue, toutes sirènes hurlantes, et s'immobilisa en faisant crisser les pneus. Des officiers en sortirent, attrapèrent un quidam qui passait par là, et le jetèrent violemment contre le capot de la voiture. Les trois Crips regardèrent la scène, fascinés, tout en sirotant paisiblement la boisson de leurs cannettes.
- On dirait bien que quelqu'un s'est encore fait choper, dit Enrique en riant. Ils se rapprochèrent des lieux de l'incident, où un habitant du coin, qui devait avoir commis quelque méfait, était en train de se faire fouiller.
Bon, ça suffit les gars, sortez-moi ce jeu maintenant, songea Michel, qui commençait franchement à perdre patience. Mike, qui détenait toujours le jeu dans sa poche, avait cependant d'autres projets. Après avoir fait halte dans un pub, où le fantôme attendit sombrement au bar, les compères décidèrent de rentrer chez eux. Une rue plus loin, ils pénétrèrent dans un immeuble d'allure miteuse, dans lequel ils prirent un ascenseur branlant. Une fois arrivés en haut, les Crips entrèrent dans un appartement où régnait le plus grand désordre, et où ils s'affalèrent sur un canapé complètement élimé. Mike ôta son blouson et sortit le jeu. Nostradamus s'approcha à la hâte, mais il ne put voir ce que le jeune garçon cachait entre ses longs doigts.
- Qu'essecé ? balbutia Bob, ivre.
- Oh, un jeu vidéo que j'ai trouvé dans la rue : Embobine le magicien, répondit Mike.
- Nous, on n'embobine que les Bloods, dit Enrique d'un air de bravache, lui arrachant la boîte des mains et la balançant par la fenêtre.
- Hé, espèce de crétin ! Tu ne perds rien pour attendre ! pesta Mike, tout en se dirigeant vers la fenêtre pour voir ou l'objet était tombé.
C'est l'occasion ou jamais, songea Michel. Il plongea par la fenêtre et atterrit près du jeu, qui était tombé à côté d'une poubelle. Mais une fois arrivé là, il se rendit compte qu'il faisait trop sombre pour qu'il puisse en lire le texte.
Il y a des rêves, comme ça, parfois, où tout va de travers, se lamenta-t-il. Et il s'assit près des poubelles, abattu.
Je vais simplement devoir attendre qu'il fasse jour.
La nuit passa, et tôt dans la matinée, un camion-poubelle s'engagea dans la rue. L'un des employés ramassa tous les déchets du trottoir, et, avant même que le rêveur n'ait le temps de réaliser ce qu'il était en train de faire, il jeta le jeu vidéo dans le broyeur. Réveillé en sursaut, il s'élança courageusement derrière le jeu et se retrouva en compagnie des déchets broyés. Cela prit des heures avant que les ordures nauséabondes ne soient jetées parmi un immense amas de détritus. Alors, la boîte finit par tomber, sans le moindre dommage apparent, et du bon côté.
« Euréka ! s'écria Nostradamus avec joie, et il trouva une adresse.
Hmm, c'est quelque part à Manhattan, comprit-il. La numérotation des rues me facilite toutefois les choses.
Il décolla comme une fusée et fonça dans les rues de l'île, grouillantes de monde. Une fois la rivière traversée, il fila dans la ville en direction du centre-ville, où il atterrit près d'un café.
Je crois que j'y suis, et il s'engouffra dans l'entrée, où un groupe de personnes était en train d'attendre les ascenseurs. Se fondant dans la masse, il pénétra dans la grande boîte, qui les emmena au 99ème étage en moins d'une minute.
Cette machine n'est pas aussi rapide que moi, mais ça me va tout de même, et il sortit pour se mettre à la recherche de ce satané bureau d'où provenait le jeu.
« Numéro 214, 216, 218, c'est là, murmura Michel, errant devant la porte du bureau du créateur, tel un fantôme.
- Le prédateur est plutôt limité, entendit-il un dénommé Max dire au créateur. C'est mieux de changer les personnages avec des biomodes, mais il va falloir que tu les choisisses correctement.
- Est-ce qu'il pourra voir ses ennemis à travers les murs ? demanda John.
- Oui, si nécessaire.
Les deux hommes étaient assis devant un ordinateur et étaient en train d'étudier l'image d'un jeu qu'ils étaient en train de mettre au point.
C'est donc ici que le Mal est conçu, raisonna le prophète, absorbant toutes les informations.
- J'ai compilé quelques infos sur l'amélioration du Retour des sangsues, reprit John. Je vais chercher le dossier. Il se rendit vers son espace de travail et revint avec un porte-documents.
- Super, merci, dit Max, lui prenant le dossier. Ah, et quoi de neuf à propos des nouvelles mises à jour du magicien ? Michel tendit l'oreille.
- Je viens de finir bosser là-dessus chez moi, la semaine dernière, répondit son collègue. J'ai rendu Nostradamus plus ingénieux. Maintenant, il peut utiliser des organes prélevés des cadavres pour se régénérer.
- Les premières réactions n'ont pas franchement été enthousiastes, marmonna Max. Ce sera peut être mieux avec ces dernières nouveautés. Pour être honnête, je ne le trouve pas assez excitant comme cible. Tu ne peux pas lui donner l'air plus dangereux, mais en lui gardant un aspect de magicien ?
- Je vais voir ce que je peux faire.
- Parfait, parce que, tu sais, les gosses, ils aiment la violence, pas la subtilité.
- Bien sûr. J'ai déjà retiré la bibliothèque, et il peut envoyer des rayons-laser avec ses yeux maintenant. Mais je changerai son apparence aussi.
- D'accord, bon, je vais me remettre au boulot alors, dit Max, et son collègue le laissa pour regagner son espace de travail, à l'autre bout du couloir. Après être allé se chercher une tasse de café, John s'installa à l'un des ordinateurs qui se trouvait près de la fenêtre. La représentation du célèbre prophète apparut immédiatement à l'écran, et il commença à y apporter des modifications.
- Hé, c'est ma tête ça, et c'est mon corps ! s'écria Michel d'une voix plaintive, en regardant par-dessus l'épaule de John. Imperturbable, ce dernier retira le chapeau de pirate et le remplaça par une drôle de coupe de cheveux. Puis, il supprima la barbe, mais après un petit moment de flottement, il la remit en place et la rallongea, jusqu'à ce qu'elle atteigne le sol. Il se mit brièvement à contempler son travail, tandis que le personnage principal du jeu observait ses propres caricatures, rôdant près de l'ordinateur.
Il ne faut absolument pas que ce jeu fasse un tabac, songea-t-il avec détermination, et il commença à envisager un plan d'attaque. Pendant ce temps, John élimina le tronc du personnage et se mit à travailler sur son torse. Il étira le corps ainsi rogné dans toutes les directions et le soumit à toutes sortes de terribles tortures. En fin de compte, son oeuvre finit par ressembler à une espèce de guerrier disproportionné qui ne ressemblait que de loin à un magicien. Cependant, le fantôme, désespéré, concentrait toutes ses forces sur l'ordinateur, qui se mit à planter.
- Oh non, pas encore ! se plaint John. Une seconde plus tard, son café se renversa sur toutes les esquisses disposées sur son bureau.
- Ben ça alors, c'est bizarre, bredouilla-t-il. Il appela son supérieur et lui expliqua ce qui s'était passé.
- Je ne crois pas aux fantômes, lui répondit Max d'un ton incisif. Je suis sûr que c'est toi qui as renversé ton café, et les ordinateurs qui plantent, c'est fréquent.
- Mais je n'ai même pas touché à mon café ! protesta John. Si ça se trouve, ce jeu est maudit…
- C'était ton idée ! C'est toi qui voulais de Nostradamus comme personnage d'action.
- Oui, parce que quand on a fait notre enquête de marché, il était très populaire, se défendit John, tout en épongeant le café renversé avec un bout de chiffon. Bon, au moins, j'ai fait quelques sauvegardes.
Tandis que les deux hommes étaient en train de débattre sur l'existence de Dieu, la conscience de Michel se mit à le titiller. Il réalisa qu'il était en train de jouer avec le destin, et il se mit à douter du bien-fondé de son intervention.
Ce que j'ai fait n'est pas très malin, se morigéna-t-il. Je me suis laissé influencer par la peur. Je manque de foi en le Tout-Puissant.
Son intuition lui disait aussi que son geste allait avoir des conséquences.
- Si le plafond s'effondre à son tour, déclara soudain Max en élevant la voix, alors là, je te croirai.
Et là, comme si le diable avait envie de s'amuser avec eux, un énorme avion se dirigea pile dans leur direction. Michel vit le monstre arriver avec une totale perplexité.
Mon Dieu, c'est moi qui ai fait ça ? se demanda-t-il, rongé par la culpabilité ; mais non, ce doit être une coïncidence. L'avion s'écrasa dans la tour à l'étage inférieur, et tout le bâtiment se mit à vaciller dangereusement sous l'intensité de l'impact. Tout à coup, toutes les lumières et les ordinateurs s'éteignirent. John et Max, la mâchoire grande ouverte, observaient la scène sans véritablement croire à ce qui était en train de se passer et se mirent à s'agripper l'un à l'autre dans une étreinte crispée de terreur. Le prophète se précipita vers la fenêtre, de laquelle s'élevaient de gigantesques nuages de fumée. Les deux créateurs déambulaient à présent au hasard de la pièce, pantois, et se mirent alors à pleurer. Lorsque les employés des étages supérieurs arrivèrent en dévalant les escaliers, les deux collègues sortirent de leur stupeur et passèrent à l'action. Ils cavalèrent vers les ascenseurs comme des possédés, mais les appareils étaient en panne. Pris d'hystérie, ils se mirent à griffer les portes des ascenseurs. Une série d'explosions s'ensuivit, puis une colonne de fumée toxique, mélangée à une odeur de sang et d'étoffe brûlée, remplit la pièce. Les gens hurlaient, et, poussés par le désespoir, se mirent à sauter par les fenêtres. Quelques instants plus tard, un deuxième avion fonça dans un gratte-ciel voisin, provoquant une énorme explosion, qui fit de nouveau chanceler le bâtiment. C'était le chaos complet ; une gigantesque mare de feu coupa l'accès à l'étage inférieur et, bientôt, les deux immeubles s'effondrèrent. L'instinct de protection qui reliait Nostradamus à son corps terrestre l'expulsa automatiquement des lieux, et il rouvrit les yeux dans son bureau, en état de panique totale. L'attaque sans précédent était inscrite dans sa mémoire à tout jamais.






Chapitre 12



L'antéchrist bientôt les trois anéantit
Vingt-sept ans durera sa guerre
Les hérétiques, captifs, morts ou bannis
De cadavres et de grêle rougie est jonchée la Terre


De Chavigny était prêt à écrire. Son maître était sur le point de lui dicter un texte ; il souffrait de la goutte.
- Parfait, Christophe, écrivez : « Du ciel viendra un grand roi de la terreur ». Et le garçon plongea diligemment la pointe de sa plume dans l'encre et nota les mots qui lui étaient dictés.
- Oh, attendez un peu, change la dernière partie par « roi de l'horreur ». L'assistant raya le passage en question, alors que son patron était en train d'admirer le ciel automnal par la fenêtre du grenier. Christophe attendait derrière son bureau que Michel lui soumette le dernier vers.
- « Le grand chef mongol se lèvera d'entre les morts », poursuivit le savant, et le cliquetis de la plume contre l'encrier se fit de nouveau entendre. Non, c'est trop évident… Changez-moi ça par : « Le roi d'Angolmois se lèvera d'entre les morts », et son auxiliaire corrigea de nouveau le texte.
- En conclusion, « 1999, le septième mois. Avant et après, Mars règnera dans le bonheur ».
- Ce sera dans plus de 436 années, Maître, si mes calculs sont justes.
- Non, ce n'est pas aussi simple. La date à laquelle ce quatrain va se réaliser sera en 2012, annonça Nostradamus.
- Ah bon ? Pas avant ? marmonna son assistant, perdu.
- Allons sur le porche, Christophe. Nous avons là l'une des plus belles journées d'automne de l'année, et les deux hommes descendirent.
- Tu as fini ton travail ? demanda Anne. Elle était en train de ranger de vieilles affaires avec la gouvernante.
- Non, on va travailler dehors, répondit son époux en sortant quelques lettres de son bureau avant de quitter la salle-à-manger.
- Tiens, un nouveau fauteuil à bascule, remarqua l'assistant lorsqu'ils furent arrivés sur le porche.
- Oui, c'est pour m'aider à arrêter de penser, lui expliqua son maître en s'installant sur une chaise en osier.
- Christophe, j'aimerais que vous répondiez à ce courrier de l'évêque Méandre aujourd'hui. Il exige que je demande son autorisation avant de publier mon prochain almanach.
- Monsieur Méandre est un homme étroit d'esprit.
- Oui, je suis d'accord, et apparemment, je marche sur ses plates-bandes. Mais écrivez-lui une lettre polie lui expliquant que, malheureusement, je ne peux pas accéder à sa requête pour les raisons suivantes : le contenu de mon almanach n'est pas blasphématoire et ne porte atteinte à l'Eglise d'aucune façon que ce soit. En outre, je ne parviens pas à travailler lorsque l'on m'impose des limites. Christophe promit de se charger de cette tâche. A ce moment-là, Anne vint interrompre leur conversation professionnelle.
- Pauline est malade, cela ne t'ennuie pas de voir ce qu'elle a ? demanda-t-elle, inquiète. Son mari monta à l'étage pour examiner sa fille. Pauline était toute recroquevillée dans un coin de la salle-à-manger.
- Laisse Papa regarder ce qui ne va pas, ma chérie, dit-il doucement, et elle sortit de sa position fœtale. Elle était pâle.
- On dirait que tu as seulement pris froid. L'été est fini, tu sais ! Tu ferais bien de commencer à mettre ton manteau, et il la prit dans ses bras et l'installa à la table.
- Je vais te préparer une boisson chaude, et après, tu vas aller au lit jusqu'à ce que tu ailles mieux, d'accord ? La petite acquiesça d'un timide hochement de tête. Il se rendit à la cuisine et revint quelques minutes plus tard avec une infusion de plantes.
- Allez, jusqu'à la dernière goutte !
- Beurk ! se plaint Pauline après la première gorgée, et elle repoussa la mixture.
- Allons, si tu veux aller mieux, il faut que tu fasses un petit effort, et lorsqu'elle eut fini de boire le remède, il amena sa petite patiente jusqu'à son lit. De retour vers son secrétaire, il se remit au travail. Ils discutèrent longuement du nouvel almanach, qui devait être terminé cette semaine.
- Nez de cochon, nez de cochon ! se mit soudain à chantonner l'un des enfants.
- André, laisse Monsieur de Chavigny tranquille! Il écrit mieux que toi et moi réunis." Le garçonnet surgit de derrière un arbuste, réfléchissant à quelle nouvelle bêtise il pouvait s'occuper.
Je me demande si je témoigne assez d'attention à mes petits, réfléchit son père, puis il eut une idée.
- André, tu veux bien venir là, s'il te plaît ? Son fils émergea du jardin.
- Vas demander à tes frères et sœurs s'ils aimeraient faire un feu près de la rivière. L'enfant repartit à toutes jambes, ravi.
Après le déjeuner, Christophe disparut en haut et le savant commença à se préparer pour la sortie avec ses enfants dans la salle-à-manger.
- Qui veut venir à la Touloubre?, s'enquit-il.
- André, César et moi, répondit Paul, gaillardement avachi dans le fauteuil de son père.
- C'est tout ? Mais il n'y avait apparemment pas d'autre candidat.
- Bon, très bien, on sera entre hommes, alors, décréta leur père, et il prit le briquet à amadou du manteau de la cheminée.
- Pourquoi est-ce que tu ne prends pas les cannes à pêche ? demanda Anne, comme ça, on aura du poisson demain. Son époux prit le matériel de pêche dans la remise, et les hommes partirent.
- Tu as oublié de prendre un panier, cria Anne derrière eux, mais ils n'entendirent pas et quittèrent la ville en empruntant un chemin secret, afin d'éviter les admirateurs de Papa.
- Oh, mon Dieu, on a oublié de prendre un panier ! s'aperçut-il une fois qu'ils furent à mi-chemin de l'allée des platanes.
- Je vais faire demi-tour et aller en chercher un, proposa César, et quelques instants plus tard, il les rejoignit, le panier à la main. Ils parvinrent à la rivière, qui coulait au Sud de Salon, et commencèrent à se quereller pour décider du meilleur emplacement où s'installer.
- Je vous dis que le meilleur endroit est de l'autre côté, près des cyprès, leur assura Paul. Ils choisirent de suivre son conseil et traversèrent le pont romain.
- Je vais avoir huit ans la semaine prochaine, leur annonça André une fois qu'ils eurent atteint l'autre rive.
- Ne t'en fais pas, on n'oubliera pas, fiston, mais qu'est-ce qu'on fait en premier ? On pêche ou on allume un feu ? Paul avait déjà lancé sa ligne, et ils suivirent à nouveau le mouvement.
- Tu veux bien accrocher un ver à mon hameçon s'il te plaît, César ? demanda son père, dont les doigts le faisaient légèrement souffrir, et le garçon lui obéit. Les quatre hommes s'installèrent tranquillement sur la berge, et Paul fut le premier à avoir une prise.
- Comment ça se fait que tu es toujours le premier ? geignit André, jaloux.
- Je fais ça assez souvent, l'informa son frère.
- Rien ne vaut la pratique, appuya son père, et ils se remirent à observer leurs bouchons.
- Le club va former une école, commenta César, j'aimerais bien y aller.
- Excellente idée ! J'aime quand mes enfants veulent utiliser leur matière grise. Et qu'est-ce que tu penses de l'école, Paul ? demanda Michel.
- Ouais, c'est pas mal, mais je préfère la musique. J'en ai eu un ! Et il sortit une perche de l'eau. A propos, je vais faire de la musique avec Lisette samedi, je vais faire du tambourin, dit-il tout en mettant son poisson dans le panier.
- Ce n'est pas la fille des De Craponne ? demanda son père.
- Oui. Lisette joue de la viole. Elle est en train d'apprendre un air pour la cérémonie d'ouverture du canal, qu'ils vont étendre jusqu'à Salon l'année prochaine. César et André avaient eux aussi attrapé un poisson à présent.
- Ca ne mord pas chez moi…
- Il faut avoir le truc, Papa, admit Paul, soit tu l'as, soit tu ne l'as pas. Soudain, le bouchon de Michel s'enfonça dans les profondeurs de l'eau, et il dut tirer sur sa canne de toutes ses forces. Un gigantesque calmar vola dans les airs et déploya agressivement ses tentacules dans sa direction. Déconcerté, le savant se retrouva pris à la gorge et se mit à se démener, tétanisé par la crainte de périr d'étranglement. Au moment où il commençait à suffoquer, le monstre disparut soudainement.
Ouf ! Quel genre de présage était-ce ? s'interrogea-t-il, tout en essayant de reprendre son souffle et d'émerger de ce mirage.
- Allez, déclara-t-il lorsqu'il eut recouvré son calme, on a assez de poisson. Vous remettrez les prochains à l'eau, dit-il à ses fils, qui n'avaient rien remarqué.
- Faisons un feu, alors, suggéra André, et ils reposèrent tous leurs cannes à pêche. Quelques minutes après avoir rassemblé quelques bouts de bois, ils allumèrent un bon feu.
- On peut déjà faire cuire du poisson, j'ai faim, suggéra Paul.
- On vient de manger, dit César.
- On va donner tous les poissons à Maman, décida leur père. Elle les fera frire demain. Lorsque le feu se fut éteint et qu'il commença à faire un peu froid, ils se résolurent à se remettre en route vers la maison.
- Qu'est-ce que tu fais avec ce gros galet, André ? demanda Paul tandis qu'ils traversaient le pont. Son frère jeta alors la pierre dans la rivière. Sous les éclaboussements, leur père gardait un œil anxieux sur les flots, s'assurant qu'aucun tentacule ne pointait hors de la surface de l'eau.

Le Roi Hiver enserrait le pays dans son étreinte. La température avait radicalement chuté en à peine quelques jours, et il faisait plus froid que jamais. Un panier à salade, escorté par des gendarmes, déboucha dans le petit parc au cœur de Salon et fit halte au numéro deux. Tandis que quelques voisins jetaient un œil curieux par leurs fenêtres, les officiers descendirent de leurs chevaux, et le commandant frappa à la porte, l'air sévère. Nostradamus, fuyant la lumière, apparut à la fenêtre et finit par comprendre le présage qui lui était parvenu un mois avant.
- Michel de Nostredame, au nom de la Loi, vous êtes en état d'arrestation, proclama l'officier en chef lorsque le savant ouvrit la porte. On lui accorda une minute pour rassembler quelques vêtements et dire au revoir à sa famille. Anne arriva trop tard et regarda tristement son mari disparaître dans le fourgon avec un sac marin.
« Michel ! » cria-t-elle dans toutes les rues. Tout le village était sur le pied de guerre. Le scientifique tant apprécié fut escorté devant les habitants du village avec les menottes aux poings, et les rumeurs les plus étranges se mirent à circuler à son égard. Le détenu fut emmené au château de Marignane, situé aux portes de Marseille, où il fut emprisonné comme un vulgaire criminel. Plus tard, ce jour là, il reçut la visite de Claude de Tende, le gouverneur de Provence.
- Je suis terriblement navré, Michel, commença son ami, qui semblait plus pâle qu'un fantôme. L'évêque Méandre m'a obligé à vous arrêter à cause du caractère immoral de vos publications. Il m'a menacé de me traîner en justice moi aussi si je ne coopérais pas. J'ai fait quelques erreurs dans le passé qu'il aurait utilisé contre moi."
- Oh, c'est de ma faute ; c'est moi qui ai voulu être publié coûte que coûte. J'espère seulement que je reverrai ma famille…
- J'ai encore de mauvaises nouvelles, dit Claude sombrement. Il y a eu un attentat contre le Pape. Il a survécu, mais pas votre ami Rabelais. Il a été assassiné. Nostradamus dut se contraindre à encaisser cette nouvelle.
Avant, je pouvais prévoir ce genre d'événements, songea-t-il. J'étais encore pur à l'époque, mais ma réussite m'est montée à la tête dernièrement ; je me suis cru invulnérable.
- Je suis un prophète inutile, Claude, dit-il.
- Non, c'est faux. L'évêque a simplement plus de pouvoir qu'aucun d'entre nous ne l'aurait imaginé.
- Oui, et maintenant je dois me défendre contre la force la plus puissante de l'Eglise, et l'issue est écrite d'avance. La meilleure alternative, ce serait un procès à rallonge, qui durerait des années et des années et qui me tuerait à petit feu.
- Eh bien, veillons à espérer une issue positive, et laissez-moi encore vous assurer que mes mains sont liées. Le gouverneur dit au revoir à son ami.
En prison, le savant faisait de l'exercice tous les jours afin de rester en forme, mais après une semaine passée dans le froid, il commença à s'affaiblir dangereusement. Son âge avancé et ses rhumatismes prirent le dessus, et il finit par capituler et s'étendit sur le banc de sa cellule. Il restait là, à regarder à travers les barreaux de la fenêtre. Il neigeait, ce qui était rare dans le sud de la France. Quelques flocons vinrent voltiger jusque dans sa cellule et atterrirent entre ses doigts gelés.
On dirait que la mort pourrait venir me cueillir avant même que je pose le pied dans une salle de tribunal, gémit-il. Oui, eh bien je ferais mieux de ne pas perdre mon temps à me faire du mauvais sang là-dessus, et il s'enveloppa dans sa couverture.
Garder la foi, c'est la seule chose qu'il me reste à faire ; garder simplement la foi, et, épuisé, son esprit l'abandonna.

Une caravane avançait dans le désert, en direction du sommet des monts enneigés. Le vent poussiéreux soufflant depuis le sud-ouest rendait le voyage encore plus difficile pour le groupe, dont les femmes et les enfants fermaient la marche.
- Allez, hue cocotte ! criaient inlassablement les conducteurs d'ânes. Les fugitifs, accompagnés de leurs bêtes chargées, finirent par quitter la plaine aride pour trouver refuge au pied des collines.
- On va établir notre camp ici, décida leur chef, coiffé d'un turban bleu, lorsqu'ils pénétrèrent dans une vallée rocheuse. La caravane fit halte et la petite tribu de fuyards put enfin se reposer. Quelques transporteurs prirent des bouteilles d'eau dans les paniers portés par les ânes et les firent passer.
- Economisez l'eau, les prévint leur chef, il faut que ça nous dure encore quelques jours. Tout là-haut, depuis une falaise couleur fauve, un montagnard observait le groupe.
- Béchir, va voir cet homme, et demande-lui qui il est, ordonna le meneur. On dirait que c'est un Pashtoun. Béchir escalada l'amas de rochers et finit par arriver à la hauteur du bonhomme, qui se tenait calmement au même endroit, dans une longue robe brune.
- Puis-je vous demander qui vous êtes ? lui demanda l'éclaireur, reprenant son souffle après sa montée dans les rochers.
- Vous pouvez m'appeler Sermo, lui répondit l'étranger. Son épaisse barbe flottait dans le vent tandis qu'il restait là, immobile au soleil.
- Je m'appelle Béchir, et nous sommes des Pathans du Nord. On cherche refuge dans les montagnes.
- Alors je vous conseille de quitter cette vallée sur-le-champ, car une pluie torrentielle va décimer cet endroit dans vingt minutes. L'éclaireur le dévisagea, incrédule.
- J'aimerais beaucoup que vous le disiez à mon chef, finit-il par dire.
Ils descendirent ensemble les rochers et aboutirent bientôt au campement, où Béchir présenta l'étrange personnage à son supérieur.
- Nous sommes-nous déjà rencontrés ? demanda ce dernier.
- Pas à ma connaissance, répondit le montagnard.
- Alors comme ça, cette vallée est sur le point d'être détruite ? D'où tenez-vous cette information ?
- Je suis en contact avec le Tout, déclara l'homme. Là-bas, sur la droite, sous cette crevasse, vous trouverez une grotte où vous pourrez tous vous cacher.
- Dit-il vrai, à propos de cette grotte ? demanda le meneur. Béchir opina du chef. Son supérieur réfléchit un moment, puis fit un geste à l'un de ses hommes.
- Alalam, emmène tout de suite les femmes, les enfants et la moitié de nos hommes jusqu'à la grotte que va te montrer Béchir. Les autres continueront de dresser le camp. Alalam s'empressa de scinder les membres de la tribu en deux groupes et, menés par Béchir, des centaines de Pathans descendirent dans la crevasse.
- Je ne peux pas vous laisser partir comme ça, dit le chef à Sermo. Vous allez devoir aller dans la grotte avec nous, car nous devons toujours nous méfier des traitres, ajouta-t-il alors que ses hommes le tenaient en joue. Mais si vous dites vrai, nous vous serons très reconnaissants et vous seriez généreusement récompensé. Alors, le prétendu prophète fut obligé de les suivre.
- Il ne nous reste pas beaucoup de temps, annonça l'étranger d'un ton lugubre, tandis qu'ils descendaient dans la grotte.
- Nous verrons bien, lui répondit le chef, et, quelques instants plus tard, ils pénétrèrent dans la grotte où le groupe qui était parti plus tôt avait déjà trouvé refuge.
- C'est un tunnel traversant, chef, cria Béchir, qui venait de revenir. Il traverse la vallée suivante, et… Soudain, une énorme explosion fit trembler la montagne et les hommes qui montaient la garde à l'entrée se trouvèrent projetés dans la grotte. D'immenses blocs de rochers se décrochèrent de divers endroits de la voûte et la plupart des membres de la tribu tombèrent au sol. Le calme revint soudain, et les Pathans se relevèrent, chancelants.
- Eh bien, c'était une sacrée explosion, marmonna leur chef en époussetant ses vêtements. Les dommages se révélèrent sans gravité : seuls certains d'entre eux étaient blessés. Le meneur se précipita dehors en compagnie de ses hommes de confiance afin de voir comment se portait l'autre groupe. Une énorme bombe d'une force inouïe avait complètement détruit la vallée pour n'en laisser que des ruines. Il ne restait rien du camp ni d'aucun de leurs camarades. Le petit groupe retourna dans la grotte, et leur chef se dirigea vers son hôte.
- Je ne me suis pas présenté ; je suis Oussama Ben Laden. Vous êtes libre de partir à présent. J'espère cependant que vous resteriez avec nous pour nous aider avec votre don.
- Je suis prêt à aider tous les êtres humains, et je resterai avec vous jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de danger, dit le prophète.
- Vous m'en voyez des plus ravis. Est-ce que Mohammed va bien ? demanda Ben Laden à Alalam.
- Oui, chef, il charge à nouveau sa mule.
- Dis-lui que nous allons rester ici, et que désormais, nous voyagerons de nuit, et son second disparut le long de l'étroite galerie, qui était remplie d'évadés harassés.
- L'ennemi ne nous aura jamais ! déclara Ben Laden pour encourager ses troupes. Allah nous a envoyé son fils, et tout son peuple poussa des cris de joie. A présent, reposez-vous, car nous reprendrons la route cette nuit. Yasser, apporte une couverture et de la nourriture à notre courageux sauveur. L'adjoint entraîna Sermo dans le tunnel et ils dépassèrent quelques soldats qui préparaient leurs armes. Le nouveau-venu se vit remettre son nécessaire de survie par une femme voilée.
- Il y a relativement peu de femmes et d'enfants, commenta-t-il, en se demandant quelle en était la raison.
- Toutes les femmes et les enfants que vous voyez sont ceux d'Oussama, précisa Yasser. Après s'être restaurés, les Pathans se reposèrent, hormis quelques hommes qui gardaient l'entrée. Une fois le soleil couché, Ben Laden invita son étrange hôte à assister à la Jirga. Il accepta. Ils se rendirent ensemble à l'assemblée, lorsqu'Oussama se trouva frappé par une révélation.
- Ca y est, je me souviens où nous nous sommes rencontrés, dit-il. Il y a des années maintenant, j'ai fait un rêve troublant, où un vieil homme sage me faisait signe depuis un gratte-ciel. C'était toi ! Instantanément, Nostradamus rassembla ses idées et finit par prendre conscience de l'étrangeté de la situation.
Eh bien, je jouerais donc un rôle là-dedans… J'ai contribué à aider personnellement ce dirigeant. Comme l'a fait le génie de la lampe d'Aladin. Ce Musulman doit avoir des pouvoirs extraordinaires.
Puis, toujours un peu abasourdi, il tenta de rassembler les pièces du puzzle. Une petite poignée de sages s'était déjà réunie en conclave, et Oussama et son invité les rejoignirent.
- Nos attaquants continueront de mener leur guerre sainte, déclara une personne du nom de Mullah, et dont le visage était couvert.
- Mais comment ? Nous pouvons à peine survivre, et les non-croyants sont légion, répondit un autre membre du conseil. Le militant, Ahmed, se mit à s'agiter.
- Nous devons tout d'abord nous installer correctement dans les montagnes, et alors, nous frapperons avec la force de la destruction, proposa-t-il.
- Oui, c'est très bien. Nous désirons tous poursuivre notre guerre contre les chiens chrétiens, reprit Mullah. C'est pourquoi j'opterais pour une bataille finale, et Allah nous guidera vers la victoire.
- Non, si nous voulons gagner la bataille contre les Américains, nous devons fuir, répondit Oussama sur le ton de la critique. Qui plus est, nous ne faisons pas le poids du point de vue militaire.
- Quelle serait ta solution ? Que nous allions tous nous cacher à Jalalabad, ou que nous traversions les frontières ? demanda Mullah.
- Oui, je pensais plutôt au Pakistan, où nous pourrions orchestrer de nouvelles attaques contre l'Occident sur tous les fronts. Quelques sages l'approuvèrent.
- Qu'est-ce que Sermo pense de tout cela ? demanda Oussama.
- Eh bien, je ne suis pas stratège, dit-il, réalisant à présent qu'il n'était pas en compagnie d'une tendre communauté de pacifistes.
- Ne présagez-vous pas de dangers?
- Non, je ne vois rien pour le moment, répondit-il avec prudence. Le congrès décida finalement de traverser la frontière pakistanaise en passant par le col du Khyber. Leur parcours dans les montagnes capricieuses serait très risqué, mais une fois arrivés dans le pays voisin, ils seraient en sécurité parmi des tribus amicales. Pendant ce temps, Béchir était en train de réveiller les autres, car il était temps de reprendre la route. Tandis que la caravane se remettait doucement en marche, le prophète alla rejoindre Ben Laden.
- Êtes-vous un sunnite? lui demanda ce dernier d'un air désinvolte.
- Non.
- Un chiite alors? Mais Sermo lui fit comprendre qu'il n'appartenait pas non plus à ce mouvement.
- Mais vous êtes un frère musulman, n'est ce pas ?
- Je réponds aux principes de l'être Suprême. Il s'appelle Dieu, ou Allah.
- Eh bien, ne répètez pas cela aux autres. Quoi qu'il en soit, vous êtes contre les Américains. Le convoi fit brusquement halte, car le tunnel était trop étroit pour permettre leur passage.
- Pourquoi êtes-vous en guerre ? demanda Sermo.
- Les Américains sont en permanence en Arabie Saoudite, et leur simple présence salit nos terres sacrées.
- Les Américains? Ce sont bien les habitants du Nouveau Monde, non ?
- De quelle planète viens-tu ? Les militants viennent de très loin, d'accord, mais du Nouveau Monde ? Du monde en ruines, plutôt, et les coins de la bouche d'Oussama se relevèrent en un rictus cruel.
- Pourquoi est-ce que les Américains vous bombardent ?
- Nous les avons attaqués pour annihiler leur puissance.
- Vous voulez parler de l'attaque du gratte-ciel ?
- Oui, et c'est vous qui m'en avez donné l'idée, mais vous posez bien trop de questions, dit Oussama, excédé, et il mit fin à la conversation.
Par tous les Saints, mais c'est l'antéchrist dont parle la Bible, finit par comprendre Nostradamus. Je me suis laissé fourvoyer par le fils du chaos. Cette épreuve qui m'est infligée est très étrange.
Les combattants finirent par sortir à l'air libre et la côte semblait déserte. Le convoi poursuivit alors son trajet à la belle étoile sur un sol rocailleux bordé de chaque côté par des rangées de montagnes. La caravane ne se déplaçait pas très rapidement, et Ben Laden commençait à s'inquiéter.
- Un hélicoptère ! Que tout le monde se cache ! se mit-il brusquement à crier. En arrière-plan se fit entendre un bruit atroce qui ne tarda pas à se rapprocher, et les fugitifs se cachèrent à la hâte dans des trous et des crevasses, puis ne firent plus le moindre bruit. Les lumières d'un projecteur se braquèrent sur le décor inhospitalier pour disparaître à nouveau, après quoi le chef du groupe ordonna à tout le monde de se remettre en route. Les conditions climatiques avaient évolué en leur faveur, les nuages ascendants camouflant la caravane. Après un long voyage, Béchir indiqua une caverne, où son peuple pourrait se mettre à l'abri pendant la journée. Puis, il se mit à pleuvoir, et les derniers ânes furent entraînés dans la cachette. A bout de force, les Arabes purent enfin souffler.
- J'ai une mauvaise nouvelle, déclara Ben Laden à ses complices. Nos ennemis ont engagé une manœuvre d'encerclement et sont en train de fouiller toutes les cavernes.
- Alors nous sommes perdus, gémit Alalam.
- Non, car ils ne peuvent pas condamner ces montagnes, répondit son supérieur.
- Je suis sûr que les Américains vont soudoyer les tribus locales pour qu'elles nous trahissent, suggéra Ahmed.
- Les habitants des montagnes ne nous feront jamais ça, le rassura Mullah, qui se montrait généralement peu bavard.
- Notre ami Sermo recevra peut être un message de l'au-delà, dit Oussama. Mais Sermo, qui avait décidé de cesser cette mascarade, garda le silence. Quelques heures plus tard, les hommes qui surveillaient l'entrée se firent soudain tirer dessus ; un groupe d'Américains les avaient trouvés.
- Levez-vous, et fuyez, ordonna immédiatement leur chef. Ses disciples se relevèrent à la hâte et s'enfoncèrent dans les entrailles de la montagne. Puis, une poignée de militants fidèles provoquèrent une explosion à l'entrée de la caverne afin d'en condamner définitivement le passage pour l'ennemi, ce qui leur donna quelques instants de répit. Béchir entraîna le groupe à travers diverses galeries à une vitesse folle, et, peu de temps après, ils se retrouvèrent à nouveau dehors. Cette fois-ci, ils se retrouvèrent sur la crête escarpée d'une montagne, en plein milieu d'une violente tempête de neige. Littéralement aveuglés alors qu'ils tentaient d'assurer leurs pas sur les flancs glissants, les Pathans ne se laissèrent toutefois pas abattre. Lentement mais sûrement, ils parvinrent à s'acheminer le long des versants abrupts. Ils passèrent devant les anciens débris d'un avion. Un Pashtoun amical apparut soudain des amas de neige et, après une brève discussion avec l'homme des montagnes, il fut décidé qu'ils empruntent une autre route.
- Qu'est ce qu'il se passe ? demanda Sermo, qui commençait à devenir bleu à cause du froid.
- L'entrée est surveillée par les ennemis Afghans et l'armée pakistanaise garde les frontières, répondit Yasser. Avec une grande détermination, la troupe se mit à gravir péniblement des ravins ancestraux et des pics de granit en direction de l'est. Malgré les terribles conditions climatiques, ils parvinrent à atteindre l'autre passage menant vers le Pakistan et, peu après avoir franchi la frontière, ils s'arrêtèrent pour se reposer un moment. Puis, leur dirigeant rassembla un groupe réunissant les membres de sa famille et ordonna à la centaine de guerriers qui restait de faire route vers le village de Peshawar. Leur chef projetait d'aller se cacher ailleurs, à un endroit qu'il garda sagement secret.
- Messieurs, nos routes doivent se séparer quelque temps, annonça Ben Laden. Si je venais à mourir, nous nous reverrons au paradis.
- Vive Oussama, entonnèrent-ils tous.
Ce sont de braves compagnons, mais ils seront décimés en un éclair, songea Nostradamus. Leur rôle touche à sa fin.
- Sermo, j'aimerais que vous veniez avec nous, proposa Oussama, car vos dons divins pourraient nous être utiles.
- Je vous accompagnerai aussi loin que je suis destiné à le faire, répondit-il. Accompagné de deux mules, le groupe sélectionné par Oussama commença à marcher vers le nord, tandis que la majorité des hommes reprit la route vers le sud.
- N'aurait-il pas été plus sage d'aller nous aussi vers le sud, là où vivent nos sympathisants ? demanda Alalam tandis qu'ils marchaient.
- Non. C'est l'endroit où les Américains nous chercheront, répondit son supérieur. Après quelques minutes, ils sortirent des montagnes et aboutirent à une steppe, où deux véhicules attendaient sur le versant d'une rivière. Par sûreté, le groupe se camoufla derrière des rochers, jusqu'à ce que Béchir envoie un signal en sifflant.
- Zindibad Oussama, répondit-on en provenance de la rivière.
- Tout va bien, les rassura Béchir, et ils repartirent. Arrivés à la rivière, ils sautèrent à bord des voitures tout-terrain, qui démarrèrent sur les chapeaux de roue. Après quelques heures de trajet sur une route bosselée et poussiéreuse, ils arrivèrent devant un bâtiment en ruines. Il était bâti dans une plaine déserte bordée de montagnes immaculées.
- Bienvenue à Bar Chamarkand, plaisanta Oussama. Exténués, ils sortirent tous des véhicules et pénétrèrent dans la maison, qui contenait une dizaine de pièces délabrées. Le vent régnait en maître ici, car aucune fenêtre ne possédait de volets.
Voici une bien sinistre bicoque, songea Michel, parcouru d'un frisson. On attribua une chambre à chaque femme et les hommes prirent possession de la majeure partie des lieux, où ils disposèrent leurs armes. Ils laissèrent les enfants jouer dehors un moment, ce qui aurait pour effet de berner l'ennemi plutôt que de l'attirer.
- Tenez Sermo, buvez ça, lança Mullah. A sa propre surprise, le prophète rattrapa la cannette de soda qu'on lui envoyait.
On dirait bien que mon pouvoir spirituel s'est renforcé, remarqua-t-il avec satisfaction. Ereintés, les guerriers s'étendirent sur des matelas et Sermo s'adossa contre le montant de la fenêtre. Dehors, l'une des filles d'Oussama s'amusait avec un papillon fait de morceaux de verre colorés. Nostradamus se mit à prêter attention à la fillette lorsqu'elle disparut soudainement. Quelques secondes plus tard, la tête de la fillette surgit brusquement par la fenêtre.
- Bouh ! cria-t-elle, les yeux pétillants de joie.
- Bonjour, jeune fille, dit-il, ému. Leur charmante entrevue fut soudain interrompue.
- Sermo, venez voir ça, l'appela Oussama. Il s'était changé et portait à présent une tenue d'armée. Une télévision portable diffusait les images de l'avion qui s'était volontairement écrasé dans le gratte-ciel dans lequel se trouvait Nostradamus à ce moment-là. Les hommes regardaient tous les images avec excitation.
- Oussama Ben Laden, le cerveau se trouvant derrière l'attaque des Tours jumelles, a réussi à s'échapper des montagnes Tora Bora avec plusieurs autres meneurs, annonçait le présentateur.
- Le fondamentaliste Musulman d'Arabie Saoudite qui a fait fortune dans le monde de la drogue est quasiment relégué au rang de mythe vivant…
- C'est faux ! s'écria quelqu'un dans la salle.
- Le terroriste le plus recherché au monde est très populaire parmi la population afghane et pakistanaise, ceci étant dû au fait qu'il dispense des formations et fournit des armes, de la nourriture et des médicaments. La personne qui permettra l'arrestation de Ben Laden gagnera une récompense de vingt-cinq millions de dollars.
- J'en ai assez vu, dit Oussama, et tandis qu'il s'éloignait, ses hommes purent voir des images de lui sur l'écran. Pendant ce temps, Béchir était en train de transporter des cartons tandis que Sermo, qui le regardait, sirotait tranquillement son soda.
Ces gens-là ne sont pas vraiment constructifs, pensa-t-il, lorsqu'un son sourd retentit de l'une des chambres. Curieux, il faussa compagnie aux guerriers, collés devant l'écran de télévision, et partit jeter un œil aux chambres.
Où sont passées toutes les femmes ? se demanda-t-il. Il découvrit que tous les cartons avaient atterris dans un bureau improvisé. Une boîte, décorée de palmiers, était déchirée, et quelques documents étaient étendus sur le sol. Il se pencha sur les feuilles de papier et se mit à lire ce qui était écrit.
Oh là là ! Voilà qui ne plairait pas du tout à Einstein…
Les documents expliquaient comment construire une bombe nucléaire.
- Ah, alors comme ça, vous êtes un espion américain finalement, dit soudain Ben Laden dans son dos. J'aurais dû m'en douter, et il appela ses complices.
- Alalam, boucle-moi ce traître!
- Mais il nous a sauvé la vie !
- Il tente de s'infiltrer, répondit leur dirigeant, inébranlable, et le faux prophète fut enfermé dans une remise, où il put à nouveau se mettre à réfléchir dans le calme.
A présent, je devrais pouvoir retourner dans ma cellule à Marignane, songea Michel, mais rien ne se produisit.
Mon Dieu, ma prochaine structure de pensée doit être cassée.
Puis, il entendit des clés tinter, et la porte s'ouvrit. La fille d'Oussama se tenait dans l'encadrement de la porte, avec une couronne en papier sur la tête. Elle souriait.
- Michel, vous êtes de nouveau un homme libre ! dit le gouverneur de Provence. Et sa voix le ramena vers le présent.
- Merci beaucoup, jeune fille, répondit le savant, et il se releva laborieusement de son banc.
- Vous délirez, mon ami. J'espère que vous ne perdez pas la raison.
- Tout va bien, Dieu merci, la chance a tourné, et il boitilla vers lui.
- Ils ont abandonné les charges qui pesaient contre vous, expliqua Claude, tandis que Nostradamus pointait le bout de son nez en dehors des grilles.
- Longue vie à la Reine ! s'écria-t-il d'une voix rauque. Claude ne prononça pas un mot, mais son visage en disait long.

A Salon, c'est en chanson que les gens accueillirent le héros, qui saluait ses admirateurs d'une main fébrile, par le balcon. L'ensemble du conseil de la ville figurait parmi la foule amassée devant chez lui.
- Ne reste pas dehors trop longtemps, Michel. Tu es sur le point de t'écrouler, dit Anne avec inquiétude. Il lui promit de ne pas s'éterniser.
- Chère famille, chers amis et chers concitoyens, je suis de nouveau un homme libre, commença-t-il, et la foule poussa des acclamations. Ils finirent par se calmer afin de pouvoir entendre la suite de son discours.
- Malgré tout, on ne peut pas emprisonner les pensées, et dans ma cellule, j'ai eu de nombreuses visions, que je mettrai à l'écrit et que je publierai, comme avant. Après tout, au milieu des ténèbres, la lumière brillera toujours. Hélas, c'est tout ce que je peux dire pour l'instant, j'ai besoin de prendre du repos. Le savant, affaibli, referma alors les portes menant au balcon et se rendit tout droit dans son lit.






Chapitre 13



Dans le Danube et le Rhin viendra boire
Le grand Chameau, ne s'en repentira
Près du Rhône et de la Loire, la violence éclatera
Et près des Alpes, le Coq le ruinera


C'était le soir idéal pour montrer les constellations à César, et Nostradamus alla chercher son fils.
- Tu as vu César ? demanda-t-il à Anne, une fois arrivé en bas. Elle faisait tremper ses pieds dans un baquet d'eau chaude.
- Eh bien, en fin d'après-midi, il devait aller travailler aux archives de la municipalité. Mais je ne sais pas où il est maintenant. Pourquoi ?
- Les étoiles vont briller ce soir, et je voudrais l'initier, expliqua-t-il. Le jeune homme étant introuvable, son père décida de retourner travailler au grenier. Cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas livré à la méditation dans cette pièce, étant donné que Christophe y passait la plupart de son temps. Il n'avait plus vraiment besoin de s'isoler pour ceci. Ses dons surnaturels s'étaient adaptés au remue-ménage régnant dans son foyer depuis des années, et l'état de sérénité dont il avait besoin se trouvait ancré au plus profond de son cœur. Au moment où il était en train de mettre la touche finale à un horoscope qu'il avait dressé pour un client, son fils entra.
- Tiens, tiens, ne serait-ce pas mon César ? dit-il gaiement.
- On va regarder des corps célestes, papa ? demanda l'adolescent, tout en jetant un œil aux embryons exposés dans la vitrine.
- Tu ne pouvais pas tomber mieux, fiston, et son père referma son livre. Il se leva, ouvrit la lucarne et ôta le cache de la lunette à taille humaine qui se tenait en-dessous de celle-ci.
- Tu es déjà aussi presque grand que cet instrument, marmonna-t-il en regardant son fils. Très bien, alors, voyons voir… La voilà ! Regarde, César, juste au-dessus des derniers rayons de soleil. Mercure, la planète de l'intelligence et des capacités mentales ; à peine à plus de vingt-huit degrés zodiacaux du Soleil.
- Tout ce que je vois, c'est un petit point rose, fit remarquer César, l'œil collé à l'appareil.
- Petit, mais important. Mais j'admets que c'est une passion à laquelle on ne prend pas goût tout de suite. Les garçons de ton âge préfèrent les choses plus spectaculaires, et son père dirigea l'appareil vers la lune.
- Maintenant, regarde.
- Wow, c'est magnifique, dit César.
- L'étonnement est le début de la sagesse, cita son père. Et, un peu plus tard, alors que la nuit était tombée, il montra à son fils tous les petits recoins du ciel, tout comme son grand père avait fait avec lui, il y avait bien longtemps.

En juin, un festival avait lieu en ville. Bertrand et ses compagnons avaient fini de creuser le Canal de Craponne jusqu'à Salon, et le canal d'irrigation fut inauguré en grande pompe. Une fois que l'ingénieur du projet en personne eut ouvert le barrage et que l'eau put s'écouler librement, soulevant de bruyants applaudissements, un orchestre interpréta un morceau musical répété pour l'occasion. Anne voulut poursuivre les festivités dans leur maison, son époux n'ayant pu participer à l'événement, à cause de ses rhumatismes. Ses frères, Antoine et Julien, ainsi que leur famille, furent invités à se joindre à eux, de même que Bertrand, bien sûr. Dans la cour, de longues tables furent dressées, car la famille s'était élargie au cours des dernières années. Le nombre d'enfants était imposant. La progéniture des invités courait en zigzaguant dans les jambes des adultes, et le jardin fourmillait d'activités. Michel avait commandé un fût de champagne de Reims pour l'occasion, et les quatre frères levèrent leur verre en l'honneur de l'accomplissement du projet. Dans le fond du jardin, les femmes étaient en train de faire rôtir du poulet.
- Hé, si ces chers messieurs voulaient bien nous en laisser un peu, s'écria Anne, en faisant tourner la broche. Sans nous, ils seraient complètement perdus, murmura-t-elle aux autres femmes, qui étaient à présent habituées à son attitude libérale.
Bertrand racontait des histoires à dormir debout avec emphase et l'on ne parvenait pas à lui arracher l'attention des enfants, mais une fois que le poulet fut cuit, il n'eut pas d'autre choix que de se résigner. Les femmes amenèrent la volaille à la table et servirent le plat aux invités affamés.
- Non, merci, dit Michel, qui fut le premier à refuser sa part.
- Quoi ? Tu ne manges pas de cette délicieuse viande ? demanda Julien. Tu adorais ça, avant.
- Oui, avant, mais maintenant, je préfère les choses naturelles.
- Oh, allez, rien que pour aujourd'hui, Michel, c'est un jour exceptionnel, le pria Bertrand.
- Non, je dois faire attention à ma santé !
- Allez, rien qu'un petit morceau, pour être poli… l'implora Antoine, mais leur érudit de frère ne se laissa pas convaincre.
- Très bien, alors je vais te servir plus de champagne, à moins que ce ne soit mauvais pour ta santé aussi ? demanda Bertrand.
- Bon, d'accord, juste la moitié d'un verre alors, dit Michel avec raideur. Puis, tout le monde se mit à dévorer le poulet.
- C'est tout à fait délicieux, mesdames. Vous devriez vraiment être fières, les flattèrent les hommes. Un peu plus tard, la conversation tourna autour de l'argent.
- C'est un bon tuyau que tu nous as donnés, Bertrand, d'investir dans le canal, dit Anne. Les intérêts sont élevés et la valeur des parts a augmenté. On aimerait bien encore investir cent couronnes.
- C'est bon à entendre, on va arranger ça, répondit l'entrepreneur entre deux bouchées.
- Il a fallu attendre neuf années avant que le canal soit construit, vitupéra Michel. Ca représente environ deux kilomètres par an. Même un escargot irait plus vite.
- Vas-y, moque-toi de moi, frérot. En attendant, les profits sont clairs et nets, répondit Bertrand, tout en se servant quelques haricots.
- Si un jour vous entrez en conflit, les gars, je peux vous apporter des conseils juridiques. On s'arrangera pour tout garder dans la famille, bien sûr, plaisanta Julien, jouant l'avocat tout en se servant copieusement de champagne.
- Cela ne vous rend-il pas complètement fous d'avoir toujours tout ce monde devant votre maison ? demanda Sabine, la femme de Julien.
- Oui, c'est l'inconvénient d'être célèbre, répondit Michel, alors qu'un petit gamin pénétrait dans le jardin par la grille d'entrée.
- N'importe qui peut escalader cette grille, commenta Bertrand. Je suis étonné que vous n'ayez pas d'intrus.
- Tu as raison, nous devons protéger correctement la maison, et il est temps que l'on s'occupe de retaper tout ça, et de tout redécorer, par la même occasion, admit son frère.
- Ah, alors j'ai une idée brillante, dit Bertrand. Il y a une maison vide à Avignon, que vous pourriez louer pour quelques mois. Pendant ce temps, je veux bien rénover votre maison à un prix correct, et vous pourrez être débarrassés de tous ces pèlerins pendant quelque temps. D'une pierre, deux coups. Qu'est-ce que vous en pensez ?
- Tu n'es pas trop occupé ? demanda Michel.
- Oh, tu sais, j'ai toujours deux ou trois projets en cours. Mais le plus gros d'entre eux, le canal, est terminé, et pour mon frère, l'intello de la famille, je peux toujours trouver le temps. Je sais où trouver les meilleurs matériaux. Mais juste un tuyau : gardez une façade toute simple, pour ne pas que les impôts montent en flèche.
- J'en ai franchement ras-le-bol de toutes vos plaisanteries sur mon métier, répondit Antoine, avec un brusque emportement.
- Désolé, frérot, j'exagère. Les impôts ne sont pas si terribles que ça, dit Bertrand d'un ton apaisant. Dans les grandes villes, ils se disputent même pour savoir qui a le plus bel édifice.
- Je pense que ta proposition est tout à fait réalisable, finit par dire Michel. Qu'est-ce que tu en penses, Anne ? Veux-tu aller vivre à Avignon pour quelque temps ?
- C'est déjà écrit dans les étoiles, répondit-elle, un peu pompette.
- Je reviendrai avec un bon plan, reprit Bertrand. Vous n'avez pas à prendre de décision avant de le voir.
- Michel, parle-nous de l'avenir de l'humanité, demanda Elise, qui était assise parmi eux et se s'ennuyait un peu. Mais il ne put lui répondre, car André renversa un verre de vin devant lui.
- Ca arrive toujours dans les fêtes réussies, plaisanta Bertrand.
- Tiens, en parlant de fête, rebondit Julien, le mois prochain, c'est Chavouot. Est-ce que vous le fêtez ?
- Pas moi, répondit Michel, tout en épongeant le vin renversé.
- Et vous, les gars ? Mais apparemment, seul l'avocat de la famille avait voulu préserver les traditions juives, en secret, bien entendu.
- Avant que j'y aille, dit Bertrand vers la fin de la fête, j'aimerais porter un toast à notre père et à notre mère. Nous devons être reconnaissants de tout ce qu'ils nous ont apporté, et, comme un seul homme, les frères levèrent tous leurs verres.

Une fois que les plans de la maison furent approuvés, Bertrand se mit immédiatement à la rénover avec ses ouvriers. Pendant ce temps, les De Nostredame se rendirent à Avignon en carrosse et, à midi, ils traversaient déjà le pont de la ville. Ils circulèrent dans la ville peu attrayante, où Michel avait étudié l'astrologie lors de ses jeunes années. Il reconnaissait encore toutes les rues. Et, bien que le Destin s'amuse à le tourmenter, la maison dans laquelle ils étaient censés emménager était située dans le Parc des Papes, près de son ancienne université, qui était à présent utilisée pour d'autres activités. Ils sortirent du véhicule et transportèrent leurs valises jusqu'à la maison. Leur nouveau foyer était meublé et confortable, et ils se sentirent très vite à l'aise entre ses murs. Michel n'avait emmené qu'un peu de travail et avait beaucoup de temps à consacrer à Anne et aux enfants. Le jour suivant, il montra à sa famille la ville depuis le Rocher des Doms, la falaise qui surplombait toute la région. Puis, tous les huit se promenèrent dans Avignon et visitèrent de nombreux endroits, tels que la rue St. Agricol, où Michel avait vécu dans une misérable petite chambre. Aujourd'hui, l'endroit abritait une boutique de jouets et de bibelots. La petite famille était enchantée de cette promenade dans la ville matérialiste, mais Michel ne tarda pas à avoir mal aux articulations, ce qui l'obligeait à ne pas trop s'éloigner de chez lui.
Plus les années passent et moins mon corps est résistant, marmonna-t-il en s'asseyant sur un banc dans le parc, qui avait résisté au passage du temps. Il regarda les vieux chênes qu'il avait connus. Leur force n'avait pas l'air d'avoir décliné non plus.
- Michel, on va au magasin de jouets, on revient bientôt, l'informa Anne.
- Très bien, ça va aller. Au magasin de jouets ?
Alors que sa famille était partie, le vent caressait ses articulations douloureuses et des souvenirs de sa jeunesse commencèrent à revenir à lui.
Les années ont vraiment filé entre mes doigts comme du sable, songea-t-il. Un peu plus tard, Anne et les enfants revinrent avec des sacs remplis dans les mains.
Bonté divine, on dirait vraiment des dénicheurs de bonnes affaires venus du Nouveau Monde, pensa-t-il, retrouvant sa bonne humeur, et ils commencèrent à déballer les jouets en plein milieu du parc. Curieux, il se leva, mais il dut se rasseoir pour relacer ses chaussures.
Satanée goutte, je n'arrive même plus à tenir mes lacets maintenant.
- Michel, viens voir ce qu'on a acheté ! l'appela sa femme.
- J'arrive, j'arrive, répéta-t-il en se levant. André était en train de se déhancher dans un Hula-Hoop tandis que César tentait de l'imiter.
- Tu es trop grand pour ce Hula-Hoop, criait Madeleine, levant les yeux deux minutes avant de se remettre à fouiller dans les sacs. Le savant avait rejoint les membres de sa famille et se joignit à eux dans la découverte de leurs nouveaux trésors. Ils avaient acheté des cordes à sauter, un ballon, des poupées, des billes, un cerf-volant, de la colle, des feutres ; bien trop de choses pour pouvoir tout appréhender d'un seul coup. Diane déambulait en tenant une poupée chinoise toute dodue.
Je me demande combien de temps cela va les occuper, s'interrogea Michel en s'asseyant dans l'herbe près de sa femme.
- Tu viens jouer avec nous, Papa? demanda Paul. On va jouer à chat.
- Allez-y les enfants, on va vous regarder jouer avec Maman.
- Hé, je ne suis pas encore une vieille croulante, protesta Anne, et elle se leva pour courir après Paul tandis qu'il s'enfuyait à toutes jambes. C'est ainsi que les jours passèrent, et chacun d'entre eux profitait de leur temps libre. Après quelque temps, les garçons commencèrent à se montrer turbulents, ce qui avait le don d'irriter les voisins. Leur père les laissait s'amuser, jusqu'au jour où il dû intervenir alors que les enfants jouaient au boucher et où Paul s'était mis en tête d'ouvrir le ventre de Diane avec un canif.
- Très bien, ça suffit maintenant. Donne-moi ce couteau et va dans ta chambre ! dit-il avec colère, et ses enfants retrouvèrent assez vite un comportement relativement acceptable. Un jour, le savant se fit hardiment importuner dans la rue par des gens qui l'avaient reconnu. Peu de temps après, ils se tenaient devant sa maison à l'attendre, et il décida de passer tout son temps enfermé chez lui. La petite famille jouait inlassablement au jeu de société Carcassonne jusqu'à ce qu'ils en soient dégoûtés. Les enfants, quant à eux, ne s'étaient jamais autant amusés. Un soir, Michel fut saisi de visions lui intimant que l'Occident tout puissant allait lentement mais sûrement connaître le déclin. C'est alors que Pauline entra à pas feutrés dans sa chambre, avec un chapeau pointu qu'elle avait elle-même fabriqué et un ruban noir dans le dos.
- Est-ce qu'on pourrait partir en vacances plus souvent, Papa? demanda-t-elle.
- Quand tu seras grande, tu pourras voyager autant que tu voudras, répondit-il, les Européens de demain ne feront que ça.
Après deux mois, Anne finit par être lassée de cette liberté sans limites.
- J'en ai assez, dit-elle un jour. J'ai envie de rentrer à la maison. Même Christophe me manque.
- J'attends des nouvelles de Bertrand ; c'est une question de jours, l'informa son mari. Le lendemain, tandis que les enfants jouaient au ballon dans le grenier, leurs parents reçurent enfin le message libérateur. La maison était prête. De retour à Salon, les adorateurs de Nostradamus, lassés d'attendre devant chez lui pour l'apercevoir, avaient disparus. Personne n'espionnait la maison, qui avait désormais une toute autre allure. Seul Bertrand, qui était en train de les attendre, était présent, et il leur montra la nouvelle façade.
- C'est un chef-d'œuvre ! dit-il avec triomphe, en se frappant fièrement la poitrine, alors qu'ils descendaient de la voiture.
- Mais notre maison n'est plus aussi gentille, se mirent aussitôt à gémir les enfants. Le balcon avait été complètement démoli afin d'éviter les cambriolages, et les fenêtres du rez-de-chaussée étaient toutes bardées de barreaux. La nouvelle porte d'entrée, monumentale, était maintenue par des gonds énormes et était percée d'un judas. La maison ressemblait un peu à une prison. Les fenêtres étaient toutefois assez surprenantes, car elles avaient été conçues dans du verre véritable. Elles étaient un régal pour les yeux et la famille était la seule dans la ville à en posséder de telles. Afin de protéger les vitraux, qui avaient couté cher, les volets avaient été conservés tels quels.
- Laissez-moi vous faire visiter, suggéra Bertrand, et ils pénétrèrent tous à l'intérieur. La salle-à-manger avait été refaite en lambris rouge sombre, et les murs avaient été repeints en une jolie teinte de beige. Le sol était recouvert d'un carrelage anthracite sans joints, et un imposant chandelier pendait depuis le plafond. La majeure partie de l'ancien mobilier avait été remplacée à neuf. Il y avait, par exemple, un nouveau canapé rouge, sur lequel André se mit à grimper sans attendre.
- Descends de là tout de suite, le réprimanda son père. Ce n'est pas pour les enfants!
- On a surtout fait des travaux dans la maison d'amis, dit Bertrand, tandis qu'ils traversaient le jardin pour s'y rendre. La véranda était à présent entièrement couverte à cause des nouveaux locaux, que l'on pourrait désormais atteindre par un escalier extérieur.
- Eh bien, je pense que tu as fait du très bon boulot, dit Anne, après avoir tout vu. Son époux était également totalement ravi.
- C'est une pure merveille, résuma-t-il.

Nostradamus se replongea dans son chef-d'œuvre, qui avait atteint un stade bien avancé, et il recevrait désormais ses visiteurs sur le canapé. La maison était devenue silencieuse depuis que les trois aînés étaient partis à Arles pour recevoir leur instruction. Michel se traîna jusqu'à la véranda, une tasse de lait chaud à la main, et s'installa dans un recoin sombre.
- Un bon petit verre, et nous verrons ce qu'il se passe, marmonna-t-il. Une fois son lait fini, il ferma les yeux et se concentra. L'information céleste vint immédiatement submerger son corps.
Mon corps tombe peut être en ruine, mais au niveau spirituel, je suis toujours d'attaque, remarqua-t-il avec enthousiasme, et il ne fit bientôt plus qu'un avec l'avenir. Des fantômes voletaient au-dessus de sa tête, fomentant les projets les plus diaboliques. Il perçut une idée porteuse d'un certain potentiel, et décida de se laisser guider. La catastrophe surviendrait près de la ville d'Erasmus.
Tard, un soir, une fourgonnette occupée par deux individus malintentionnés, s'arrêta dans un village situé près de Rotterdam, au nord du Rhin. Ils sondèrent les lieux jusqu'à ce qu'ils soient certains que personne ne les observait. Puis, ils quittèrent la route, passant entre quelques serres en verre. Arrivés au bout de leur course, ils garèrent le véhicule dans un endroit discret et se remirent à vérifier si les lieux cachaient le moindre spectateur. L'endroit était très calme et tous les villageois semblaient endormis. Ils ouvrirent prudemment la porte arrière du véhicule et en sortirent un objet enveloppé d'un linge.
- Jan, fais attention! murmura Mohammed. Les hommes transportèrent le long objet de l'autre côté d'une voie de chemin de fer et le traînèrent jusqu'au fleuve. Une fois arrivés à la digue, ils jetèrent un œil nerveux sur l'autre rive, où se tenaient quelques citernes de pétrole et où des feux brûlaient en permanence.
- Il n'y a pas de meilleur endroit, dit Mohammed, d'ici, on peut voir presque tous les dépôts.
- C'est vrai, mais remettons-nous au travail. Il est cinq heures passé, et on a pris du retard, répondit Jan, tout en camouflant l'objet dans les buissons. Ils retournèrent à la hâte vers la fourgonnette verrouillée et en sortirent une lourde malle, qu'ils traînèrent à son tour jusqu'à la berge du fleuve.
- Voilà, le moment de vérité est arrivé, dit Jan avec emphase, et il ôta la couverture du long objet.
- Un cadeau de la part du prince saoudien! et ils admirèrent le lanceur de missiles, fabriqué en Amérique.
- Hé, Jan, on a raison de faire ça, hein?
- On fait ça pour la vraie religion, pour qu'elle s'épanouisse sur les cendres de l'Ouest décadent. Ce fleuve sera baigné du sang des païens, récita-t-il. Convaincu, Mohammed posa le lanceur de missiles sur l'épaule de son ami et sortit la première grenade de la boîte. Au même moment, un énorme pétrolier sortit de la mer pour s'engager sur le fleuve, et les réserves de pétrole se dérobèrent soudain à leur vue.
- Planque-toi! Il ne faut pas que l'équipage nous voie! ordonna Jan, et ils se tapirent fébrilement derrière les buissons. Le navire se dirigea vers un port intérieur situé plus avant et, peu de temps après, les réservoirs réapparurent devant eux.
- J'espère que tu t'es entraîné, marmonna Mohammed.
- Aies la foi. Je vais réduire tout ça en bouillie. ça fera la une des informations mondiales ! Puis, Jan vérifia les réglages de l'arme puissante, tandis que son compère faisait le guet. Enfin, le Hollandais musulman fit signe à son compagnon de foi de sortir la première grenade.
- Très bien, mon frère, le moment est venu, dit Jan. Alors qu'il se tenait en appui sur un genou, il pointa l'arme en direction de la plus importante réserve de pétrole d'Europe.
- J'allais presque oublier d'indiquer la température des réservoirs…
- On a dix grenades, et dix pour cent d'entre elles peuvent rater, fit remarquer Mohammed. Et avec un peu de chance, le feu va se répandre.
Son compagnon régla alors le viseur et aperçut une rangée de tuyaux rouillés sur le devant. Il pointa l'arme au-dessus de ceux-ci. La bonne cible apparut enfin dans sa ligne de vue.
- Michel, où es-tu? appela Anne, mais elle ne reçut aucune réponse.
- Ah, tu es là ! Je t'ai cherché partout. Cette interruption abrupte ne décontenança pas le prophète. Il avait dépassé ce stade aujourd'hui.
- Qu'est-ce qu'il y a ma chérie? demanda-t-il, les yeux toujours fermés.
- André a obtenu un petit boulot dans le verger de Gougnaud. Celui qui l'aidait s'est cassé un doigt et il semblerait que notre fiston soit qualifié pour ce travail. A présent, il ne peut plus ramasser ses pommes lui-mêmes. Qu'est-ce qu'on doit faire ?
- Je vais y réfléchir, répondit-il d'un air absent.
- Ah, et encore autre chose. Je vais passer près de la papeterie. Tu as besoin que je t'achète du papier ?
- Oui, tu peux me prendre un paquet de papier à dessin.
Anne disparut à nouveau et son époux se replongea dans l'attentat.
- Allah est grand! s'écria Jan, et il appuya sur la détente. Le missile partit de son épaule. Les militants, hypnotisés, observèrent le parcours du projectile et virent la façon dont il alla s'abattre en plein contre le premier réservoir. Ils firent éclater leur joie et le silence de la nuit fut rompu par la terrible explosion qui s'ensuivit. La gigantesque réserve vola en éclats et le pétrole fut dévoré par les flammes.
- Maintenant, il faut rester calmes, dit Jan avec sérieux, et son ami chargea un autre missile. Le Hollandais se concentra et tira à nouveau. Il fit encore mouche. Le deuxième réservoir s'enflamma à son tour et les deux compères triomphèrent à nouveau. Pendant ce temps, une alarme se déclencha et les gardes se mirent à détaler pour sauver leur vie.
- Au suivant, ordonna Jan, et son complice plaça la troisième grenade. Une citerne fut de nouveau touchée.
- Il y a quelqu'un, là-haut, qui nous aide, dit Mohammed.
- C'est évident, répondit son ami. Les deux fidèles continuaient de remplir leur mission sans commettre le moindre impair, et le prochain réservoir explosa à son tour. L'océan de flammes éclairait tout le périmètre, carbonisant les quelques arbres parsemés ça et là comme de simples allumettes. La panique avait gagné toute la zone industrielle, et tous les engins à roues du périmètre quittèrent le secteur à toute vitesse. La chaleur était intenable.
- Oui, effectivement, le feu se répand aux autres dépôts, ricana Jan. C'est alors qu'un train arriva dans leur direction, menaçant de troubler leurs activités.
- Qu'est-ce qu'il se passe? Comment ça se fait qu'il y ait un train à cette heure ? demanda fébrilement Mohammed.
- On va simplement finir le boulot. Il ne reste que quatre grenades; je me fiche qu'ils nous voient.
- Mais ils peuvent nous arrêter et nous capturer!
- Ne me dis pas que ça ne t'a jamais effleuré! Mais, alors que le train se rapprochait, Mohammed se trouva submergé par la peur et prit la fuite.
- Espèce de lâche ! Sale mauviette ! Je finirai cette guerre sainte tout seul, explosa Jan, et il s'empara de la prochaine grenade. Le train arriva bientôt à la hauteur du terroriste téméraire et l'ingénieur, déjà secoué par les violentes explosions, le vit charger l'arme sur la berge du fleuve. Le conducteur décida de ne pas ralentir l'allure et tenta de se mettre, lui et ses passagers, en sécurité. Excédé, Jan fit volte-face et dirigea son arme menaçante vers le train qui arrivait.
- Porcs de matérialistes ! siffla-t-il. Les passagers furent saisis d'effroi en le voyant, à l'exception d'un homme, vêtu d'une longue robe brune, qui avait l'air de voir à travers lui.
Au nom du prophète, qui est ce type bizarre ? se demanda Jan, et il se retourna prestement. Le train disparut petit à petit dans la nuit. Le combattant se remit au travail et réduisit le réservoir suivant en cendres. Six citernes avaient été détruites à présent, et le pétrole enflammé se déversait dans le fleuve.
Michel rouvrit les yeux et se gratta le nez pensivement.
- C'est ce qu'on appelle mettre de l'huile sur le feu, et il prit des notes sur son bloc. Puis, il se leva péniblement et se dirigea vers la cuisine, où il fit réchauffer du lait.
La religion est aveugle sans la science, décida-t-il, tout en remplissant sa tasse, et il s'installa à son bureau. Christophe arriva alors précipitamment dans la pièce.
- J'ai deux messages urgents pour vous, monsieur !
- Très bien, vas-y, soupira le savant, en s'enfonçant davantage dans son fauteuil.
- Vous voulez laquelle en premier? La bonne ou la mauvaise nouvelle?
- C'est toi qui décide, Christophe.
- Bon, alors commençons par la mauvaise. Barbe Regnault, de Paris, a imité la première partie des Prophéties, et il l'a fait publier. Il se rend ainsi coupable de plagiat, et je vous conseille de le traîner en justice à Paris.
- Je suis sûr que personne ne prend Regnault au sérieux. Et c'est quoi la bonne nouvelle?
- La reine est en voyage dans le sud de la France, et elle voudrait venir vous rendre visite.
- C'est une bonne nouvelle, en effet, répondit son maître en souriant.
- Avec votre permission, Sa Majesté viendrait le dix-huit du mois prochain. Je peux lui envoyer une confirmation ?
- Absolument, ce sera le couronnement de mon œuvre.

Accompagnée par le son tonitruant des trompettes, l'impressionnante procession royale gravit la colline jusqu'à Salon de Provence. Des centaines de gardes montés précédaient les carrosses et ils étaient tout aussi nombreux à fermer la marche. Les gardes de la ville avaient barricadé toutes les routes avec des barrières derrières lesquelles des milliers de badauds s'étaient réunis. La parade s'engagea progressivement dans les murs de la ville et, après bien des bousculades, finit par s'arrêter sur l'étroite Place de la Poissonnerie.
- Michel, tu as de la visite, plaisanta Anne, tandis que les enfants attendaient, bien alignés dans l'entrée. Christophe et la gouvernante époussetèrent nerveusement leurs vêtements.
Mince alors! Je ne pensais pas qu'elle allait venir avec tout son cortège, songea Michel, en regardant par la fenêtre, et, accompagné de sa femme, il s'avança vers la porte d'entrée. Catherine de Médicis descendait de son carrosse doré, aussitôt suivie par toute une ribambelle de courtisans.
- Bonjour, docteur. Puisque vous ne venez pas me voir, c'est moi qui viens à vous, le salua la reine.
- Votre Majesté, je suis vraiment honoré par votre visite, dit-il en riant, et il baisa la main qu'elle lui tendait.
- Je suppose qu'il s'agit de votre épouse, avança Catherine. Anne opina et fit la révérence.
- Mes gens peuvent-ils entrer?
- Mais bien sûr, Votre Majesté, répondit-il, après quoi la reine et ses nobles suivants pénétrèrent tous dans la demeure.
- Hé, Michel, il va y avoir un problème, chuchota Anne, ils n'arriveront jamais à tous tenir dans la maison d'amis. Mais son mari n'était pas inquiet le moins du monde et il prit place dans l'un des fauteuils qui se tenaient devant la cheminée, aux côtés de son Altesse. Sa suite se réunit autour d'eux.
- Francis, voulez-vous venir vous asseoir avec nous, je vous prie, demanda Catherine. Le jeune roi, qui était passé totalement inaperçu jusqu'à présent, obéit à la requête de sa mère et se fit amener une chaise par un valet.
- Vous n'êtes pas sans savoir, bien sûr, que mon fils est officiellement le roi, mais puisque qu'il n'a que quinze ans, je devrai gouverner encore quelque temps. Tous regardèrent le roi, dans l'attente d'une réaction, mais il n'en eu aucune. En revanche, quelques courtisans se répandirent en compliments sur son apparence. En effet, Francis, à l'allure délicate, était très bien mis. Il portait un haut béret, paré de glands dorés et d'une plume bleue, ainsi qu'un manteau de palais rouge et noir, agrémenté d'un large col blanc.
- J'ai eu l'honneur de rencontrer Sa Majesté il y a bien longtemps, au Louvre, dit Nostradamus afin de changer de sujet.
- Heu, oui, je me souviens, bredouilla l'adolescent.
- Nous avions passé la journée entière à nous promener dans toutes les pièces, expliqua leur hôte. Francis II n'était absolument pas apte à gouverner le pays, et même si tous ceux qui étaient présents dans la pièce en étaient tout à fait conscients, personne ne se serait risqué à l'admettre. Sa mère, cependant, était une dirigeante extraordinaire. Toutes les dames d'honneur avaient dû porter des corsets serrés afin de répondre aux canons de l'élégance, mais la reine elle-même ne portait qu'une robe d'apparence ample.
- Nous aimerions vous inviter au Château de l'Empéri, où nous passerons quelques nuits, annonça Catherine.
Ouf, voilà un souci logistique de moins, songea Anne, soulagée.
- Nous acceptons votre invitation avec joie, Votre Majesté, répondit Michel.
- Mon père avait une très haute estime de vous, déclara soudain le roi.
- Cela fait plaisir à entendre, répondit leur hôte, agréablement surpris. Et, qui sait, le compliment était peut être sincère.
- Et pas seulement son père, poursuivit la reine. Vos conseils m'ont été bien utiles. Grâce à vous, j'ai réussi à préserver l'unité de notre pays. Le conflit entre les Guise et les Coligny a vraiment dégénéré après la mort de mon époux. Nous vous sommes extrêmement reconnaissants et nous aimerions vous exprimer notre gratitude en vous offrant une rétribution ainsi que d'autres privilèges. Qui plus est, nous vous conférons deux titres honoraires, et je vous déclare, par la présente, médecin ainsi que conseiller de la cour royale, et elle lui tendit les documents
- Je vous suis très reconnaissant, Votre Majesté, et il exprima sa gratitude par une profonde révérence. Après cet hommage, la reine et tous ses courtisans partirent pour se rendre jusqu'au fort voisin aux deux hautes tours. L'illustre procession disparut de l'horizon, et le calme revint.
- C'est un vrai conte de fées, d'être mariée avec toi, dit Anne alors qu'elle se retrouvait de nouveau seule avec son époux, et rien ne put gâcher sa journée après cela.
Le dernier soir de la visite royale était déjà arrivé. Michel et Anne se rendirent au Château de l'Empéri afin de fêter le départ de Catherine de Médicis. Après un repas brillant de mille feux savouré au son d'une musique d'accompagnement, le lauréat d'astrologie fit une petite promenade dans la cour en sa compagnie.
- Je me réjouis déjà de notre prochaine rencontre, docteur, lui confia Catherine.
- Celle-ci n'aura pas lieu, Votre Majesté. C'est la dernière fois que vous me voyez en vie.
- Vous m'en voyez très triste, répondit-elle, un peu choquée. Et, très émue, elle dit au-revoir à son drôle de confident. C'est ainsi que prit fin la visite historique* (1564) de la reine à Salon de Provence et la vie repris de nouveau son cours habituel.

La ville ouvrit sa toute première école. Paul, César et Madeleine figuraient parmi ses élèves et y apprirent beaucoup de choses qui leur seraient très utiles plus tard, comme la comptabilité, le droit et la grammaire. Parfois, on leur lisait des textes en grec ancien ou en latin, mais ces activités s'avéraient particulièrement ennuyeuses pour l'étudiant moyen, et le seul qui en tirait un quelconque intérêt était César. Elève enthousiaste, c'était également le seul qui aimait la poésie et les récitations. Un jour, il demanda à son père s'il pouvait l'aider avec son discours en anglais.
- Je ne suis pas très doué en anglais, lui répondit-il, mais le plus important, c'est que tu sois vraiment convaincu de ce que tu dis, autrement, tes propos n'auront aucune force. Peut être que Christophe peut t'aider. Le jeune homme se rendit aussitôt au grenier, où le commis s'occupait de la correspondance internationale. Tôt ce soir-là, Nostradamus était assis sur le fauteuil, plongé dans ses pensées, quand sa femme rentra après avoir été faire quelques courses.
- Je suis rentrée !
- Je suis occupé, mon p'tit rayon de soleil, dit-il, flottant dans d'autres sphères.
- Très bien, je ne ferai pas de bruit, et elle rangea ses courses dans le placard. Puis, elle déposa furtivement un bonbon pour son mari sur la table du salon.
- Je te verse un pastis dans la cuisine, ne put-elle s'empêcher de lui dire.
- Ah, parfait! Il la remercia dans le flot d'informations qu'il recevait: « d'obscurs monomanes honorent les morts et font état de leur puissance pendant les jeux. Jérusalem provoque encore des dissensions.»
Hmm, des sectes païennes et la terre promise, mais je ne vois pas encore le moindre accord.
Pendant ce temps, un bruit exaspérant s'élevait de l'endroit où se trouvait sa femme. Elle était en train de déplacer des meubles.
- Anne, est-ce que Christophe est rentré chez lui?
- Oui, il est parti. Tu peux aller dans son bureau si tu veux.
Michel se leva lentement, aperçut le bonbon sur la table et le fourra dans sa bouche.
- Qu'est-ce que tu fais avec ces fauteuils? demanda-t-il en claquant la langue.
- Je les rapproche du meuble.
- Mais pourquoi?
- J'ai juste envie de changer; je n'aime pas voir les choses toujours à la même place.
- Je crois plutôt que tu veux te débarrasser de moi, dit-il franchement.
- Mais pas du tout! Je t'ai même laissé une friandise sur la table.
- Oui, eh bien raison de plus, tu as trop d'énergie. Tu devrais peut-être te remettre à faire du cheval.
- Absolument pas! J'ai peut être vingt ans de moins que toi, mais je vieillis aussi. Et je suis encore sous traitement depuis la dernière fois où je suis tombée, avec Angélique.
Il savait que lorsqu'Anne parlait ainsi, il était inutile d'essayer de lui faire changer d'avis. Le grand maître entreprit de monter les marches, la queue entre les jambes. Pendant la montée, il dût s'arrêter plusieurs fois afin de reprendre son souffle. Son sixième sens continuait de lui envoyer des images: « Sa soif de destruction va s'intensifier et ses disciples vont s'égailler dans tout le continent comme des sauterelles », cette image bouillonnait en lui à présent. La douleur qu'il ressentait dans tout son corps s'était exacerbée ces derniers temps. Désormais, il avait régulièrement l'impression d'avoir les articulations en feu, et lorsqu'il parvint à son bureau, il dut immédiatement s'étendre sur le lit de méditation.
Mon enveloppe matérielle n'a désormais plus la force de soutenir mon esprit, remarqua-t-il avec tristesse, puis tout à coup, vlan ! Il fut éjecté de son corps. La douleur disparut momentanément et il était au septième ciel, mais les sphères supérieures le transportèrent ailleurs.

Le ministre des affaires étrangères voulait étendre ses jambes et ramena son fauteuil en position assise. Une odeur d'œufs sur le plat embaumait le couloir et il décida de se rendre au poste d'équipage. Dans le dôme transparent, situé juste sous le cockpit, son traducteur était en train d'admirer l'océan atlantique, qui glissait paresseusement sous l'avion.
- Vous avez dormi longtemps, dit Jim en voyant son patron.
- Oui, j'en avais besoin, bailla Donald, étirant ses bras. Je tiens à être en forme pour les négociations.
- Vous arriverez sûrement à un consensus…
- Oui, sûrement avec les Européens et les Russes, mais avec les Arabes, il faut voir. Pouvez-vous me redonner un peu de jus de fruit, s'il vous plaît ? demanda-t-il à une hôtesse de l'air qui passait près de lui. Jim prit un autre café et se remit à admirer la vue.
- On a l'impression d'être un oiseau qui vole au-dessus de la mer, dit-il, mais Donald était plongé dans d'autres pensées et il ne l'entendit pas.
- Je crois que je vois la France, là-bas, remarqua le traducteur après quelques minutes.
- La France, ah oui, le terrible petit frère des Etats-Unis, marmonna le ministre. L'avion approchait des côtes et amorça sa descente juste au-dessus du niveau de l'eau.
- Pourquoi est-ce qu'on vole si bas ? demanda Jim.
- On va bientôt survoler le territoire ennemi et comme ça, ils n'auront pas le temps de nous tirer dessus, expliqua son chef.
- Vous parlez des Musulmans ?
- Oui, là-bas. Mais dans ce pays, tout le monde fait ce dont il a envie. Depuis l'apogée du Chyren Selin, la démocratie en a pris un coup et les lois européennes ne sont plus respectées.
- J'espère franchement qu'ils ne vont pas nous tirer dessus, dit Jim, effrayé.
- Ne vous en faites pas. Ce Boeing est composé de parties régénératrices bourrées de détecteurs. Grâce à la microélectronique, quasiment chaque trou causé par un impact de balle se referme en quelques minutes. C'est seulement en cas d'impact de missile qu'on aura des problèmes.
- D'impact de missile ?
- Oui, ils tirent parfois des missiles depuis les Alpes. C'est là où se cachent tous les nationalistes fanatiques.
- Mais ça ne risque pas d'arriver au-dessus de la Bretagne, hein ?
- Non, mais on ne sait jamais…
L'avion survolait à présent l'Ile de France et l'ancienne ville de lumière leur apparut.
- Hé, c'est bien la Tour Eiffel, non ?
- Oui, c'est bien elle. Ce tas de rouille tient encore debout, malgré tous les bombardements.
L'avion ralentit et le mouvement des ailes composées de métal flexible lui permit d'effectuer un atterrissage vertical. Avec une heure de retard, l'appareil se posa dans la zone sécurisée de Paris, qui avait été complètement fermée à ses banlieues rebelles depuis plusieurs années. Une fois les ailes de l'avion rétractées, ils traversèrent la piste jusqu'à un hangar. Sur la passerelle mobile, les passagers prirent place sur des sièges suspendus qui les transportèrent jusqu'à la bonne sortie du bâtiment à travers un système de tuyaux. Les valises furent passées au scanner afin d'être automatiquement délivrées à leurs propriétaires, puis un fonctionnaire contrôla de nouveau chaque passager. Le ministre américain et ses collègues furent reçus par le président de la France.
- C'est bon de vous revoir, Donald, l'accueillit ce dernier.
- Le plaisir est partagé, Louis. Est-ce que les autres délégués sont déjà arrivés ?
- Ils sont déjà installés à la table.
- Vous avez des nouvelles ?
- Non, nous vous attendions avant de commencer.
Les hauts fonctionnaires s'engouffrèrent dans un véhicule blindé qui les conduisit au centre de Paris sous escorte policière.
- C'est bien le Louvre ? demanda Donald sur la route.
- Oui, c'est ça, confirma Louis. Malgré le fait qu'il ait perdu son statut de musée, il est toujours bien entretenu. Au douzième siècle, c'était un fort qui était censé protéger Paris des attaques extérieures. Il semblerait que l'histoire se répète.
Après leur arrivée dans l'édifice gouvernemental hautement protégé, le groupe fut emmené dans un bureau sous-terrain, dont les murs étaient ornés de panoramas représentant des cascades. Les négociateurs de l'Union européenne, de la Russie et de la Confédération arabe étaient installés à la table de conférence, attendant les retardataires. Le président français ouvrit immédiatement les entretiens au sommet.
- Nous sommes réunis ici afin d'éviter que ne se creuse davantage le fossé qui sépare de plus en plus les populations islamiques et non-islamiques.
- Alors vous devrez reconnaître le Chyren Selin comme étant l'un de nos dirigeants, l'interrompit subitement Al-Atwa, le diplomate arabe.
- Vous voulez parler de ce musulman français avec ses trois mégères ? ricana Ivanov, le représentant de la Russie. La conférence avait à peine démarré que les délégués se sautaient déjà à la gorge. Holstein, le président de l'Union européenne, apporta son aide.
- Le fait de reconnaître le Chyren Selin ne nous dérange pas, mais nous devrons avant tout soumettre ses partisans au respect de nos lois, comme l'égalité des droits pour les homosexuels et les femmes.
- Notre dirigeant est prêt à faire des concessions, à la condition que la flotte européano-russe se retire de notre sainte Mecque, répondit Al-Atwa.
- La flotte ne se trouve à cet endroit qu'en raison d'un conflit avec le gouvernement d'Arabie saoudite, expliqua Holstein pour la pénultième fois.
- Messieurs, veuillez garder la tête froide. C'est dans notre intérêt à tous, dit le ministre américain en essayant d'apaiser les parties.
- Tout ce qui compte pour vous, les Américains, c'est l'intérêt économique, l'accusa Holstein, mais ce n'est pas cela qui nous tirera de ce guêpier. L'Europe a été réduite en pièces, et l'anarchie règne un peu partout.
- L'Europe n'a jamais été capable de se débrouiller toute seule, ronchonna Donald.
- Ah oui ? Parce que les Etats-Unis en sont capables ? Ce sont eux qui ont impétueusement envahi l'Afghanistan et l'Irak à l'époque. Depuis, aucun effort n'a été fourni pour restaurer la paix mondiale, fit remarquer Al-Atwa.
- ça s'est passé il y a vingt ans. Nous en avons tiré des leçons depuis.
- Oui, lesquelles ?
- Eh bien, nous soutenons toujours l'attaque en Afghanistan car elle n'a été déclenchée que pour une question de survie. Mais en ce qui concerne l'Irak, j'admets que les Etats-Unis ont fait une erreur de jugement. Avec le recul, la population irakienne n'était pas satisfaite de notre présence là-bas.
Le président réessaya de débloquer la situation et s'adressa de nouveau à la délégation arabe.
- Le Chyren Selin est capable de diriger tous les insurgés islamiques dans toute l'Europe en faisant un discours à la télévision. Il devrait prendre cette initiative.
- Il ne fera rien tant que la flotte restera dans la mer Rouge, répéta Al-Atwa.
- Cette flotte ne se trouve là que pour forcer Ben-Laden à se rendre, signala le président. Nous ne voudrions en aucun cas causer de guerre avec l'ensemble de la Confédération arabe.
- Attaquer l'un d'entre nous, c'est comme nous attaquer tous. Mais pourquoi vous donner toute cette peine ? Ben Laden est un vieil homme sans la moindre influence, dit Al-Atwa.
- N'essayez pas de nous berner, l'interrompit Ivanov, Nous disposons de fortes preuves nous portant à croire qu'il vous dirige de façon informelle.
- Bon, eh bien allez-y, prouvez-le !
- Je vous en prie, restez calmes, messieurs ! dit Holstein en tentant de calmer le jeu. Si le Chyren est capable de faire respecter nos lois à son peuple, je pense que l'Union européenne est prête à retirer ses navires, mais nous ne pouvons rien faire concernant les navires russes.
- La Russie ne se retirera pas tant que l'Arabie Saoudite ne remplira pas ses obligations. Et nous ne voulons rien avoir affaire avec ce crétin de Français affublé de ses trois femmes, répondit Ivanov d'un ton buté.
- Le Chyren n'est pas un crétin, dit Al-Atwa avec colère. Il est le paisible gardien de l'Islam. Les chrétiens et les athées, ce sont eux les crétins. Pire que ça, ce sont tous des criminels. Les blessures infligées pendant les croisades, la colonisation et l'impérialisme ne se sont jamais refermées, d'aucune manière que ce soit.
- Le débat n'avance pas, là, marmonna le Russe.
- Alors nous devrions mettre fin à cette conférence, menaça Al-Atwa, et ses collègues se levèrent sans attendre. Soudain, toutes les lumières s'éteignirent et les panoramas disparurent.
- Est-ce que c'est une façon de nous contraindre ? demandèrent les Arabes, dans le noir.
- Absolument pas. Il doit y avoir une panne de courant, s'excusa le président, et il pressa le bouton de l'Interphone pour signaler le problème.
Bizarre, ça ne fonctionne pas non plus, songea Louis avec étonnement.
- Un instant, Messieurs. Je suis certain que ce petit problème sera réglé dans une minute, et, sûr de son fait, il se rendit dans le couloir afin de demander de l'aide. Comme pour ajouter l'insulte à l'injure, la porte d'entrée refusa de s'ouvrir, en raison du système de sécurité électronique, et il retourna prudemment s'asseoir à sa place, tout penaud.
- Est-ce que quelqu'un peut me prêter son téléphone portable ?
- Ils ne fonctionnent pas, répondit Donald ; il avait déjà essayé de téléphoner.
Mais enfin, qu'est-ce qu'il se passe ici ? se demanda Louis, complètement stupéfait. La délégation arabe commençait à présent à ne plus pouvoir tenir en place.
- Il y a forcément quelqu'un qui est en train de s'amuser à nos dépens, conclut Al-Atwa.
- Absolument pas, récusa le président avec véhémence.
- C'est sûrement les Américains, avança un collègue arabe.
- Les Américains sont des confédérés, rien de plus. Dans ce pays, ils n'ont aucun pouvoir, leur assura le président, ayant retrouvé sa place autour de la table.
- Ce que nous voulons, c'est éviter une troisième guerre mondiale, dit Donald.
- Ce que l'homme veut n'est pas forcément ce qui se produit, répondit Al-Atwa. Les décisions divines sont insondables, citation d'Al-Ghazali en l'année mille-cent.
- Au contraire, Dieu nous a pourvus d'un cerveau pour que nous puissions résoudre nos problèmes, dit Holstein avec dédain.
- Je le savais, trois contre un ! intervint l'Egyptien. Alors, la lumière revint et les panoramas redevinrent visibles. Mais plus une seule goutte d'eau ne s'écoulait le long des montagnes.
Quel est le petit malin qui s'est amusé avec ce film, se demanda Louis, irrité.
Un surveillant d'entretien entra dans la pièce et se précipita pour lui parler.
- Il y a eu une panne d'électricité, mais nous ne savons pas encore quelle en est la cause, dit-il discrètement à son supérieur. Pendant ce temps, les négociateurs observaient les cascades asséchées, quelque peu surpris.
- Eh bien, Messieurs, il semblerait que le problème soit réglé, déclara le président, mais veuillez rester à votre place, je vous prie, car nous devons encore parler d'un traité pacifique par rapport aux armes nucléaires.
- L'Union européenne soutiendra certainement ce traité, dit soudain Holstein. Les Américains et les Russes ont également donné leur accord, mais les Arabes, acculés, n'étaient pas encore prêts à franchir le pas.
- Qu'est-ce que ce traité a de bon pour nous ? demanda Al-Atwa avec entêtement.
- Qu'est-ce qu'il a de bon pour vous ? répéta Ivanov, las. Pas de bombe nucléaire sur la Mecque, mais seulement des bombes normales.
- ça suffit, déclara l'Arabe, vexé, et sa délégation avait à peine recommencé à s'éloigner de la table que les lumières s'éteignirent de nouveau. Personne ne pouvait quitter la pièce.
- C'est peut être une intervention de l'au-delà, pour que nous puissions nous entendre, suggéra le président. Une guerre nucléaire signerait la fin de la civilisation humaine dans toute son intégralité.
- Oui, eh bien, il nous faut espérer que le meilleur arrivera, et que c'est la plus haute intelligence qui prévaudra, dit Al-Atwa, quelque peu calmé. Et une fois que la panne de courant fut réparée pour la seconde fois et que l'eau se fut remise à couler le long des falaises, une déclaration d'intention fut signée, dans laquelle figurait l'accord de ne pas avoir recours aux armes nucléaires.




Chapitre 14







Quatrains originales de Nostradamus
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